Leadership des États-Unis dans le monde : analyse
Depuis 1991, nous vivons sous un imperium américain, un monde unique, unipolaire, dans lequel l'économie mondiale ouverte a connu une expansion et une accélération spectaculaires. Au niveau politico-militaire, nous restons dans le monde d'une superpuissance unique. Mais dans toutes les autres dimensions - industrielle, financière, éducative, sociale et culturelle - la distribution du pouvoir se déplace, échappe à la domination américaine.
Un basculement global : l'ascension des autres
« Ce livre ne traite pas du déclin de l'Amérique mais plutôt de l'ascension des autres puissances mondiales […]. Nous vivons désormais un grand glissement de puissance. On pourrait l'appeler “l'ascension des autres”. Au cours des deux dernières décennies, plusieurs pays ont connu des taux de croissance économique […]. Cette croissance est surtout perceptible en Asie, mais elle n'est plus confinée à ce seul continent. »
Un ancien économiste de la Banque mondiale a identifié 25 compagnies qui seront sans doute les prochaines grandes multinationales planétaires. Sa liste comprend respectivement 4 entreprises pour le Brésil, le Mexique, la Corée du Sud et Taïwan, 3 pour l'Inde, 2 pour la Chine, et une pour l'Argentine, le Chili, la Malaisie et l'Afrique du Sud. Le plus grand édifice du monde se dresse désormais à Taï-peï. L'homme le plus riche du monde est mexicain, l'entreprise cotée en bourse la plus puissante est chinoise. Le plus grand avion va être fabriqué en Russie et en Ukraine, la plus grande raffinerie est en construction en Inde et les usines les plus vastes de la planète sont toutes en Chine.
Les fondements historiques du leadership américain
Les bases d'un système financier global sont jetées à Bretton Woods en 1944, même s'il faudra attendre une décennie pour voir émerger une organisation chargée du commerce international. Les Nations unies naissent à San Francisco en juin 1945. Quatre ans plus tard, l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) est constituée à Washington. Autant d'institutions multilatérales que le magnat de l'immobilier de luxe a dénigrées pendant la campagne en leur opposant les vertus supposées d'un cavalier seul américain.
Le leadership américain, tel qu'il s'est construit progressivement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, puis la fin de la Guerre froide, reposait sur quatre éléments. Le premier d'entre eux était la volonté des États-Unis de guider les destinées du « monde libre » et leur capacité à le faire ; cette volonté était sous-tendue par l'idée que les États-Unis avaient un rôle éminent à jouer dans l'histoire, ce que résumait la formule de « l'exceptionnalisme américain ». Le second élément était un solide réseau d'alliances, à la fois économiques et militaires, tissé autour des États-Unis. Le troisième était constitué par un ordre international ayant pour objectifs le multilatéralisme, le libéralisme et le respect du droit. Enfin, le quatrième élément était la disparition de tout rival systémique depuis l'effondrement de l'URSS.
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L'attraction exercée par les États-Unis sur le reste du monde était faite d'un mélange de hard power et de soft power qui reposait sur trois composantes. La première, d'ordre économique, englobait l'universalité de leur monnaie et le privilège qu'elle leur conférait de s'endetter à volonté, le dynamisme de leurs entreprises, leur potentiel scientifique et leurs capacités d'innovation qui semblait sans limites. La seconde composante était la force de leurs armées, sorties victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, et leur capacité de projection en tout point du globe, sur tous les champs de bataille. Enfin, la troisième composante, peut-être la plus importante, la composante culturelle, qui reposait à la fois sur la diffusion progressive de la langue anglaise, la puissance d'Hollywood qui a partout répandu l'idée d'un « rêve américain », assurait la promotion des valeurs démocratiques et repoussait les frontières de l'univers connu et inconnu dans l'imaginaire collectif de l'humanité.
Évolutions structurelles et limites du modèle américain
Ces trois composantes s'enrichissaient et se renforçaient mutuellement. Ainsi, la richesse créée par l'économie américaine permettait de financer un puissant effort d'armement qui lui-même générait d'innombrables innovations technologiques dont a bénéficié toute la société occidentale, le tout largement encensé par la machine hollywoodienne. Qu'y a-t-il de plus efficace pour montrer la voie aux autres nations que de faire marcher un homme sur la Lune ? La Guerre froide a sans doute été gagnée ce jour-là. L'Amérique était non seulement puissante, mais elle était aimée et admirée. Et cette admiration attirait à elle les individus les plus entreprenants de tous les pays, convaincus que, là-bas, tout devenait possible. L'Amérique était la nouvelle Athènes, the place to be, une nation exceptionnelle.
