Histoire et caractéristiques de l'artisanat de tranchée
L'artisanat de tranchée, parfois appelé « art du poilu » ou trench art, désigne une activité de création artistique manuelle et un art populaire pratiqué par tout homme ayant un rapport direct ou indirect avec la Grande Guerre. Apparue durant la Première Guerre mondiale, l’expression « artisanat de tranchée » désigne le fait de transformer des matériaux liés à un conflit armé, généralement ramassés sur le champ de bataille, en objets usuels, symboliques ou artistiques.
Contexte historique et genèse
Jusqu'à la Première Guerre mondiale, la durée des conflits était en général assez réduite. Sauf lors des sièges, les batailles sont rapides, et les militaires ne restent pas longtemps dans l'attente du combat. Cette situation inédite donna naissance à un art populaire singulier : l'artisanat de tranchée. La durée du conflit et les longues phases d'attente des soldats entre les combats expliquent en grande partie ce phénomène qui touche aussi bien les militaires que les civils.
Pour oublier un moment les horreurs de la guerre et supporter la vie misérable des tranchées, les poilus se distrayaient en s'occupant les mains. Tout un artisanat de tranchée est ainsi apparu à partir de 1915, d'abord utilitaire puis de plus en plus décoratif. Dès que le conflit s'enterre, le temps libre au front sert à décorer, graver et, ainsi, individualiser son équipement réglementaire ou à confectionner de nombreux petits objets utilitaires.
Matériaux et objets produits
La Première Guerre mondiale est une guerre industrialisée, où l'artillerie occupe une place importante. Ainsi, la majeure partie des matériaux récupérés sur le champ de bataille sont faits de métal : douilles, fragments et ceintures d'obus, balles, grenades, etc. Les productions artisanales de soldats s'en composent massivement, à travers un large registre d'objets comme des vases, des coupe-papiers, des encriers, et autres briquets et miniatures en tout genre. Les matériaux périssables ou naturels, comme le bois, l'os ou encore la pierre, sont plus rares.
Outre les matériaux à portée de main (bois, tissu), ces créations sont essentiellement réalisées à partir d'éléments récupérés sur le champ de bataille, aux risques et périls des soldats qui s'exposent alors aux balles ennemies. Les douilles d'obus ramassées et recyclées, pour être ensuite ouvragées ou ciselées en bijoux et parures par les soldats de la Grande Guerre, ont une teneur sensible, une portée historique et une signification anthropologique qui peuvent être interrogées.
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Techniques et lieux de fabrication
Les étapes de la transformation des matériaux sont nombreuses : découpe, déformation plastique par martelage à chaud ou à froid, fonte de métaux, soudure et gravure (qui peut se faire également hors de la zone d'« atelier »). Ces activités se font essentiellement dans des ateliers éphémères, installés parfois dans les baraques de soldats où ils dorment. La présence d'outils (marteaux, burins, pinces) peut également constituer un indice d'artisanat, même s'ils ne sont pas spécifiques à la fabrication d'objets.
Les fouilles archéologiques de la ZAC Actiparc d'Arras (Pas-de-Calais) réalisées en 2000, suivies par celles menées à Marcilly-sur-Tille (Côte-d'Or) en 2011 ou dans le camp du Borrieswalde (Argonne) en 2015 le confirment. Les traces archéologiques se matérialisent par des rebuts de découpes d'objets récupérés sur le front, majoritairement des douilles et des ceintures d'obus, ou des objets semi-finis, découverts dans des fosses dépotoirs ou dans les coins des baraques de soldats.
Fonctions et usages
Sur le front, la fabrication d'objets relevant de l'artisanat de tranchée débute avec le besoin des soldats de s'occuper pendant leur temps libre. D'une part, ceux-ci individualisent leur équipement réglementaire au gré de différentes opérations. De nombreux quarts, pipes, gamelles, gourdes ou casques sont peints ou gravés, se retrouvant ornés d'une grande variété de dessins et d'inscriptions. D'autre part, les soldats confectionnent eux-mêmes en nombre de petits objets utilitaires qui s'insèrent dans leur quotidien et remplacent l'équipement fourni par l'armée.
Ces douilles ouvragées et les objets reconvertis furent soit envoyés par la poste à leurs destinataires (la fiancée, les parents, les enfants, les amis), soit rapportés du front par les survivants dans leurs paquetages. Ils ont orné les étagères des cheminées - des fermes, des masures, des presbytères comme des demeures bourgeoises - pendant une ou deux générations et ont par la suite servi de vases, sur les tombes des poilus ou de leurs descendants, dans les cimetières d'Europe.
