Le Financement du Réarmement : Sources, Enjeux et Stratégies

Face aux défis géopolitiques actuels, notamment la guerre en Ukraine et les doutes sur l’engagement américain, la question du réarmement en Europe est devenue cruciale. Cette nécessité de renforcer l’autonomie stratégique européenne implique une augmentation des dépenses de défense, suscitant des interrogations sur les sources de financement et les enjeux économiques associés.

Réarmement en Europe

Un Contexte de Réarmement Européen

L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a marqué le début d’un mouvement de réarmement en Europe. Ce mouvement met un terme à la baisse des dépenses en pourcentage du PIB entamée avec l’essoufflement puis la fin de la guerre froide au milieu des années 1980, puis à une stagnation à des niveaux bien en dessous de ceux atteints durant la guerre froide. Depuis 2014, l’Europe a entamé un réarmement, accéléré par la guerre en Ukraine.

En 2024, les États-Unis affichaient des dépenses de défense près de trois fois plus élevées que celles de l’Union européenne - 921 milliards d’euros contre 341 milliards pour l’UE-27 et 416 milliards avec le Royaume-Uni -, et deux fois plus élevées si l’on considère la parité de pouvoir d’achat. Par ailleurs, les dépenses militaires de l’Union européenne représentaient en 2024 deux fois et demie celles de la Russie, estimées à 138 milliards d’euros.

Ce réarmement européen devrait, au moins partiellement, réduire l’écart entre les deux côtés de l’Atlantique.

Les Technologies Duales au Cœur du Réarmement

Les technologies que le premier ministre a choisi de mentionner ne sont pas anodines. Il s’agit de technologies dites « duales » ou « à double usage », c’est-à-dire qu’elles ont à la fois des applications civiles et militaires. Si historiquement l’armée développait avec ses budgets de recherche des technologies qui finissaient par trouver des usages civils, c’est de plus en plus souvent l’inverse, notamment dans l’intelligence artificielle (analyse de données, vision par ordinateur, robots autonomes…).

Lire aussi: Participez au Projet Odyssée

Arthur Mensch, le patron du développeur français d’intelligence artificielle Mistral AI, a bien compris que depuis l’élection de Donald Trump l’ambiance avait changé. Le 10 avril, lors d’un bilan du programme d’investissement France 2030 organisé par le gouvernement, il présente Mistral comme une entreprise qui a l’ambition d’apporter « de l’autonomie stratégique » à l’Europe, y compris en termes de défense. « Les systèmes que nous construisons seront aussi intégrés dans les armes de demain », avance-t-il.

En mars, Mistral a signé un protocole d’accord avec le ministère des armées qui prévoit une collaboration dans la recherche sur les modèles d’IA multimodaux et embarqués, ainsi que la robotique. Avec l’objectif d’industrialiser certains produits « pour la défense française ».

Pour mieux utiliser ces 15 milliards d’euros, Matignon a annoncé en avril un recentrage des futurs investissements sur des technologies « jugées plus prioritaires », et qui sont toutes duales : l’intelligence artificielle, la cybersécurité, l’informatique quantique et le spatial.

Sources de Financement du Réarmement

Quatre principaux leviers existent pour financer le réarmement.

  1. La maîtrise des dépenses publiques, qui impliquerait des réductions inédites dans d'autres domaines, notamment les prestations sociales ou la fonction publique.
  2. Une hausse majeure des prélèvements obligatoires qui aurait des effets néfastes sur l’activité.
  3. Une croissance du taux d’emploi, ambitieuse et difficile à court terme.
  4. L’efficacité du réarmement dépendra aussi de la coopération européenne.

Le recours à un levier unique semble irréaliste au vu de l’ampleur de l’effort requis. Il serait donc nécessaire de mobiliser plusieurs instruments pour financer un réarmement de grande envergure.

Lire aussi: Guide Crowdfunding SAS

Bercy dit travailler sur deux volets. L’un consacré à la commande publique et au budget de l’État alloué à la défense, « qui fait l’objet de beaucoup de travail, avec la contrainte de devoir respecter la ligne budgétaire de rétablissement des finances publiques ». L’autre au financement privé de la défense, « avec le rôle d’encouragement par l’État du fléchage des financeurs privés vers la défense », sur lequel planche un groupe de travail mené par l’ancien PDG de l’entreprise de défense Naval Group, Hervé Guillou, et le DG du Crédit Agricole, Philippe Brassac.