Or, cet « exceptionnalisme américain » a été mis à mal depuis le tournant des années 2000. Les attentats du 11 septembre 2001, par leur incroyable brutalité, ont forcé Georges W. Bush à réagir et cette réaction a entraîné une plus grande concentration des pouvoirs au profit du président, déréglant le jeu subtil des équilibres et des contrepoids. Mais c'est surtout Donald Trump qui, dès le jour de son investiture, a déclaré que la politique des États-Unis consisterait dorénavant à prendre soin uniquement des intérêts américains. Il a de la sorte jeté le trouble sur l'existence même d'un camp occidental.
Les effets de la présidence Trump sur le leadership
Fidèle à ses promesses, il n'a montré aucune volonté de coordonner l'effort des occidentaux dans la lutte contre le Covid-19 et, en plein milieu de la pandémie, la seule ligne cohérente de sa politique étrangère a été de gérer le retrait de son pays de la scène internationale. Le résultat est qu'aujourd'hui, l'Amérique ne fait plus envie, en tous cas beaucoup moins qu'avant. Même si la primauté du dollar demeure et la supériorité de ses armées est incontestable, l'Amérique apparaît désormais aux yeux du monde comme une nation terriblement inégalitaire et dans laquelle le sexisme, le racisme et la violence sont monnaie courante.
De tous les présidents des États-Unis, Donald Trump est le seul qui, sans autre méthode que celle consistant à suivre ses pulsions, a affaibli toutes les alliances qui faisaient la force du camp occidental. Il a ainsi accordé davantage d'égards aux dictateurs et aux pseudo-hommes forts, qu'à ses homologues occidentaux. L'alliance avec l'Europe, la plus ancienne, a été affectée à la fois dans sa dimension commerciale et dans sa dimension militaire.
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S'agissant du commerce, non seulement les négociations sur le partenariat transatlantique de commerce et d'investissement ont été gelées, mais Donald Trump a déclaré que l'Union européenne était un « ennemi » des États-Unis. Quant à l'OTAN, si la formule de « mort cérébrale » utilisée par le président français a beaucoup choqué, personne ne peut nier que son volet politique est en piteux état. Le résultat de tout cela est que la garantie de sécurité apportée par les États-Unis vis-à-vis de la menace russe fait l'objet de questionnements.
Retraits et remises en question du multilatéralisme
Le multilatéralisme a été pensé et mis en place par les États-Unis dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Son objectif était de stabiliser les relations internationales en tissant une toile d'interdépendances entre les États qui le composent. Il est fondé sur le respect de l'état de droit, et assure un fonctionnement relativement démocratique par lequel chaque État souverain peut faire entendre sa voix. Il s'appuie sur des institutions multilatérales, à la fois internationales et régionales, définies par des principes comme la non-ingérence, la non-discrimination et le respect des droits de l'homme.
La première vraie rupture avec le multilatéralisme date de l'invasion de l'Iraq par les États-Unis en 2003, sans mandat de l'ONU, à l'initiative du président Georges W. Bush. Cette invasion a montré que le camp occidental pouvait s'exonérer du respect de la règle de droit quand celle-ci ne lui convenait pas. Certes, les atteintes portées au droit international n'émanent pas que des seuls États-Unis. Les agissements de la Russie en Géorgie en 2008, en Ukraine en 2014 ainsi que son soutien indéfectible au dictateur syrien, ont montré que les droits de l'homme les plus élémentaires pouvaient être bafoués impunément sans que le Conseil de Sécurité ne puisse rien y faire.
Donald Trump n'aura donc eu aucun mal à enfoncer les derniers clous dans le cercueil du multilatéralisme. En septembre 2017, il propose une réforme de l'ONU, officiellement afin de la rendre « plus performante et efficace », mais en réalité dans le seul but de diminuer la contribution financière des États-Unis. En septembre 2018, devant l'Assemblée générale des Nations unies, il dénonce « l'idéologie du mondialisme » et déclare sans détour que : « l'Amérique choisira toujours l'indépendance et la coopération sur la gouvernance mondiale » ; les États-Unis, se retirent du conseil des droits de l'homme et « n'y reviendront pas faute de réforme », ne « paieront que les programmes d'aide destinés aux pays qui nous respectent », et il rappelle qu'à ses yeux la Cour pénale internationale n'a aucune légitimité.