Valeur mémorielle et trajectoires post‑conflit
Paradoxalement, lorsque ces souvenirs intègrent le foyer des soldats, après la guerre, leur fonction s'inverse. Destinés à rappeler le cocon domestique lors de leur confection pendant la guerre, ces objets, fabriqués avec des engins de mort, s'intègrent dans le foyer comme souvenir de celle-ci. Dans les cycles et temporalités affectant l'art populaire des tranchées que décrit Jean-Jacques Lebel et qu'il définit comme autant de destins - des memorabilia aux reliques et des objets de collection jusqu'aux éléments patrimoniaux -, des changements s'opèrent, qui redéfinissent la valeur de ces artefacts produits par des hommes en masses, soumis à la brutalité extrême d'une guerre longue, anonyme et technologique.
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Lorsque les concessions des cimetières ont pris fin, ces douilles ont été jetées aux ordures ou vendues au poids du cuivre jaune ou rouge, selon les prix pratiqués sur le marché des métaux. Dans l'après-guerre, cet objectif lucratif prend plus d'ampleur avec le ramassage massif d'objets de guerre pour nettoyer les champs dévastés et les remettre en culture. Ce matériel de guerre donne lieu à une importante création de souvenirs entre 1918 et 1939, qui surpasse très largement en nombre les productions précédentes tant leur production est semi-industrialisée.
Artification : de l'objet populaire à l'œuvre d'art
L'inscription, dans l'histoire de l'art, des objets fabriqués par les soldats de la Grande Guerre, à partir de douilles d'obus récupérées et transformées, mérite réflexion. Car leur vie d'objets découpés, martelés, façonnés, ciselés et gravés par les poilus - ce qu'on appelle d'ordinaire l'artisanat de tranchée -, est le lieu d'un changement de statut, de l'objet patrimonial à l'œuvre d'art, qui montre comment ils sont entrés dans le champ des approches esthétiques.
La lecture singulière de Jean-Jacques Lebel en est l'expression, de même que sa double activité de collectage et de « montrage » de douilles et d'objets ouvragés. Jean-Jacques Lebel transmue donc les produits de l'artisanat des poilus en œuvres d'art - le soldat, « bricoleur anonyme », lui apparaît comme « un grand artiste tombé dans l'oubli, dont l'identité reste inconnue mais dont le travail s'avère digne de notre admiration ». Dans la radicalité des actes et intentions de la collecte, la réunion et l'exposition, par Jean-Jacques Lebel, d'un imposant ensemble de douilles ouvragées de la Grande Guerre, il y a l'idée d'un art exécuté à l'insu même de ceux qui l'ont pratiqué avec constance et dont l'artiste s'attache à révéler le plein statut artistique oublié ou négligé.
Exemples et parcours muséographiques
En 2009, à la Maison rouge, dans son exposition Soulèvements, Lebel a réuni et présenté 1093 objets de tranchées provenant de sa collecte, sous la forme d'une installation. La présentation de cette même installation en 2012 dans l'exposition 1917, au Centre Pompidou-Metz, s'est faite sous une forme « plus ample, plus massive, plus focalisée sur les détails de chaque objet ». Montrer ensemble ces objets, c'est donc transgresser les nationalismes et les frontières et déplacer ces artefacts empruntés au passé dans une temporalité et un champ social contemporains.
Filiations esthétiques et réception critique
Dans les valeurs esthétiques attachées à l'art des tranchées par Lebel, joue également l'« art brut, au sens plein du mot », dont il ne faut pas mésestimer la polysémie. Sans doute l'artiste salue-t-il ainsi, par extension, l'expressivité brute caractérisant l'art des poilus, dont les qualités seront explorées par des artistes d'avant-garde mobilisés dans le conflit, à la suite de Fernand Léger qui avoue avoir reçu dans les tranchées la révélation de la réalité des objets et de leur puissance plastique : « […] je fus ébloui par une culasse de 75 ouverte en plein soleil, magie de la lumière sur le métal blanc […]. Cette culasse […] m'en a plus appris pour mon évolution plastique que tous les musées du monde ».
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Certes, aucun lien de causalité direct ne peut être établi entre les activités des poilus bricoleurs et les dadaïstes qui ont fort probablement ignoré réciproquement leurs existences respectives. Cependant, l'artisanat de tranchée sera longtemps relégué dans la catégorie de l'artisanat et assigné à un rang mineur dans la hiérarchie des arts, comme ce fut d'ailleurs longtemps le cas des arts premiers et de l'art brut. Le processus d'artification décrit par Roberta Shapiro - la transformation d'une pratique quotidienne modeste en une activité instituée - éclaire le basculement qui permet aujourd'hui d'envisager ces objets comme des œuvres révélatrices d'une histoire sociale, matérielle et esthétique.
