Origines patronales du fascisme italien — Le Monde diplomatique

La naissance du fascisme en Italie apparaît comme une conséquence de la première guerre mondiale. A la fin du conflit, frappé par l’inflation et le chômage, le pays est saisi par une forte agitation sociale. Bilan de la guerre : le déficit de l’Etat a été multiplié par huit, quand, de leur côté, les industriels ont vu leurs profits augumenter de plus de 20 %. Les Italiens doivent subir à la fois l’inflation et le chômage. Dans les usines du Nord, on compte 200 000 grévistes. Autant dans le Sud, sur les exploitations agricoles. Des révoltes éclatent, les magasins sont pillés. Au lieu de laisser agir l’Etat, les industriels et les propriétaires fonciers en appellent aux escouades fascistes, sous prétexte de « menace bolchevique ».

La naissance du fascisme s’inscrit aussi dans un contexte culturel et idéologique déjà préparé par des courants artistiques et politiques. En 1909, les signataires italiens du Manifeste futuriste, rédigé par Marinetti, exaltent un art à « la violence culbutante et incendiaire ». Fascinés par la guerre, « seule hygiène du monde », et par la technique, les « aéropeintres » comme Tullio Crali jouent de perspectives cosmiques afin de mettre en scène la puissance des moyens de transport modernes. « Nous voulons glorifier la guerre, seule hygiène du monde (…). Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), poète et écrivain, « Manifeste du futurisme », Le Figaro, 20 février 1909.

Quand la guerre éclate en 1914, l’Italie est alliée, depuis la fin du XIXe siècle, à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie. Cependant, son gouvernement choisit de rester neutre. Les « interventionnistes », peu nombreux, qui veulent se battre aux côtés de la Triple-Entente (France, Royaume-Uni et Russie), trouvent alors un porte-parole : Benito Mussolini, qui dirige l’organe du Parti socialiste, Avanti ! Cette prise de position lui vaut d’être exclu de son parti. Mais, le 14 novembre 1914, financé par la France, il fonde un autre journal, Il Popolo d’Italia. Le 23 mai 1915, retournement de l’Italie. Mussolini et ses Fasci n’y sont pas pour grand-chose.

Le processus politique et social conduit au recours aux milices. Au lieu de laisser agir l’Etat, les industriels et les propriétaires fonciers en appellent aux escouades fascistes, sous prétexte de « menace bolchevique ». Pour qui voulait s’opposer activement au fascisme, il n’existait que deux possibilités : l’exil à l’étranger ou l’agitation clandestine en Italie. Ceux qui employèrent, depuis le début, cette dernière forme de lutte furent surtout (mais pas exclusivement) des communistes (…). Pendant vingt ans, le Parti communiste italien (PCI) a réussi à maintenir sur pied et à alimenter, de l’intérieur comme de l’étranger, un réseau clandestin (…). Giovanni Sabbatucci et Vittorio Vidotto, Storia contemporanea.

La mobilisation des milieux patronaux et de la grande bourgeoisie s’est doublée d’un jeu d’alliances politiques et médiatiques. Forgé par le journaliste italien Alberto Ronchey au début des années 1970, ce terme désigne le partage du pouvoir mis en place par les grands partis dans les entreprises et les administrations publiques, au prorata de leur poids électoral. L’« allotissement » s’applique notamment au secteur de l’audiovisuel : la Démocratie chrétienne, le Parti communiste et le Parti socialiste se répartissent alors les divers postes au sein des directions et des rédactions des trois chaînes que compte la télévision d’État, selon un dosage précis.

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Le rôle des élites économiques se manifeste également par des pratiques de corruption et d’influence qui traversent le XXe siècle italien : en 1980, un commerçant révèle à la justice italienne que des rencontres du championnat de football de première division (Serie A) sont truquées pour permettre des gains importants au totonero, le système de paris clandestins. L’enquête révèle une corruption de grande ampleur. La justice rétrograde deux clubs en Serie B - le Milan AC et la Lazio de Rome - et inflige une suspension de deux ans à l’attaquant Paolo Rossi, accusé d’avoir « arrangé » le résultat d’un match. Son exclusion à peine terminée, Rossi réintègre la Squadra Azzura (l’équipe nationale), qui remportera la Coupe du monde de 1982. En 2006, un autre scandale, le caliciopoli met au jour la corruption de certains arbitres par de grands clubs transalpins.

Patrons, État et violence politique

Il est nécessaire de comprendre que l’émergence du fascisme ne résulte pas uniquement d’un phénomène culturel ou émotionnel : il implique un « État autoritaire » branché sur des forces racistes et des intérêts capitalistes. D’une part, engagé dans la normalisation institutionnelle de tous les secteurs de la production des idées : éducation, recherche, culture, médias - la purge « antiwoke » des institutions de service public états-uniennes est sans doute appelée à faire modèle du genre. Un État, d’autre part, resserré sur son appareil de force, police-justice acquise à son orientation idéologique, sans doute également armée, employable à des fins policières, appareil formel articulé à des prolongements informels, groupuscules satellites, milices de rue chauffées par des milices numériques, dans un mouvement d’explosion de toutes les normes de la violence politique - parmi les « signaux » (et non les éléments de définition), il entrera à coup sûr l’apparition des assassinats politiques. On peut malheureusement pronostiquer que c’est pour bientôt.