La liste est longue des traités et organisations dont Trump a retiré unilatéralement les États-Unis : l'UNESCO et l'accord de Paris sur le climat en 2017 ; l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien en 2018 ; le traité sur les forces nucléaires intermédiaires en 2019 et le traité dit Open skies en 2020. Il s'en est fallu du peu qu'il retire également les États-Unis de l'OTAN en 2018. Il a réussi à bloquer le fonctionnement de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en empêchant, depuis mars 2017, le renouvellement des juges au sein de l'Organe de Règlement des Différends qui joue un rôle central dans l'action de l'institution.
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La montée en puissance de la Chine et des alternatives
Non seulement les États-Unis ont délibérément sapé les fondements de leur leadership, mais la Chine s'est elle-même considérablement développée sous l'effet de son propre dynamisme. De fait, toute une série d'indicateurs montrent que la Chine est passée devant les États-Unis en 2014. Selon le FMI, le PIB de la Chine, mesuré en parités de pouvoir d'achat, était cette année-là de 18 205 milliards de dollars, contre 17 527 pour les États-Unis. Depuis cet écart n'a cessé de grandir. Toujours selon le FMI, le PIB chinois, mesuré en parités de pouvoir d'achat, devrait être de 30 956 milliards en 2021 contre 21 665 pour les États-Unis.
Dans le domaine de l'éducation, si les universités américaines font toujours la course en tête, les universités chinoises, telles l'Université de Pékin (Beida), de Tsinghua, de Fudan ou de Hong Kong progressent chaque année dans le classement mondial. Dans le domaine du multilatéralisme, la Chine a également joué de façon habile. Déjà, au lendemain de la crise de 2008, elle avait mis sur pied le groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), sorte de forum économique, concurrent du G7.
De même en 2013, alors que les États-Unis refusaient depuis des années une nouvelle répartition des droits de vote à la Banque mondiale, Pékin a créé une institution rivale : la Banque asiatique d'Investissement dans les Infrastructures (AIIB) qui a réussi à rassembler cinquante-sept participants, dont le Royaume-Uni, en dépit d'un intense lobbying de Washington pour dissuader les États de rejoindre cette organisation. Mais l'initiative la plus remarquée est évidemment celle lancée par Xi Jinping en septembre 2013 de nouvelles routes de la soie ou OBOR (‘one belt, one road’) désormais rebaptisée BRI (Belt and Road Initiative). Elle a aussi été la plus spectaculaire puisqu'elle a débuté avec soixante-cinq pays et en réunit aujourd'hui cent quarante, dont la quasi-totalité des pays africains et du Moyen-Orient, ainsi que quelques pays d'Amérique du Sud et, en Europe, notamment l'Italie, la Grèce, le Portugal, Malte, Chypre, la Croatie.
La nature ayant horreur du vide, le retrait des États-Unis laisse le champ libre à la Chine. À tel point que lors du sommet de Davos de 2017, Xi Jinping n'a pas hésité à se présenter en défenseur du libre-échange ! La Chine s'efforce, non sans mal, et non sans échec, de construire un réseau de clients redevables qu'elle peut influencer.
Puissance relative et indicateurs économiques
Certes, la puissance économique n'est pas toute la puissance, mais elle en constitue une grosse part. Durant les soixante dernières années (de 1960 à 2020) en tenant compte de la hausse des prix, c'est à dire en «dollar constant» comme disent les économistes, le Produit intérieur brut «réel» des USA a été multiplié par plus de cinq, pendant que celui du reste du monde a été multiplié par plus de huit, et celui de la Chine par plus de quatre-vingt-dix !
Il faut bien dire que Barack Obama, non plus, n'a pas fait montre d'un grand respect pour les règles internationales, en particulier celles du commerce, en poussant aussi loin que possible l'extraterritorialité du droit américain. Donald Trump n'aura donc eu aucun mal à enfoncer les derniers clous dans le cercueil du multilatéralisme.
Renouveler le leadership : la stratégie américaine recente
Renouveler le leadership américain, telle est la ligne directrice que le Président Barack Obama s'est fixée pour sa politique étrangère dès sa première campagne présidentielle et pour les quatre années à venir. Renouveler le leadership des États-Unis pour l'adapter à un monde qui se recompose aux plans économique et géopolitique. C'est en Libye que Barack Obama explicite sa conception du leadership : « contrairement aux dires de certains, le leadership américain n'est pas seulement une question d'agir seul et de porter tout le fardeau nous-mêmes. Le vrai leadership créé les conditions et les coalitions pour que les autres contribuent aussi ; travailler avec nos alliés et partenaires pour qu'ils prennent leur part du fardeau et paient leur part des coûts ».
