Financement des Groupes Djihadistes au Sahel : Sources et Défis

En dépit de la mobilisation internationale, les groupes djihadistes actifs en Afrique de l’Ouest ont poursuivi et étendu leurs actions, recourant avec pragmatisme et opportunisme à des sources de financement diverses. Il est bien sûr difficile de quantifier le poids de chacune et de tracer les flux. Trois constats sont cependant possibles :

  • D’abord, pour les groupes implantés sur un territoire, la majorité des fonds est d’origine locale.
  • Ensuite, force est de constater que les opérations sont peu coûteuses.
  • Enfin, les groupes djihadistes ont réussi à obtenir des soutiens en s’appuyant sur la religion, les conflits locaux, la violence, les discours anti-occidentaux, la corruption des représentants de l’État et le sentiment généralisé d’injustice.

Carte du Sahel

Carte du Sahel

Mobilisation Internationale et Efforts Régionaux

Le 28 mars 2019, le Conseil de sécurité des Nations Unies votait la résolution 2462 contre le financement du terrorisme. Élaborée dans un contexte marqué par les défaites de l’organisation État islamique au Moyen-Orient, elle est plus particulièrement destinée à concrétiser l’Agenda de Paris adopté en avril 2018, lors de la conférence internationale organisée à Paris intitulée « No money for terror ». Si cette résolution marque une accélération de la mobilisation internationale, la lutte contre le financement du terrorisme n’est pas à proprement parler nouvelle. L’Afrique de l’Ouest n’a pas échappé à ce mouvement.

En 2002 et en 2003, l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA) adoptait le règlement n°14/2002/CM/UEMOA et la décision n°06/2003/CM/UEMOA relatifs au gel des fonds et autres ressources financières dans le cadre de la lutte contre le financement du terrorisme, suivies en 2007 par la directive n°04/2007/CM/UEMOA relative à la lutte contre le financement du terrorisme (remplacée en 2015 par la directive n°02/2015/CM/UEMOA relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme dans les États membres de l’UEMOA). Parallèlement, le Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest (GIABA) a publié des rapports de typologie sur le sujet.

Cependant, en dépit de ces efforts, force est de constater que les groupes djihadistes actifs dans le Sahel et la région du lac Tchad ont poursuivi et même étendu leurs activités.

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Sources de Financement Locales et Externes

Davantage que l’argent issu de la drogue, ce sont d’autres sources de financement qui ont joué un rôle central dans l’enracinement des groupes jihadistes dans le Sahel, à commencer par les enlèvements contre rançon. Entre le 22 février et le 23 mars 2003, le cadre du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) Abderrazak El Para kidnappe trente-deux touristes européens dans le sud de l’Algérie. Entre 2008 et 2013, plusieurs enlèvements sont revendiqués par AQMI, la plupart des otages étant libérés à la suite de négociations. Cette multiplication s’accompagne d’une inflation des coûts, de quelques centaines de milliers d’euros à plusieurs millions par otage.

Les demandes de rançon - ou d’échange de prisonniers - n’ont d’ailleurs pas cessé : une rançon de dix millions d’euros aurait en effet été demandée pour la libération en 2017 des otages suédois et sud-africain capturés à Tombouctou le 25 novembre 2011, sans pour autant que le versement ait été confirmé. Plusieurs cas de rançons d’otages nationaux ont aussi été recensés. Dans la région de Diffa par exemple, des rançons ont été payées par les familles pour obtenir la libération de personnes enlevées et, selon les locaux, plusieurs de ces enlèvements ont été réalisés ou commandités par des combattants des groupes jihadistes dans le lac Tchad.

Plus largement, les groupes jihadistes prélèvent de l’argent et des biens sur les activités économiques. Il peut s’agir du trafic de marchandises licites, telles que les cigarettes et le carburant au Mali, qui sont notamment des sources de revenus pour des bandes criminelles et des groupes armés signataires de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali (2015), ou du poisson et de l’élevage dans la région du lac Tchad. Dans le centre du Mali, en 2017, les katibas actives dans le nord de la région de Mopti ont organisé la majeure partie de la transhumance pour un coût inférieur à celui versé aux représentants de l’État et aux chefs traditionnels (dioros) qui gèrent les pâturages dans la société peule.

Des enlèvements de têtes de bétail sont attribués à des groupes jihadistes, qui les revendent ensuite pour financer leur combat tout en s’insérant dans les dynamiques conflictuelles locales. Ansaroul Islam, notamment, aurait bénéficié de l’argent issu de la vente d’animaux capturés au Mali.