Acteurs et diffusion
Les premiers artisans de guerre sont les soldats ; qu'ils soient au front, prisonniers de guerre, blessés et en convalescence pendant le conflit. Néanmoins, des civils, appauvris par la guerre, peuvent réaliser des objets inspirés des productions faites aux fronts, notamment pour améliorer leur vie quotidienne en les vendant ou les échangeant ; c'est le cas par exemple des populations belges. Hors de la zone de front, l'artisanat de guerre est pratiqué par les soldats prisonniers ou en convalescence. Dans le premier cas, il s'agit d'objets fabriqués dans des matériaux périssables (bois, os, etc.) et destinés à être échangés pour améliorer les conditions de détention des soldats.
Pour les civils de l'arrière, ces créations singulières représentent non seulement un souvenir des amis ou des membres de la famille partis au front, mais aussi un lien avec le cœur de la guerre. Avoir sous les yeux des artefacts réalisés avec les matériaux entourant les poilus, et surtout ceux directement liés au combat - munitions, projectiles, armes - leur donne l'impression de partager une partie de l'expérience des combattants.
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Aspects anthropologiques et émotionnels
À l'évidence, l'artisanat de tranchée apparaît comme un support d'investissement personnel et affectif important pour occuper l'esprit du soldat et entretenir leur créativité, alors même qu'il se trouve dans un environnement hostile et inhabituel. Ces artefacts reflètent le besoin de revenir à un geste familier pour le soldat, qui accentue la « fuite de l'esprit » pendant ce moment particulier, sans doute pour le rassurer.
Si on lit la correspondance de milliers de poilus anonymes, il est souvent question de ces objets. Les mots manquent pour décrire le niveau de terreur et d'angoisse qu'ils ont enduré, noyés littéralement dans la merde, trempés dans la mort jusqu'au cou. Dans ce contexte de guerre des tranchées de 14-18, surgissent des douilles gravées avec un clou, un canif, une baïonnette, du côté allemand, français ou autre, peu importe. Ce sont des bouteilles à la mer. Ceux qui ont bricolé cela ne sont pas des artistes professionnels mais des « vivants provisoires » qui ont éprouvé le besoin de laisser une trace avant de disparaître, car ils sentaient la mort les encercler.
Expositions et reconnaissance scientifique
Dès 1915 et tout au long de la guerre, des expositions d'objets et d'œuvres d'art fabriqués par les poilus furent organisées, en France et en Allemagne, à proximité des zones de combats, comme à Paris ou Berlin. Durant la Grande Guerre, la production en nombre et précoce (dès 1915) de ces objets donnent lieu à l'organisation de concours et d'expositions dont l'une, intitulée L'art de guerre, se déroule du 22 décembre 1915 au 22 février 1916 dans les salles du Jeu de Paume aux Tuileries.
La réception critique et l'historiographie de ces productions ont longtemps fait preuve de réticence à intégrer cette production inclassable et dérangeante dans l'histoire de l'art. Pourtant, des historiens de l'art et des chercheurs en anthropologie matérielle s'intéressent désormais à ces objets comme traces d'une sensibilité et d'une inventivité populaire pendant la guerre. Docteur de l'Université Paris‑1 Panthéon‑Sorbonne, Bertrand Tillier étudie en historien de l'art anthropologue les objets de toutes sortes fabriqués dans les tranchées par les combattants de toutes les nations engagées dans le conflit sanglant de la Grande Guerre.
Tableau récapitulatif : types d'objets et matériaux
| Types d'objets | Matériaux principaux | Fonction |
|---|---|---|
| Bagues, bijoux, parures | Douilles d'obus, métaux récupérés | Souvenirs, dons aux proches |
| Vases, encriers, coupe‑papiers | Douilles, fragments métalliques | Objets utilitaires et décoratifs |
| Crucifix, cannes sculptées, instruments | Bois, os, pierre (plus rare) | Expression religieuse ou artistique |
| Objets semi‑industrialisés (apr. 1918) | Métal, copies civiles | Souvenirs commerciaux pour l'arrière |
Les vestiges archéologiques (rebuts, objets semi-finis, foyers) et les archives photographiques et écrites restent des sources essentielles pour comprendre les conditions de fabrication, les lieux probables d'exécution et la chaîne opératoire technique de ces objets.
Transmission, patrimonialisation et enjeux contemporains
La commercialisation de ces objets pendant l'entre‑deux‑guerres se maintient grâce au phénomène des pèlerinages sur les champs de bataille. Les productions civiles postérieures à 1918, semi‑industrialisées, visent à fournir des souvenirs standardisés destinés à s'intégrer dans le foyer. Mais des collecteurs et des artistes contemporains - comme Jean‑Jacques Lebel - ont entrepris de recueillir et d'exposer ces artefacts pour en révéler la valeur esthétique et politique.
Montrer ces objets ensemble transgresse les nationalismes et les frontières et place ces artefacts dans une perspective symbolique et critique. La transposition dans le champ des avant‑gardes et des musées contemporains participe d'un processus qui requalifie ces productions en œuvres d'art et ouvre la réflexion sur la mémoire, la matérialité de la guerre et la créativité populaire en situation extrême.
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