Pour préserver leur leadership mondial, les États-Unis ont engagé un double rééquilibrage, à la fois géostratégique, tel qu'illustré par le "pivot vers l'Asie", et de moyens, l'administration Obama mettant en avant la place de la diplomatie et de l'économie (economic statecraft), les usages indirects de la force militaire, et prônant un dialogue renforcé avec de nouveaux acteurs.
PANEL 2 - Dix and plus tard : bilan de la stratégie du pivot (rééquilibrage) américain vers l'Asie
Leadership comme relation et coalition
En effet, le leadership, comme la puissance, est une relation reposant sur la capacité du leader à rallier d'autres puissances et à les convaincre de le suivre autour d'une cause commune. Les « suiveurs » renforcent les leaders et vice et versa, mais ils peuvent aussi l'affaiblir en choisissant de leur résister.
Seule, l'alliance conclue autour de la communauté du renseignement dite des Five Eyes (Australie, Nouvelle-Zélande, Canada et Royaume-Uni) semble encore résister aux foucades du président américain.
Les défis géopolitiques contemporains
Au Moyen-Orient, la politique menée par les États-Unis ne semble avoir eu que deux déterminants : la politique intérieure et l'argent. Donald Trump a ainsi multiplié les cadeaux à son allié Benyamin Netanyahou en transférant l'ambassade américaine à Jérusalem, en proposant le « deal du siècle », et finalement, en acceptant l'idée d'une annexion d'une grande partie des territoires occupés, pour des raisons qui semblent tenir exclusivement à la satisfaction de l'électorat évangéliste américain, très en faveur de la restauration de l'État d'Israël dans ses frontières bibliques. Quant à son abandon en rase campagne des alliés kurdes en Syrie, il ne peut que dévaloriser la parole des États-Unis.
S'agissant de l'Arabie saoudite, le président américain maintient son soutien à Mohammed Ben Salmane, quels que soient ses agissements, sans dissimuler qu'il en va des emplois américains dans le secteur de l'armement. C'est ce qu'a montré l'affaire Jamal Khashoggi. Certes on ne pourra faire grief d'hypocrisie au président américain, mais toute considération morale a disparu de sa politique étrangère. D'autant qu'il a retiré une partie de la protection antimissile à ce pays, afin d'obtenir une réduction de la production de pétrole pour sauver une partie au moins des producteurs américains de gaz de schiste.
Vers un monde post-américain ?
À la question initiale - va-t-on vers la fin du leadership américain - la réponse est donc sans hésitation oui. Est-ce réversible ? Peut-être. On peut en effet imaginer qu'un nouveau président des États-Unis puisse réparer les dégâts. Cela serait long et difficile, mais néanmoins toujours possible. Après tout, seul le soft power américain a été affecté par la présidence Trump. Mais il est une chose qui ne changera pas : la place formidable prise par la Chine dans les relations internationales. Or, la Chine ne s'arrêtera pas de croître pour faire plaisir aux Occidentaux.
Le monde unipolaire dans lequel l'Occident, au travers de l'Amérique, tenait la première place disparaît sous nos yeux, et la crise du Covid-19, tel un éclair dans un ciel d'été, n'a fait que mettre en lumière les coins les plus sombres de cette transformation.
| Élément | Rôle historique des USA | Évolution récente |
|---|---|---|
| Économie | Monnaie universelle, innovation, dynamisme des entreprises | Concurrence accrue (Chine, Asie), part relative en baisse |
| Militaire | Projection globale, supériorité conventionnelle | Maintien de la supériorité mais questionnements sur fiabilité des alliances |
| Diplomatie | Architecture multilatérale initiée par les USA | Retraits et critiques, affaiblissement du multilatéralisme |
| Culture/soft power | Langue, cinéma, universités attractives | Soft power entamé mais toujours important |
Pour cette édition 2020 de L'état du monde, les meilleurs spécialistes font le point sur la puissance réelle des États-Unis, dans un monde complexe où cartes et atouts sont redistribués. Après avoir retracé l'histoire de la domination américaine, du XIXe siècle à nos jours, les auteurs en mesurent la portée et les potentielles failles dans les domaines militaire, politico-diplomatique, commercial, économique, scientifique et culturel.
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