Qui finance les rebelles syriens ? Analyse du conflit syrien et de ses acteurs

En 2011, pendant le printemps arabe, un mouvement de contestation tente de renverser Bachar al-Assad. Les manifestants sont durement réprimés et ne parviennent pas à leurs fins : c’est le début de la guerre en Syrie, entre le régime de Bachar al-Assad et ses opposants que l’on appelle déjà « rebelles ».

La guerre civile en Syrie, née des mouvements de contestation arabes en 2011 et ayant causé plus de 500 000 morts, s’était progressivement gelée à partir de 2017, la ligne de front n’évoluant qu’à la marge entre les différents groupes d’opposition et le régime de Bachar Al-Assad. Le statu quo a cependant explosé depuis le 27 novembre, début de l’offensive des rebelles jusqu’alors retranchés à Idlib sur Alep, contrôlée par les loyalistes. L’affaiblissement du régime de Damas rebat les cartes du jeu régional, du fait de l’implication de puissances étrangères sur le théâtre syrien.

Les forces d’opposition au régime de Bachar Al-Asad menées par le groupe Hay’at Tahrir al-Sham (HTS), jusque-là retranchées à Idlib, viennent de lancer avec succès une offensive sur Alep, deuxième ville de Syrie, et avancent désormais vers le Sud. Il semble nécessaire de contextualiser cette offensive en s’intéressant au groupe qui la mène principalement, HTS.

Qui sont les rebelles ? Quel est leur objectif ? Quel est le rôle des puissances étrangères dans la reprise du conflit ? Comment impacte-t-il les rapports de force au Moyen-Orient ?

Les acteurs rebelles en Syrie

Pour rendre compte de la situation, il importe d’éviter les simplifications dans la terminologie employée au sujet des combattants. Identifier tant les troupes « rebelles » que les forces qui soutiennent l’armée régulière suppose aussi de comprendre leurs idéologies et leurs projets politiques. Les informations recueillies auprès de chercheurs et de personnes présentes sur le terrain peuvent cependant diverger, en particulier quant au nombre de combattants.

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S’agissant de l’opposition armée au régime de M. Bachar Al-Assad, on discerne trois types de groupes : ceux qui combattent de façon autonome, ceux qui fusionnent entre eux et ceux qui coordonnent leurs assauts à travers une « chambre d’opérations » (ghourfat al’âmaliyyat).

HTS : Fer de lance de l'offensive

Son principal dirigeant, Mohamed Al-Julani, est syrien d’origine. Il a pris part à la guerre djihadiste en Irak après l’invasion de l’Irak par les États-Unis, en 2003. Après un séjour en prison, il est revenu en Syrie en 2011 et a participé à la fondation du Front Al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaïda.

Assez rapidement, est apparu un différend avec Abou Bakr Al-Baghdadi, dirigeant de Daech en Irak. Celui-ci voulait en effet s’assurer la direction de l’ensemble du terrain djihadiste irako-syrien, ce qui, évidemment, n’a pas accepté par Al-Julani. Leur rupture n’est donc pas intervenue pour des raisons religieuses ou idéologiques, mais plus prosaïquement pour la répartition des responsabilités politiques, militaires et financières des groupes combattants. La direction d’Al-Qaïda a à l’époque tranché en faveur d’Al-Julani, qui s’est donc imposé sur le champ des djihadistes syriens.

Un tournant majeur est ensuite intervenu en 2016, Al-Julani se détachant d’Al-Qaïda et abandonnant le nom du Front al-Nosra pour créer HTS. Était-ce le fruit d’un changement de logiciel politique ou un coup tactique ? Difficile à estimer, mais il est clair que cela a aidé Al-Julani à obtenir l’appui de plusieurs acteurs, notamment la Turquie, dans le siège d’Alep qu’il menait déjà à cette époque.

Qui est Mohammed al-Joulani, chef des rebelles islamistes du HTC et tombeur d'al-Assad en Syrie

Pour en revenir aux évènements actuels, il apparaît important de nuancer l’appellation « djihadistes », souvent utilisée pour qualifier les membres de HTS. Nous ne sommes pas ici dans le cadre d’un djihad à la mode d’Al-Qaïda ou de Daesh en leur temps, c’est-à-dire un djihad international contre les « Francs et les Croisés ». HTS est en effet une organisation syrienne, dont l’agenda politique est proprement syrien, ce qui n’entre pour autant pas en contradiction avec le fait que son idéologie est radicalement islamiste.

