Le Financement des Réacteurs Nucléaires : Enjeux et Défis
Face à l’urgence climatique et à la nécessité de gagner en souveraineté énergétique, le nucléaire fait son grand retour. Cependant, le développement des projets se heurte au mur des financements, mettant en péril une filière prometteuse. La question centrale est de savoir si la France a déjà perdu la bataille des petits réacteurs nucléaires. La Commission de régulation de l’énergie (CRE) alerte dans son dernier rapport sur la nécessité de mobiliser très rapidement des financements importants pour répondre aux exigences de la filière.
La liste des pays qui y participent est à la fois courte (Chine, Russie, États-Unis, Japon, Corée du Sud, Royaume-Uni, France, Tchéquie) et lourde de sens sur le plan géopolitique et commercial. Car si l’offre est réduite, le marché potentiel est mondial.
Évolution du Contexte et Défis Actuels
Depuis 2020, le contexte a significativement évolué. Dans son rapport sur la filière EPR publié en 2020, la Cour des comptes a mis en évidence de multiples défaillances expliquant les retards et surcoûts des projets de réacteurs nucléaires de nouvelle génération dits EPR en construction ou en activité, notamment celui de Flamanville. L’industrie nucléaire bénéficie d’un contexte international plus porteur.
Loi sur l'avenir énergétique : un amendement voté pour relancer le nucléaire
Le gouvernement a annoncé en février 2022 un programme de construction de trois paires de réacteurs EPR 2, éventuellement complétées ensuite par quatre autres paires. Outre la nationalisation d’EDF depuis le 8 juin 2023, la réforme du marché européen de l’électricité et de la future régulation des prix de l’électricité a été adoptée par le Parlement européen en avril 2024. Divers outils législatifs et stratégiques ont été conçus ou sont en cours de conception ou de mises à jour : loi du 22 juin 2023 d’accélération du nucléaire, loi du 11 avril 2024 visant à protéger le groupe EDF d'un démembrement, projet de Stratégie française pour l’énergie et le climat dont font partie les projets de troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie soumise à consultation le 4 novembre 2024 ainsi que de Stratégie nationale bas carbone.
Comme recommandé par la Cour, le recours aux retours d’expériences et l’analyse des risques a été développé. Outre les dérives du chantier de Flamanville 3, les réacteurs EPR en activité en Chine (Taishan 1 et 2) et en Finlande (Olkiluoto 3) ont connu, ces dernières années, des dysfonctionnements techniques, avec des impacts financiers importants dont les conséquences ont été dommageables pour la crédibilité du programme EPR 2.
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En Grande Bretagne, sur le chantier d’Hinkley Point, EDF est confronté à une forte augmentation des coûts accompagnée d’un nouveau retard de deux ans, ainsi qu’à une lourde contrainte de financement supplémentaire causée par le retrait du co-actionnaire chinois. S’agissant du nouveau projet d’EPR à Sizewell, les retards s’accumulent déjà, avec de premières conséquences négatives en termes organisationnels et financiers.
La Cour préconise de ne pas approuver une décision finale d’investissement dans ce projet avant l’obtention d’une réduction significative de l’exposition financière d’EDF dans le chantier d’Hinkley Point. La structuration de la filière nucléaire au sein du groupe EDF, illustrée notamment par ses deux filiales Framatome et Arabelle Solutions, est essentielle pour répondre aux enjeux du programme EPR 2. Bien qu’elle soit trop récente pour apprécier sa mise en œuvre, la réorganisation interne d’EDF est effective depuis avril 2024. Elle se fonde sur une clarification des responsabilités entre maîtrise d’ouvrage (MOA) et maîtrise d’œuvre (MOE) d’une part et entre la MOE et l’ingénierie mais également la chaîne d’approvisionnement d’autre part, comme recommandé précédemment par la Cour.