Le lien entre État autoritaire et racisme d’État est central : nous sortons du « bonapartisme » ou du « césarisme » quand l’État autoritaire se branche sur l’élément raciste au-delà d’un certain seuil - car, « branché », il l’est quasi constitutivement, en tant qu’État du capital, par conséquent, État racial, depuis les prédations de l’accumulation primitive jusqu’au traitement contemporain des populations issues de la colonisation ou de l’esclavage. Il y a, pour autant, des franchissements de seuil qui font des différences qualitatives, ainsi quand le racisme systémique d’État commence à se formuler dans la modalité systématique de la déportation. La formulation est désormais explicite dans les États-Unis de Trump, elle ne tardera pas à le devenir dans la France de Le Pen-Retailleau.

Conceptualiser le fascisme : au-delà des images

Il se trouve que dans l’épisode en question, la référence historique directement convoquée, il n’y a pas matière à interpréter sans fin. C’est d’ailleurs bien le drame qu’il faille des affichages aussi nettement reconnaissables pour que le commentaire concède « fascisme ». Il faudra probablement les croix gammées au fronton des édifices publics pour que La Nuance accorde le danger d’une dérive fasciste - pour l’heure, on consent à dire « illibéral », et encore : les jours de grande ébriété politique. Le refus d’obstacle n’est malheureusement pas circonscrit à la presse bourgeoise. Pour des raisons qui tiennent à des exigences supposées de rigueur historique et à des arrière-pensées politiques moins avouables, de nombreux secteurs de la gauche critique ne veulent simplement pas dire « fascisme » - c’est qu’une « panique fasciste » est mauvaise conseillère, fait les ruées électorales et les fronts républicains assemblés n’importe comment, bref l’errance des masses.

Il est vrai que la fixation sur les signes extérieurs répertoriés par l’Histoire et bien identifiés demeure l’obstacle principal à faire reconnaître le même quand il se donne sous une forme autre. S’il n’avait pas prévu la variante « immobilière » du trumpisme, Orwell avait pourtant mis en garde contre les résurgences méconnaissables : le fascisme en « chapeau melon et parapluie roulé » - ou bien en casquette rouge « MAGA ». C’était là l’essentiel, et comme il n’a pas été entendu, le fascisme est demeuré dans son statut d’hapax, impropre à penser la politique contemporaine.

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Il n’y a qu’un remède à la fixation dans les images - particulières - : le concept - qui, lui, est général. Par conséquent susceptible d’être décliné en configurations historiques, y compris d’accueillir celles que nous ne connaissons pas encore. Tant qu’un concept n’en aura pas été proposé, le fascisme restera une évocation historique intransposable. Il est bien certain qu’une définition n’indique ni les causes ni les issues de secours. C’est généralement le moment où l’on invoque Umberto Eco et ses « 14 signaux à quoi reconnaitre le fascisme ». C’est bien cette direction qu’il faut suivre. Mais pas avec 14 critères. 14 critères ne font pas un concept, ou une définition : ils font une description. Et même une décalcomanie - de la première occurrence historique. Un concept : pas facile. Donc il faut commencer par essayer.

Signaux et éléments structurants

1) Un État autoritaire. D’une part, engagé dans la normalisation institutionnelle de tous les secteurs de la production des idées : éducation, recherche, culture, médias - la purge « antiwoke » des institutions de service public états-uniennes est sans doute appelée à faire modèle du genre. Un État, d’autre part, resserré sur son appareil de force, police-justice acquise à son orientation idéologique, sans doute également armée, employable à des fins policières, appareil formel articulé à des prolongements informels, groupuscules satellites, milices de rue chauffées par des milices numériques, dans un mouvement d’explosion de toutes les normes de la violence politique - parmi les « signaux » (et non les éléments de définition), il entrera à coup sûr l’apparition des assassinats politiques. On peut malheureusement pronostiquer que c’est pour bientôt.

3) Une doctrine civilisationnelle-hiérarchique, prolongée en horizon apocalyptique, gros de menaces « existentielles ». Veut-on des « signes » ou des « signaux » de résurgence fasciste ? la prolifération du mot « existentiel » en est un par excellence. Il est le concentré paranoïaque du fascisme. Et la clé de ses autorisations à la violence : car s’il y a « menace existentielle », alors il est posé une question « de vie ou de mort », et dans ces conditions de « péril vital », tout est permis. Tirer à la mitrailleuse sur les canots de migrants sera permis puisque le Grand remplacement est notre anéantissement. Génocider les Gazaouis et procéder au nettoyage ethnique des survivants est permis puisque la Palestine en elle-même est une « menace existentielle » pour Israël.

