Artisanat des souffleurs de verre à Hérat, Afghanistan : Un savoir-faire ancestral menacé
À Hérat, grande ville de l'ouest de l'Afghanistan, près de la frontière iranienne, subsistent les deux derniers fours de souffleur de verre traditionnel de cette métropole. Ghulam Sakhi Saifi, l'un des derniers artisans verriers, perpétue un métier qui appartient à sa famille depuis environ 300 ans, dans un atelier en torchis situé dans la vieille ville, à l’ombre de la citadelle d’Hérat.
L'atelier ancien est équipé d'un four en bois, rare vestige d'une tradition vieille de plusieurs siècles. Jadis, jusqu'en 1977, les verriers utilisaient du quartz et d'autres matières premières locales, mais aujourd'hui, le verre est fabriqué à partir de bouteilles recyclées, cassées et surchauffées, retrouvant un état liquide avant d'être soufflé en pièces uniques aux charmantes imperfections.
Un artisanat en déclin face aux défis économiques et politiques
Saifi ne fait plus fonctionner son four qu'une fois par mois. Après l'achat du bois, des oxydes de coloration et autres matériaux, ses marges sont maigres, ne dépassant guère 27 euros sur la vente de tasses, assiettes et bougeoirs qu’il fabrique.
La chute de son activité découle d'une succession d'événements dramatiques : l’épidémie de Covid-19, suivie par le retour au pouvoir des talibans en 2021, qui a fait fuir presque tous les diplomates et personnels des ONG étrangers, principaux acheteurs de ses produits. Par ailleurs, les importations massives de verre soufflé peu coûteux en provenance de Chine ont considérablement concurrencé les artisans locaux.
« Cela nous est arrivé de ne pas travailler pendant trois mois », confie Saifi. Il déplore également le faible pouvoir d’achat des habitants locaux, pour qui acheter une pièce de verre artisanale à près de trois euros est moins prioritaire que nourrir leurs enfants.
Lire aussi: Kbis : Comment faire ?
Un environnement de travail ardu
À l’extérieur, le soleil peut atteindre 36 degrés, mais à l’intérieur de l’atelier, la chaleur intense émanant du four à bois frappe les artisans. Ce métier est éprouvant : les verriers souffrent d'une fumée et d'une chaleur qui attaquent leurs yeux et leurs poumons. De nombreuses générations auparavant ont payé ce dur labeur de leur santé, certains artisans étant morts aveugles ou malades. Pourtant, certains verriers se sont distingués par leur longévité, comme celui décédé à l'âge de 103 ans.
Une transmission familiale fragile
La relève est incertaine. Le fils aîné de Saifi, jadis expert verrier, a choisi de devenir travailleur migrant en Iran. Deux cousins formés à l'art ont abandonné leurs outils. Seul son fils cadet, âgé de 18 ans, Naqibullah, affirme vouloir poursuivre la tradition, même s'il ne précise pas encore comment. Avant le retour des talibans, la demande suffisait à occuper l’atelier trois jours par semaine ; ce n’est plus le cas, et Naqibullah alterne encore entre travail artisanal et autres activités.
« Nous espérons qu'il y a un avenir et que peu à peu les choses vont s'améliorer », confie-t-il avec espoir. Malgré le maigre revenu, il insiste : « Le métier doit continuer. »
Un témoignage en images et archives historiques
Le travail de cette famille est documenté depuis au moins 1968, notamment dans un film de 1977 intitulé “Glassmakers of Hérat”, produit par le Corning Glass Museum. Ce documentaire illustre l’usage d’anciens savoir-faire, tels que la fabrication du verre à partir de cailloux blancs, probablement du quartz, et des cendres potassiques obtenues par combustion de buissons. Ce film et d’autres reportages soulignent le risque de disparition de cet atelier et l’évolution vers l’utilisation de verre recyclé.
Le four traditionnel se compose de deux parties : un four de fusion avec une chambre de chauffe surmontée d’une chambre de fusion, ainsi qu’un grand four de recuit communiquant par l’arrière. Le four de fusion est compact et peu gourmand en bois, alimenté par de petites branches et buchettes, tandis que le four de recuit est plus spacieux et est éteint chaque soir, la porte colmatée pour entamer un redémarrage le lendemain.
Lire aussi: Crowdfunding en France
| Caractéristique | Description |
|---|---|
| Four de fusion | Chambre de chauffe basse, chambre de fusion au-dessus, fonctionnement au bois, petite ouverture pour bois |
| Four de recuit | Volumineux, assure le refroidissement et la finition, porte colmatée la nuit |
| Température de travail | Environ 1100°C ; montée jusqu'à 1250°C pour fusion du verre |
| Techniques | Soufflage, tournage, marbrage, façonnage au couteau et à la canne |
| Matériaux | Verre recyclé issu de bouteilles cassées, oxydes de coloration, bois sec |
Une comparaison régionale et un destin partagé
Le four afghan présente une architecture similaire à celle des fours utilisés par les perliers d’Anatolie, notamment par leur petite taille et l’absence d’alandier. Cependant, le four de recuit afghan est plus grand et possède des différences de conception liées à l’alimentation et à la gestion de la flamme.
En Syrie, précisément à Damas, la famille Hallak est l’une des dernières à maintenir cette tradition séculaire du soufflage de verre. Mohamed al-Hallak, sexagénaire, souffle dans un long tube de métal et façonne minutieusement des objets malgré le déclin de la demande lié à la guerre et à la fuite des touristes. Ce savoir-faire pluricentenaire n’a guère attiré les jeunes générations.
Pour eux, comme pour les artisans d’Hérat, l’avenir de cet artisanat est menacé par la mondialisation, la concurrence des produits industriels et la crise socioéconomique liée aux conflits. L'artisanat du verre soufflé est un joyau culturel qui subsiste en Afghansitan, Syrie et Moyen-Orient, mais sous une pression constante.
Les racines historiques du soufflage de verre
L'invention du soufflage de verre est souvent attribuée aux Phéniciens, peuple antique établi notamment à Sarepta, entre Sidon et Tyr dans l'actuel Liban. Selon une légende, cette technique serait née d'une observation fortuite lors de la cuisson d'aliments sur une plage, où une substance inconnue et malléable fut découverte et expérimentée.
Cette origine souligne l’importance historique et patrimoniale du soufflage de verre dans toute la région orientale, reliant les artisans actuels à des millénaires de savoir-faire et d’artisanat.
Lire aussi: Le Figaro et les subventions publiques
Afghanistan: les verreries d'Herat sombrent dans l'oubli
balises: #Artisanat