Quant aux incitations à la performance recommandées en 2020 par La Cour, elles sont en cours de mise en place dans la stratégie contractuelle du groupe EDF. Le programme EPR 2 est marqué par un retard de conception, une absence de devis abouti et de plan de financement alors qu’EDF demeure très fortement endetté. Les conditions de financement de ce programme n’étant toujours pas arrêtées, la rentabilité du programme EPR 2 reste à ce jour inconnue.
Ces délais et incertitudes, qui portent également sur le nombre de centrales à construire, répondent imparfaitement aux attentes des acteurs de la filière et réduisent la visibilité dont ils ont besoin pour s’engager dans des projets industriels de cette ampleur.
Le Rôle de l'Union Européenne
Pour atteindre ses objectifs climatiques et énergétiques, l’Union européenne devra investir massivement dans le nucléaire, estime la Commission européenne. Conformément à l’article 40 du traité Euratom, le PINC fournit une vue d’ensemble complète et fondée sur des données factuelles des tendances en matière de développement nucléaire, ainsi que de l’ampleur des besoins d’investissement dans l’ensemble de l’Union européenne.
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Selon l'exécutif européen, plus de 90 % de l’électricité de l’Union européenne devrait provenir de sources décarbonées d’ici 2040 : principalement des énergies renouvelables, mais aussi du nucléaire. La capacité nucléaire installée dans l’UE devrait ainsi passer de 98 gigawatts en 2025 à 109 gigawatts en 2050.
En parallèle, les technologies innovantes - petits réacteurs modulaires (SMR), réacteurs avancés (AMR), microréacteurs et, à plus long terme, la fusion - nécessiteront aussi des financements pour être développées et intégrées dans le mix énergétique européen.
"Pour réussir pleinement la transition énergétique propre, nous avons besoin de toutes les solutions énergétiques zéro et bas carbone. À la fin de l’année 2024, 101 réacteurs nucléaires étaient en service dans 12 États membres, avec une capacité nette installée d’environ 98 gigawatts électriques (GWe). À titre de comparaison, à l’échelle mondiale, 410 réacteurs nucléaires étaient en fonctionnement dans plus de 30 pays en 2023.
Au-delà des infrastructures, la Commission insiste sur l'importance de la sûreté et de la gestion des déchets radioactifs. Autre priorité : soutenir l’innovation et les compétences. Le rapport souligne la nécessité d’investir dans la formation, d’attirer de nouveaux talents et d’appuyer les jeunes entreprises du secteur. La Commission publiera la version finale du PINC après avoir reçu l'avis du Comité économique et social européen.
Les Fausses Idées sur le Nucléaire
Alors que la troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie est en préparation, la France s’acharne à présenter l’énergie nucléaire comme une industrie sûre (malgré les accidents), non polluante (malgré les déchets et les pollutions de rivières), capable de produire une électricité à bas prix (malgré l’effondrement économique de la filière), comme la solution pour assurer notre indépendance énergétique (au prix de calculs biaisés) et pour atteindre nos objectifs climatiques (malgré des fragilités évidentes).
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Des arrangements avec la réalité qui maintiennent les Français·es dans l’illusion d’une énergie perpétuelle, sûre et pas chère. France Nature Environnement décode ces idées reçues :
- « Le nucléaire progresse en France et dans le monde. » FAUX. Certes, notre pays est la première nation au monde en nombre de réacteurs par habitant·e et pour la part du nucléaire dans sa production électrique, mais la production nucléaire est en baisse.
- « Le nucléaire assure l’indépendance énergétique de la France. » FAUX. L’indépendance énergétique française est un leurre pour plusieurs raisons : il n’existe plus une seule mine d’uranium en activité en France depuis le début des années 2000.
- « La France pourra bientôt se passer d’uranium naturel. » PEU PROBABLE. Bien qu’il soit annoncé depuis 50 ans que la France pourra bientôt se passer d’Uranium naturel grâce à la ré-utilisation de ses stocks d’Uranium de retraitement (URT) et de Plutonium, il n’en est toujours rien aujourd’hui.
- « Le nucléaire est une énergie décarbonée ou renouvelable. » FAUX. L’uranium est un minerai et de fait il est non-renouvelable. De plus, l’extraction de l’uranium est gourmande en énergie fossile et donc émettrice de CO2.