Du concept à la réalité : où en sommes-nous ? Tout se met bien en place. La bourgeoisie de pouvoir, politique et tout autant médiatique, a désormais élu le racisme anti-Arabe comme sa nouvelle valeur directrice - de l’affaire Benlazar aux destins comparés de Bétharram et du lycée Averroès, l’actualité récente n’en finit pas de confirmer celle qui l’a précédée. Toutes les droites fusionnent dans un bloc idéologiquement homogène d’extrême droite, macronisme compris évidemment, qui aura si bien préparé le terrain pendant huit ans. Les médias dominants n’ont plus qu’un unique agenda : faire barrage. Mais à la gauche. En France, LFI est antisémite, le RN est républicain. Aux États-Unis, tout ce qui est à la gauche de Trump est « communiste ».

Comment expliquer la montée de l’extrême droite en France ?

Verossi (Albino Siviero). Il devrait commencer à être assez clair, quand des milices défilent dans Paris au cri de « Paris est nazi », et poignardent des militants de gauche, que ce vers quoi nous nous dirigeons mérite d’être appelé « fascisme ». C’est clair, et en même temps pas encore si clair. Il se trouve que dans l’épisode en question, la référence historique directement convoquée, il n’y a pas matière à interpréter sans fin. C’est d’ailleurs bien le drame qu’il faille des affichages aussi nettement reconnaissables pour que le commentaire concède « fascisme ».

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Histoire sociale et mémoire des immigrations italiennes

À la fin du XIXe siècle, il n’était pas rare que les immigrés italiens installés en France renvoient leurs enfants dans la Péninsule jusqu’à l’âge de 12 ans, avant de les faire revenir dans l’Hexagone. À Paris, Montreuil, Marseille, Nice ou Nogent-sur-Marne, certains quartiers regorgeaient de boutiques de produits transalpins, de cafés-hôtels qui accueillaient les nouveaux arrivants, de bars où les exilés se retrouvaient pour jouer à la morra (« mourre ») - un jeu de cartes traditionnel - ou pour écouter de l’accordéon, instrument alors typiquement italien. Grâce au libéralisme de la loi du 1er juillet 1901 sur les associations, les Italiens ont pu cultiver cet entre-soi en fondant des dizaines de structures culturelles, sportives, récréatives, de bienfaisance réservées à leurs compatriotes.

Les gens du Mezzogiorno, en particulier les Napolitains, souvent moqués par leurs compatriotes du Nord pour leur mentalité et leur apparence assez peu « européennes », ont longtemps été dépeints de façon caricaturale par les écrivains français - admiratifs, a contrario, de la beauté de Naples. Ainsi, pour le marquis de Sade, la cité méridionale est « le plus beau pays de l’univers habité par l’espèce la plus abrutie », tandis qu’Ernest Renan, lui, évoque « la dégradation de la nature humaine » qu’il y aurait constatée. Quant à Stendhal, pour qui « la civilisation s’arrête à Florence », il loue la splendeur de la ville parthénopéenne, mais l’estime peuplée de « barbares » dont il raille « la grossièreté ». Émile Zola (de père italien) n’est pas en reste.

Garibaldi reste un personnage-clé du processus unitaire, celui qui - disait Cavour - avait su « donner aux Italiens confiance en eux-mêmes ». En 1915, encore, des soldats italiens engagés dans la première guerre mondiale montèrent au front, revêtus de la célèbre tunique rouge. « Pendant la seconde partie du XXe siècle, de nombreuses villes ont effectué leur croissance au moyen de constructions non conformes aux règlements d’urbanisme. » C’est le nombre de dialectes que compte approximativement la Péninsule. Plus de la moitié des Transalpins en utilisent un au quotidien, souvent en alternant avec l’italien.

Résistances, exils et lois

Pour qui voulait s’opposer activement au fascisme, il n’existait que deux possibilités : l’exil à l’étranger ou l’agitation clandestine en Italie. Ceux qui employèrent, depuis le début, cette dernière forme de lutte furent surtout (mais pas exclusivement) des communistes (…). Pendant vingt ans, le Parti communiste italien (PCI) a réussi à maintenir sur pied et à alimenter, de l’intérieur comme de l’étranger, un réseau clandestin (…). Giovanni Sabbatucci et Vittorio Vidotto, Storia contemporanea.

Cela éclaire le rôle des luttes sociales et des organisations populaires dans la prévention ou la résistance au fascisme, mais aussi comment l’absence de réponses publiques aux crises sociales peut ouvrir la voie à des solutions violentes et autoritaires sponsorisées par les élites économiques.

Période Événement clé Rôle des patrons/État
Après 1918 Agitation sociale, inflation, chômage Appel aux escouades fascistes par industriels et propriétaires
1909-1915 Futurisme et interventionnisme Diffusion d’une culture pro-guerre et technologique
Années 1920-1940 Consolidation de l’État autoritaire Normalisation idéologique des institutions et répression

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