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HTS est constituée de partisans d’un islam politique radical qui veulent non seulement renforcer leur ascendant sur la province d’Idlib - su’ils dominent depuis plusieurs années - mais aussi conquérir un maximum de terrain pour s’imposer sur le reste du territoire. Parviendront à conquérir la totalité de la Syrie ? Cela est à ce stade difficile à pronostiquer. Leur succès à Alep est incontestable, à voir si d’autres villes tomberont dans les jours ou semaines à venir.

L'Armée Nationale Syrienne (ANS)

Si HTS est en effet le fer de lance de cette offensive multiforme, il y a une autre composante importante à prendre en compte, « l’Armée nationale syrienne » (ANS). Celle-ci est davantage un conglomérat regroupant de plusieurs organisations, parfois très groupusculaires, qu’une véritable armée, ce qui est en réalité le cas de la plupart des organisations qui prennent part au conflit syrien, rendant sa lecture si complexe.

À ce titre, chaque petit groupe possède ses parts de marché, s’accapare l’aide internationale et essaye de se constituer des fiefs souvent concurrents les uns à l’égard des autres. Malgré leur diversité, la dizaine de factions composant l’ANS dispose d’un point commun : le soutien militaire et financier de la Turquie. Ayant pris part aux combats dans la partie nord et nord-est d’Alep, on peut les considérer comme « co-vainqueurs », avec HTS, de la bataille - au demeurant de bien faible intensité - qui les a opposés aux forces de Bachar Al-Assad pour le contrôle de la ville.

Forces Démocratiques Syriennes (FDS)

Ce n’est pas le cas, en revanche, des « Forces démocratiques syriennes » (FDS), un tout autre groupe, incluant quelques tribus arabes, mais principalement contrôlé par le Parti de l’union démocratique (PYD), franchise syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), et principale cible de la Turquie et de l’ANS dans le conflit syrien.

À Alep-Est, où vivraient encore environ 250 000 personnes, ainsi que dans les bastions rebelles proches, deux « chambres d’opérations » principales rassemblent au total entre 10 000 et 20 000 hommes. La première, baptisée Jaïch Al-Fatah (Armée de la conquête), représente près d’un tiers des soldats rebelles. Plus modérée, la coalition Fatah Halab (Conquête d’Alep) rassemble plusieurs factions proches des Frères musulmans ou affiliées à l’Armée syrienne libre (ASL). Cette coalition représenterait environ la moitié des effectifs qui combattent le régime et ses alliés dans la région, selon Fabrice Balanche, maître de conférences à l’université Lyon-II.

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Qui est Abou Mohammad al-Jolani ?

Abou Mohammad al-Jolani (de son vrai nom Ahmed al-Chareh) est né en 1982. Il a grandi dans un quartier cossu de Damas, dans une famille aisée. Depuis la rupture avec Al Qaïda en 2016, al-Jolani tente de lisser son image et de présenter un visage plus modéré, sans trop convaincre les analystes ou encore les chancelleries occidentales qui classent HTS comme groupe terroriste.

Abou Mohammad al-Jolani est présenté comme réaliste selon ses partisans, opportuniste selon ses adversaires. En 2015, l’homme affirmait n’avoir pas l’intention de lancer des attaques contre l’Occident, contrairement à Daesh. Lorsqu’il rompt avec Al Qaïda, il dit le faire pour « ôter les prétextes avancés par la communauté internationale » d’attaquer son organisation.

Optant pour le gant de velours dans une main de fer, il impose en janvier 2017 aux rebelles radicaux du nord syrien, une fusion au sein de HTS. Il met en place une administration civile et multiplie les gestes envers les chrétiens dans la province d’Idleb, que son groupe contrôle depuis deux ans. Après l’offensive, Jolani a cherché à rassurer les habitants d’Alep, qui compte une importante communauté chrétienne. Et il a appelé ses combattants à préserver « la sécurité dans les régions libérées ».

« Je pense que c’est avant tout une question de bonne politique. Moins les Syriens et la communauté internationale auront peur, plus Jolani apparaîtra comme un acteur responsable plutôt que comme un extrémiste djihadiste toxique et plus sa tâche sera facile », assure le chercheur Aron Lund à l’AFP. « Est-ce totalement sincère ? Certainement pas. Ce type vient d’une tradition fondamentaliste religieuse très dure.