Le ministère de l’économie souhaite aussi « mobiliser les financements européens, en passe d’être renforcés ».

Défense : la course au réarmement est lancée • FRANCE 24

Financement Européen

La Commission européenne a prévu d’utiliser les fonds d’investissement liés à la tech - comme Horizon Europe, Europe numérique ou le Mécanisme pour l’interconnexion en Europe - pour favoriser le développement des technologies duales. Selon le livre blanc sur la défense, publié mi-mars, l’IA et le quantique seront les premières technologies à bénéficier de cette réorientation.

Afin de sortir de la dépendance de pays tiers, l’UE dit vouloir soutenir « le développement d’alternatives nationales » en s’appuyant notamment sur les PME. Ainsi, elle prévoit de mettre en place des « bonus financiers » en fonction « du niveau de participation des PME » dans les projets de défense, et de mener un dialogue avec « les nouveaux acteurs de la défense » visant à leur simplifier le cadre réglementaire et à favoriser leur accès au capital-risque.

Une feuille de route sur « l’armement européen » doit être publiée cette année, afin de stimuler « les investissements dans les capacités technologiques avancées et à double usage » aux niveaux européen et national, ainsi que dans le secteur privé.

Lire aussi: Transparence financière des campagnes en France

Initiatives Françaises

La France n’avait toutefois pas attendu l’élection de Donald Trump pour s’intéresser au rapprochement entre les industries de la tech et de la défense. Elle a semé des graines ici et là ces dernières années.

Bpifrance a par exemple lancé en 2018 avec la Direction générale de l’armement (DGA) le fonds d’investissement Definvest, qui soutien des PME de la tech et de la défense, ainsi que le Fonds innovation défense en 2021, qui investit dans les technologies duales. « Nous sommes en train de préparer avec la DGA une amplification de cette collaboration », précise Paul-François Fournier, directeur de l’innovation de Bpifrance. Le Caisse des dépôts gère aussi depuis 2020 le fonds French Tech souveraineté, qui finance des entreprises aux technologies souveraines dans la défense.

Dans le cadre d’une révision du programme de la base industrielle et technologique de défense (BITD) présentée en mars, ces fonds ont vu leurs financements prolongés et augmentés.

Le ministère des armées aussi se rapproche de la tech. Il a créé l’année dernière l’Agence ministérielle pour l’IA de défense (Amiad). Dotée d’un budget de 300 millions d’euros, cette agence a pour objectif de « permettre à la France de maîtriser souverainement l’intelligence artificielle de défense pour ne pas dépendre des autres puissances ».

Les démarches d’innovation du ministère sont coordonnées par l’Agence de l’innovation de défense (AID), créée en 2018. L’armée a également lancé en 2024 le programme Proqsima, qui vise à concevoir un ordinateur quantique à usage militaire et à soutenir le secteur français de l’informatique quantique par la commande publique.

Le dernier contrat d’objectifs et de moyens de l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria), adopté début janvier, lui donne pour mission de prioriser les technologies duales dans son travail et de renforcer sa collaboration avec le ministère des armées.

Enjeux Économiques et Industriels

Le contexte d’augmentation des dépenses de défense et de renforcement de l’autonomie stratégique en Europe est « une opportunité pour nous », lâche une source au ministère délégué au numérique. « Cela rouvre des possibilités d’obtenir certains arbitrages interministériels et des financements pour les entreprises françaises. »

« Soyons clairs, c’est une énorme opportunité », abonde le député EPR Paul Midy. « Les investissements dans la défense, ce ne sont pas seulement des obus et des chars, il faudra aussi investir massivement dans l’industrialisation et l’innovation. On va donc dépenser beaucoup plus d’argent dans la défense, et une partie de cet argent ira vers les nouvelles technologies. »

Ces nouveaux enjeux sont aussi une opportunité pour les défenseurs de la souveraineté numérique, comme la sénatrice centriste Catherine Morin-Desailly, qui demandent de longue date des mesures de soutien aux entreprises tech françaises et européennes par la commande publique pour faire émerger une industrie locale. « C’est malheureux qu’il ait fallu attendre le Covid, la guerre en Ukraine puis l’élection de Trump pour se rendre compte que notre dépendance technologique était devenue dangereuse, » ironise-t-elle.