Enfin, les groupes jihadistes bénéficient de financements externes, difficiles à quantifier mais réels et relevant de plusieurs catégories. Une partie, probablement la plus importante, est le fait de particuliers. Des recrues ont donné leurs biens lors de leur enrôlement. En 2017, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et la katiba du Macina auraient reçu le soutien financier (sous forme de dons) d’éleveurs et de commerçants locaux, voire pour la seconde de la diaspora peule établie en Arabie Saoudite. Plusieurs témoignages évoquent également des prélèvements et des taxes auprès des éleveurs du centre du Mali - correspondant à la zakat, une taxe islamique -, sur la frontière entre le Mali et le Niger ou encore dans la région du lac Tchad.

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Une deuxième catégorie concerne les « investissements » entre groupes pour étendre la cause. En 2010, Abubakar Shekau remercie Abou Zeid, alors l’un des principaux commandants d’AQMI dans le Sahara, pour l’entraînement fourni et sa « générosité financière », sans pour autant que les envois cessent lors de l’occupation du Nord Mali en 2012. À une autre échelle, l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) a pu financer sa filiale dans le Sahel et la région du lac Tchad.

Une troisième catégorie regroupe les dons par des organisations non gouvernementales (ONG) ou des fondations. Plusieurs enquêtes ont été ouvertes pour suspicion de financement d’organisations terroristes par des organismes à but non lucratif, non sans faire écho à la fermeture en 1994, en Mauritanie, d’ONG accusées de financer le terrorisme.

La dernière catégorie à signaler, encore qu’à considérer avec beaucoup de précautions, est celle des financements étatiques. En août 2019, un journal malien a évoqué plus de 300 millions de CFA (environ 455 000 euros) qui auraient été donnés à des acteurs dans le centre du Mali, dont une partie aurait bénéficié aux hommes de Koufa. Cet exemple reste à confirmer.

Tableau des Sources de Financement

Source de Financement Description Exemples
Trafic de stupéfiants Paiement de groupes pour le passage de convois de drogue, escorte MUJAO lié à des narcotrafiquants à Gao en 2012
Enlèvements contre rançon Rançons payées pour la libération d'otages Enlèvements de touristes européens, demandes de rançons de plusieurs millions d'euros
Prélèvements sur activités économiques Taxes et prélèvements sur les activités économiques locales Trafic de cigarettes et de carburant, pêche, élevage
Financements externes Dons de particuliers, investissements entre groupes, dons d'ONG Dons d'éleveurs et de commerçants, zakat, financement de filiales par l'EIIL

Imbrication des Logiques Financières, Politiques et Sociales

De cet aperçu de la diversité des sources de financement, trois lignes de force se dégagent. D’abord, si certaines sources de financement impliquent une gestion centralisée (comme les otages ou les envois d’argent par d’autres groupes à un dirigeant reconnu), d’autres relèvent de pratiques plus décentralisées pouvant être menées directement par les entités locales. Ensuite, il existe une imbrication entre les logiques financières, politiques et sociales.

Capturer des otages occidentaux ou des représentants de l’État, voler du bétail à des marchands considérés comme inféodés aux ennemis de la foi, rapporte de l’argent mais constitue aussi un instrument de propagande et de pouvoir, de renforcement du contrôle sur la population et, auprès d’une partie de celle-ci, de popularité. À un autre niveau, pour des commerçants ou des éleveurs, donner garantit une protection pour la poursuite des activités.

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Coût des Opérations et Recrutement

Si les sources de financement sont multiples, les besoins pour mener des opérations sont réduits. Nombre d’armes et de munitions sont obtenues à la suite d’attaques. Concernant les engins explosifs improvisés (EEI), mis à part le cas des mines, les composants sont disponibles localement et à un coût très faible. Le même constat peut être mené pour les attentats hors de la zone de présence des groupes.

L’organisateur de l’attaque de janvier 2016 à Ouagadougou a évoqué la promesse de 10 millions de CFA (15 000 euros) pour le repérage de cibles potentielles (transport, hébergement, acquisition de faux documents, retour), la préparation de l’opération (location d’un logement, acheminement de l’armement et du matériel avec éventuelle modification du véhicule utilisé, acheminement et entretien des combattants, reconnaissance de la cible par le commando), la dépose du commando puis le retour de l’équipe d’appui. Ceci étant, la somme mentionnée inclut la rémunération de l’organisateur, rappelant que préparer des attentats peut être une activité lucrative. D’ailleurs, les montants estimés des attaques à Bamako ces dernières années sont bien plus faibles, autour de quelques milliers d’euros. Ces estimations sont à considérer avec prudence.

Tout n’est pas forcément acheté ou troqué : outre les véhicules récupérés à l’issue d’attaques, d’autres ont été volés avant d’être utilisés lors d’opérations. Considérer seulement les coûts inhérents à l’organisation d’attaques ne rend toutefois pas compte des besoins financiers d’un groupe terroriste. L’argent est en effet un levier utilisé pour recruter, entretenir un réseau de fournisseurs et d’informateurs, attirer, sous-traiter des activités et obtenir des services.

Des sommes de 50 à 150 euros ont notamment été évoquées pour la pose d’un EEI, auxquelles peuvent s’ajouter une gratification en cas de succès contre les forces internationales. De même, les deux pêcheurs maliens arrêtés avec Fawaz Ould Ahmed - à qui est attribué notamment l’attaque de La Terrasse à Bamako en 2015 - mentionnent le rôle joué par l’argent dans leur recrutement. Le premier, démarché lors d’un mariage, a raconté aux enquêteurs avoir demandé « si cette opportunité pouvait [lui] procurer de l’argent », avant de se voir répondre par l’affirmative puis de constater avec satisfaction.

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Lutte contre le Financement du Terrorisme : Initiatives et Défis

La cheffe de l’ONUDC a jugé essentiel de mieux appréhender les liens entre crime organisé et terrorisme en Afrique, et pour cela, d’accumuler les données et les preuves permettant de mettre en œuvre des politiques efficaces en particulier face à l’exploitation illégale des minerais comme l’or, l’argent et les diamants qui constituent une source de revenus importantes pour les groupes armés et terroristes. En outre, ces trafics profitent à d’autres groupes qui rivalisent pour le contrôle lucratif des territoires d’extraction ou des routes de contrebande. L’or extrait illégalement, une fois écoulé sur le marché régulier, génère d’énormes profits pour les trafiquants.

Fin 2020, l’ONUDC et INTERPOL ont ainsi coordonné une opération anti-armes à feu qui a permis de saisir 40.000 bâtons de dynamite et cordons détonateurs, tous destinés à l’extraction illégale d’or pour des groupes terroristes armés au Sahel. L’ONUDC, en tant que gardien de la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée, le principal instrument international en la matière, aide les pays à mettre en place des politiques, législations et réponses opérationnelles pour mieux faire face aux menaces terroristes.

« L’Initiative de lutte contre le terrorisme en Afrique de l’Ouest » aide les pays à mettre en œuvre des mécanismes de gel des avoirs illégaux et a déjà permis les premières désignations sur une liste nationale de sanctions. L’ONUDC aide aussi à renforcer la coordination inter-institutions entre les services de renseignements, les forces de l’ordre, les cellules de renseignement financier et les procureurs.

Situés principalement dans les zones de conflits, ils sont souvent liés à la maltraitance des enfants, à la traite des êtres humains, au travail forcé et à d’autres violations des droits de l’homme. D’où un travail prioritaire, sur un continent dont 60% de la population a moins de 25 ans, avec les jeunes. Elle s’est dit particulièrement fière du projet de consolidation de la paix mené dans les régions transfrontalières du Gabon, du Cameroun et du Tchad qui active un réseau de 1.800 jeunes « tisserands de la paix » engagés dans la prévention des conflits et la promotion de moyens de subsistance alternatifs au commerce criminel des espèces sauvages et des ressources naturelles.

En janvier 2013, à la demande du gouvernement malien, la France a lancé l’opération Serval, pour repousser les groupes terroristes du Nord du Mali, en appui des forces africaines et maliennes. Malgré cet engagement militaire, des groupes terroristes restent présents sur l’ensemble de la zone. En 2014, l’opération Barkhane a succédé à Serval. L’objectif de Barkhane est d’apporter un soutien plus large des forces françaises aux États membres du G5 Sahel. La force Barkhane intervient en partenariat avec les armées des pays de la bande sahélo-saharienne.

Créé en 2014 sous l’impulsion de l’Union africaine présidée alors par la Mauritanie, le G5 Sahel est un cadre de coopération intergouvernemental. En 2017, les chefs d’États du Burkina Faso, du Mali, de la Mauritanie, du Niger et du Tchad ont officialisé à Bamako le lancement d’une force conjointe transfrontalière. La Force conjointe a pour mission de mutualiser les efforts dans la lutte contre le terrorisme, le crime organisé transfrontalier et le trafic d’êtres humains. Sa première opération a eu lieu en novembre 2017 avec les armées du Burkina Faso, du Mali et du Niger.

La Force conjointe doit rassembler, lorsqu’elle aura atteint sa pleine capacité opérationnelle, 5 000 hommes (7 bataillons répartis sur trois fuseaux Ouest, Centre et Est). Elle intervient sur une bande de 50 km de part et d’autre des frontières communes.

EUTM Mali est une mission de formation de l’UE au Mali. Depuis 2013, elle conseille et forme les forces armées maliennes afin d’accroitre leurs capacités et ainsi mieux faire face aux nombreux défis auxquels elles sont confrontées, pour rétablir l’intégrité territoriale du pays, améliorer le contrôle des frontières en coopération avec leurs partenaires du G5 Sahel et réduire la menace terroriste.

La menace terroriste ne peut être séparée des défis économiques, éducatifs, sanitaires et institutionnels auxquels la région est confrontée. C’est pourquoi, en complément du soutien immédiat apporté aux forces armées locales, il est important de faciliter une dynamique de paix et de reconstruction durable sur des fondements solides.

La diplomatie française est présente au Burkina Faso, au Mali, en Mauritanie, au Niger et au Tchad et auprès des organisations internationales. Elle mène, grâce à son réseau d’ambassades, une action de plaidoyer auprès de ses partenaires (États, Union européenne, ONU) pour un appui matériel et humain dans la région.

En 2017, la conférence pour le financement de la Force conjointe du G5 Sahel a mobilisé les principaux acteurs internationaux au Sahel. Sur le terrain, la diplomatie œuvre en faveur de la paix en accompagnant le dialogue de toutes les parties (gouvernement maliens et groupes signataires) autour de l’application des accords de paix d’Alger.

Une réponse sécuritaire, seule ne pourra pas endiguer des crises qui trouvent leur origine dans des défis structurels. Dans le cadre de l’Alliance Sahel, la France s’engage aux côtés des autres grands bailleurs du développement. Ce partenariat a été lancé par la France, l’Allemagne et l’Union européenne et a reçu le soutien de la Banque africaine de développement, de la Banque mondiale et du Programme des nations Unies pour le développement, formant à l’heure actuelle une plateforme de 25 membres.

Au 31 décembre 2019, les membres finançaient 873 projets labélisés Alliance Sahel pour un montant total de 17 Md€ et un reste à verser de 12,9 Md€, dont 763 projets en cours de réalisation et 110 projets en instruction. Pour la seule année 2019, ce sont plus de 3 Md€ qui ont été décaissés dans les pays du G5 Sahel.

Dans le cadre d’un partenariat stratégique avec le G5 Sahel, les membres de l’Alliance Sahel financent plusieurs projets du Programme d’investissements prioritaires (PIP) dont le financement a fait l’objet d’une Conférence des partenaires et bailleurs de fonds du G5 Sahel à Nouakchott le 6 décembre 2018 et qui comprend le programme de développement d’urgence (PDU) dans les zones fragiles transfrontalières. Sur un besoin initial estimé à 1,7 milliard d’euros, les promesses de dons se sont élevées à 2 milliards d’euros.

A l’issue de l’Assemblée générale du 25 février 2020 tenue à Nouakchott en marge du Sommet des chefs d’Etat du G5 Sahel, les membres de l’Alliance ont formulé une série de conclusions. Ils ont ainsi souhaité renforcer la flexibilité des modes d’intervention pour augmenter la rapidité d’action auprès des populations sahéliennes. Ils ont également recommandé l’accentuation des efforts pour renforcer l’efficacité de l’Alliance Sahel notamment en améliorant les procédures et la complémentarité des projets ; la promotion d’une approche différenciée sur les zones fragiles et dans une approche intégrée et territoriale.

Le Partenariat pour la stabilité et la sécurité au Sahel (P3S), porté par la France et l’Allemagne a été présenté lors du sommet du G7 à Biarritz. Le P3S a pour mission d’aider au redéploiement des services de l’État et des administrations (notamment des forces de sécurité intérieure) et renforcer la chaine pénale des pays sahéliens.

« Combattre le terrorisme à l’intérieur du seul G5 Sahel ne suffit plus. Et pour empêcher la diffusion de la menace il convient désormais d’étendre l’effort aux pays voisins du Sahel et de renforcer la coordination régionale. […] Les pays du Sahel, leurs voisins, leurs partenaires internationaux doivent travailler ensemble dans un esprit de responsabilité partagée pour répondre à la menace et pour répondre aux demandes des populations. Et la première d’entre elles, c’est le retour de la sécurité et de la justice. » (Jean-Yves Le Drian, 25 septembre 2019, 74ème session de l’Assemblée Générale des Nations Unies).

La gravité de la crise sahélienne, le sentiment d’urgence, l’importance des besoins nécessitent une action plus forte et plus solidaire.

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