Confortablement installé dans un large fauteuil beige, Abou Mohammed al-Joulani fixe son interlocutrice d’un regard paisible mais déterminé. « Joulani respirait la confiance et tentait de renvoyer une image de modernité », indiquent les journalistes américains qui l’ont interrogé. L’entretien s’est déroulé en plein jour et sans mesures de sécurité excessives.

Pourtant, Abou Mohammed al-Joulani est l’un des djihadistes les plus recherchés de la planète. Sa tête est mise à prix à 10 millions de dollars par les États-Unis, qui qualifient HTS d’organisation terroriste, tout comme la France.

Rôle des puissances étrangères

On en parle peu depuis quelques jours, mais l’évolution de la situation en Syrie peut en effet modifier potentiellement une partie des rapports de force politiques, voire militaires, au Moyen-Orient, puisqu’elle brise le statu quo qui existait dans le pays depuis 2017-2018.

Ce statu quo s’était matérialisé à travers l’accord tripartite d’Astana, qui associait l’Iran et la Russie, soutiens de Bachar Al-Assad, et la Turquie davantage liée aux rebelles. Les trois pays s’étaient « réparti les tâches », les deux premiers coopérant et assurant la protection de Damas tandis que la Turquie assurait la gestion d’Idlib, siège des rebelles. Cela ne signifie pas bien sûr qu’HTS est aux ordres de la Turquie.

Il s’agit d’un rapport indirect, basé sur des compromis locaux, comme cela existe souvent dans les pays en situation d’États faillis comme la Syrie l’est quasiment actuellement.

Un deuxième paramètre permettant de comprendre l’évolution du rapport de force dans la région est la tentative, depuis environ deux ans, de normalisation entre Ankara et Damas. Celle-ci s’inscrit dans un dessein géopolitique plus général promu par Recep Tayyip Erdoğan de réconciliation avec nombre d’États arabes avec lesquels il s’était brouillé : Émirats arabes unis, Arabie saoudite, et plus récemment Égypte.

Malgré le soutien de la Russie à cette perspective de normalisation entre Ankara et Damas, Bachar Al-Assad, aveuglé par l’hubris de son apparente victoire, s’y était jusque-là constamment opposé, exigeant en préalable le retrait des troupes turques occupant plusieurs enclaves du nord de la Syrie dans le cadre de leurs combats contre les FDS, ce à quoi la Turquie se refuse totalement. L’offensive des rebelles pourrait radicalement modifier cette situation.

La débandade des forces de Damas, fuyant Alep sans combattre, pourrait en effet pousser Bachar Al-Asad à revenir sur sa position, notamment sous la pression de la Russie, dont on peut imaginer qu’elle conditionnerait son appui à Bachar Al-Assad à la condition qu’il accepte enfin une normalisation entre Damas et Ankara.

L’affaiblissement de Bachar Al-Assad sur le théâtre syrien est aussi plutôt vu d’un bon œil par Israël. Le ravitaillement du Hezbollah libanais par l’Iran, que Tel-Aviv souhaite stopper, passe en effet par la Syrie, et Damas est l’un des principaux points d’appui de l’Iran dans la région. Pourtant, l’État hébreu avait longtemps semblé préférer le maintien de Bachar Al-Assad à une arrivée au pouvoir de groupes islamistes et djihadistes à sa frontière.

Tableau des principaux acteurs et de leurs soutiens

Acteur Soutiens Objectifs
Hay’at Tahrir al-Sham (HTS) Turquie (indirectement) Renforcer son ascendant sur Idlib et conquérir un maximum de terrain en Syrie
Armée Nationale Syrienne (ANS) Turquie (militaire et financier) Combattre les forces de Bachar Al-Assad et les FDS
Forces Démocratiques Syriennes (FDS) Principalement contrôlé par le PYD (Parti de l'union démocratique) Défendre les intérêts kurdes et combattre Daech
Régime de Bachar Al-Assad Russie, Iran Maintenir le pouvoir et reprendre le contrôle du territoire syrien
Carte de la guerre civile syrienne

Carte de la guerre civile syrienne (Source : Wikimedia Commons)

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