- « Le nucléaire s’adapte très bien au réchauffement climatique. » FAUX. Pour fonctionner, les réacteurs ont besoin d’eau froide en grande quantité : c’est pour cela qu’ils sont souvent installés près de fleuves ou de la mer.
- « Le nucléaire est une énergie propre. » FAUX. L’industrie du nucléaire est porteuse de risques que l’on ne sait pas maîtriser et dont on ne peut pas mesurer l’ensemble des effets.
- « Le nucléaire est plus rentable que les énergies renouvelables. » FAUX. Les énergies renouvelables (EnR), notamment l’éolien et le solaire dont les coûts ne cessent de baisser, sont plus rentables que le nucléaire.
- « Le nucléaire remplace le pétrole. » FAUX. En 40 ans, notre consommation globale d’hydrocarbures (gaz, pétrole et charbon) n’a baissé que de 20 %.
- « Le nucléaire est bon marché. » FAUX. Quand il s’agit du nucléaire, l’État préfère fermer les yeux sur la catastrophe économique qui s’annonce.
- « La filière nucléaire est fiable, elle maîtrise ses coûts et ses délais. » FAUX. Considérons les chantiers d’EPR existants : Le coût du chantier de Flamanville a été multiplié par 5, la durée du chantier par 4.
- « La politique nucléaire est transparente. » FAUX. En France, depuis toujours, le nucléaire est un domaine réservé, hors-la loi.
Les Enjeux Clés du Financement
Quels sont les grands enjeux liés au financement des centrales nucléaires, en particulier le coût du capital et de l’investissement ? De tels enjeux incluent les stratégies et aspects géopolitiques associés au cycle du combustible, mais aussi la complexité pour la filière de délivrer un projet aussi complexe plusieurs décennies après le précédent (ce qui a entraîné des retards et des surcoûts, soulignant l’importance des compétences, notamment en pilotage). Ils incluent également les aspects liés à la responsabilité civile nucléaire dans le cas d’un accident.
Recommandations pour l'Avenir
Il ressort de notre analyse que les projets de centrales nucléaires en Europe ne deviennent intéressants pour l’investissement privé que si les gouvernements interviennent pour « dé-risquer » (vis-à-vis de la durée de construction, des risques de construction, des risques politiques, de la disponibilité du capital), ce qui implique inévitablement une exposition des contribuables ou des consommateurs. À cette première conclusion s’ajoutent des considérations sur la nécessité de définir et mettre en œuvre une stratégie politique de filière cohérente par rapport à des objectifs et au fil du temps, ce qui contribue également à dérisquer les aspects liés aux combustibles (amont et aval), ou aux compétences et à la sous-traitance.
Recommandations Spécifiques
- Recommandation n°1 : Les décideurs doivent assumer le coût de cette énergie pour les finances publiques.
- Recommandation n°2 : Ce coût peut être abaissé grâce à la participation des industriels électro-intensifs, mais cette stratégie doit se faire en cohérence avec les ambitions de réindustrialisation.
- Recommandation n°3 : L’énergie nucléaire est une énergie qui impose une vision stratégique de long terme sur l’emploi et les compétences, qui doit être en partie organisée par l’État.
- Recommandation n°4 : En l’état des technologies déployées, l’approvisionnement en combustible des centrales, ainsi que la gestion des combustibles usés, peut constituer une dépendance géopolitique plus qu’économique, ce qui doit être pensé et planifié.
Les montants impliqués pour la gestion des combustibles usés sont fortement influencés par la stratégie adoptée concernant le cycle du combustible. Il importe donc d’appliquer une planification précoce et précise à l’échelle nationale concernant cet aspect.
| Type d'Énergie | Coût Global (Exemple) |
|---|---|
| Nucléaire | Supérieur aux énergies renouvelables |
| Photovoltaïque | 4 fois moins cher que le nucléaire |
| Éolien Offshore | 3 fois moins cher que le nucléaire |
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