Une opportunité qui tombe à pic, car les investissements publics dans la tech sont en baisse en 2025, dans un contexte d’économies budgétaires. Et alors qu’il ne reste plus que 15 milliards d’euros sur les 54 de l’enveloppe du programme d’investissement France 2030.

Au-delà de cette première mesure, l’ambition du gouvernement sur ces sujets est d’« avancer dans le prochain budget », confirme à Contexte le cabinet du ministre de l’économie, Éric Lombard. « Il est clair que les dépenses militaires, dont celles sur la tech, ont vocation à augmenter. Ce qui nous préoccupe, c’est le financement, mais aussi la politique industrielle qui doit accompagner ce réarmement. »

Une première illustration législative de cet effort gouvernemental s’est manifestée dans le projet de loi simplification en avril. Le gouvernement a ainsi fait adopter à l’Assemblée un amendement qui ouvre la possibilité pour un acheteur public de réserver jusqu’à 15 % d’un marchéde défense à des jeunes entreprises innovantes, un statut dont jouissent la plupart des start-up françaises.

Défis et Contraintes

L’un des enjeux pour favoriser ce rapprochement sera de changer le fonctionnement du ministère des armées, selon une source qui a participé à ces travaux à Bercy. « Le ministère des armées n’a pas la culture start-up, il est habitué à travailler depuis des décennies avec la même poignée d’industriels de la défense. L’Agence de l’innovation de défense propose des petits programmes de financement à 200 000 euros, alors que les start-up auraient besoin de 10 ou 20 millions d’euros pour se développer. »

D’ailleurs, des travaux sont en cours pour fusionner la myriade d’agences qui travaillent au sein du ministère des armées sur l’innovation en un commissariat au numérique de défense. « Depuis plus de vingt ans, les réformes du numérique au sein du ministère se sont sédimentées en couches successives », d’après le ministre des armées, Sébastien Lecornu.

En ce qui concerne les dépenses, les dernières données comparables disponibles indiquent qu’en 2023, les dépenses publiques françaises, à 57 % du PIB, étaient nettement supérieures à celles de l’Allemagne (48,4 %) ou à la moyenne européenne (49 %). En ce qui concerne la défense, la France dépense aujourd’hui toujours un peu plus en part de PIB que la plupart des autres pays européens.

Sur longue période, la France a aussi vu ses dépenses progresser plus rapidement que ses voisins. Ainsi, entre 2001 et 2023, les dépenses publiques françaises ont augmenté de 5 points de PIB, contre 0,7 point en Allemagne. Cette hausse s'explique principalement par une augmentation plus rapide des dépenses de retraite (+2,7 points en France contre +0,2 en Allemagne), par une baisse moins marquée de la charge de la dette (-1,3 point en France contre -2,2 en Allemagne) et par un soutien accru aux entreprises (+1,9 point en France contre +0,7 en Allemagne).

La France a notifié à la Commission européenne une cible de solde structurel primaire de 1,1 % en 2030, correspondant à un déficit total de 2,2 % du PIB et une dette de 116 % du PIB. Cela devrait se traduire par une réduction des dépenses en pourcentage de l’ordre de 3 % du PIB.

Si, en plus, on accroissait progressivement les dépenses de défense jusqu’à 3,5 % du PIB en 2030, et en ajoutant 1 % de dépenses en faveur de la transition écologique, cela augmenterait le déficit à environ 9,3 % du PIB en 2030 et la dette publique à 142 %.

Tableau Récapitulatif des Dépenses et Objectifs

Indicateur Valeur Actuelle (2024) Objectif (2030)
Dépenses de Défense (France) 59 milliards d'euros 67,4 milliards d'euros
Dépenses de Défense (% du PIB, France) Environ 2 % Environ 2,3 %
Dépenses militaires

balises: #Financ

Articles populaires: