Wang Bing : cinéaste, statut juridique et parcours

Wang Bing, né en 1967 à Xi’an dans la province du Shaanxi, est un cinéaste dont l’œuvre immense et nécessaire ausculte depuis vingt ans la Chine contemporaine, ses plaies et ses oubliés. Du berger qu’il fut dans les terres de son enfance au réalisateur prolifique et multirécompensé qu’il est devenu, Wang Bing semble avoir eu mille vies. Entré dans le monde du travail comme architecte à seulement 15 ans pour subvenir aux besoins de sa famille, il étudie ensuite la photographie, avant d'œuvrer comme cadreur pour des séries télévisées. Il s’inscrit d’abord aux Beaux-arts de Lu Xun, à Shenyang, où il se spécialise en photographie, puis enchaîne à la Beijing Film Academy d’où il sort diplômé en 1997.

Naissance d’un regard et premiers films

En 1999, sans un yuan en poche et caméra MiniDV au poing, un jeune homme de 32 ans s’avance au milieu de l’immense complexe industriel du district de TieXi, banlieue de Shenyang. Filmé dans une ville enneigée, au milieu des chaînes d’assemblage, des vasques de plomb fondu et des dortoirs désertés, Wang Bing capture les visages inquiets, les silences perdus dans le fracas des tôles. Ainsi est né son premier long-métrage, À l'Ouest des rails en 2003, un film de plus de 9 heures qui pose les bases de son écriture : filmer les corps, les gestes, sans commentaires et sans interviews.

La sélection du documentaire en compétition officielle au festival international du film de Berlin, en 2002, marque l’acte de naissance de Wang Bing aux yeux de la critique occidentale. À l'ouest des rails stupéfia à l'époque de sa sortie en France ; la durée du film s'imposait comme une évidence pour « prendre de vitesse » la décomposition des monuments industriels. La forme longue, les longs travellings et cette sensation d’éternité sont déjà les marques de son langage cinématographique.

Une trajectoire d’indépendant : hors système et hors institutions

Ce cinéma documentaire, largement tourné hors du système traditionnel, se vit comme un travail de longue haleine fondé sur l’observation et la captation d'un milieu qui est raconté par la manière dont il est vécu et habité. Ce travail est le fruit d'un cinéaste modeste et solitaire. Ce caractère hors système, hors institution, Wang Bing l'a toujours choisi et assumé. Sans être officiellement censuré lors du tournage par les autorités chinoises (même si ses films ne connaissent pas de sortie officielle ou sont interdits), Wang Bing est contraint de travailler dans une semi-clandestinité afin de ne pas attirer l’attention.

Pour qu’un long-métrage existe dans le circuit local, il faudrait présenter un projet, obtenir une autorisation et, une fois le tournage terminé, passer par la censure. Wang Bing s’y est toujours refusé. C’est, selon lui, la seule solution pour éviter que les « valeurs artistiques soient opprimées par le contrôle économique et politique ». Lihong Kong, sa productrice, assure que des milliers de DVD pirates de ses œuvres, vendus sous le comptoir, circulent sur le territoire.

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Thèmes récurrents et trilogie des « droitiers »

Depuis, le cinéaste chinois construit une œuvre à la croisée de la grande fresque et du portrait intime sur la société chinoise. Chacun de ses films ausculte les plaies de son pays et revisite les traumatismes de l'Histoire, notamment la répression terrible qu'ont subis les intellectuels désignés comme "droitiers". La filmographie de Wang Bing est marquée par une forme de trilogie composée de films qui traitent du destin de ces intellectuels et de la répression atroce qui fit suite, en 1957-1958, à la campagne des Cent Fleurs.

Fengming, chronique d'une femme chinoise (2007) est un récit face caméra, durant 3 heures, d’une femme rescapée de ces purges. Le Fossé (2010) se concentre sur le camp de Mingshui et mêle documentaire et reconstitution pour évoquer la famine de 1960. Enfin, Les âmes mortes (2018) réunit de nombreux témoignages et images tournées sur les lieux où les faits se sont déroulés, deux autres camps de rééducation. Avec Man in Black, tourné au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris, Wang Bing ajoute une nouvelle pièce à son édifice mémoriel en filmant le compositeur Wang Xilin, qui a subi de graves persécutions pendant la Révolution culturelle.

Chronique d’une jeunesse au travail : Jeunesse (Le Printemps)

Avec Jeunesse (le printemps), présenté au Festival de Cannes 2023, il creuse l’une de ses autres thématiques de prédilection : l’aliénation au travail et les bouleversements économiques d’un pays face aux lois du marché. Présenté à Cannes en compétition officielle, le documentaire Jeunesse (Printemps) a été tourné de 2014 à 2019, près de Shanghai, de part et d'autre du fleuve Yangzi Jiang, où sont concentrés des dizaines d’ateliers de confection de vêtements. Zhili, à 150 km de Shanghai, est une cité dédiée à la confection textile où travaillent de très jeunes gens venus de zones rurales.

"Ils ont 20 ans, partagent les dortoirs, mangent dans les coursives. Ils travaillent sans relâche pour pouvoir un jour élever un enfant, s’acheter une maison ou monter leur propre atelier." Wang Bing avait déjà réalisé Argent amer (2016) sur ces ateliers textiles. Pour Jeunesse (Le Printemps), le réalisateur a amassé presque 2 600 heures de rush. Le film nous immerge dans les micro-ateliers de confection de la ville de Zhili où travaillent de jeunes ouvriers âgés de 17 à 20 ans, issus des zones rurales.

Méthode de travail : observation, patience, durée

Inscrire le film dans la longueur est, pour Wang Bing, le seul moyen d’établir un rapport de confiance entre le public et les personnages. Cette relation donne une sensation de réel au spectateur qui a l’impression de vivre en même temps que les protagonistes. Pour lui, la réalité d’un film n’est finalement rien d’autre qu’une vérité émotionnelle. Il s’agit avant tout d’être honnête et respectueux des personnes ou des événements que l’on observe.

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Wang Bing met un point d’honneur à laisser émerger les sujets de ses films au fur et à mesure des tournages, ne pas traquer les évènements politiques et sociaux pour mieux laisser le récit s’imposer de lui‑même. Le film se fait au fil du tournage : bien que certain de son sujet avant le tournage, Wang Bing ne trouve véritablement ses histoires qu'en les filmant. Le montage discret renforce cette impression d'une incision, d'un prélèvement dans un temps long : les parcours des individus et les situations collectives répétitives trouvent leur origine avant le moment filmé et perdurent bien au-delà.

Œuvre polymorphe : documentaires, installations et expositions

Outre la réalisation de documentaires et d’une seule fiction (Le Fossé), Wang Bing travaille aussi comme photographe et crée des installations. L'installation 15 Hours est un plan de 15 heures filmé dans un atelier de confection chinois qui voit défiler 300 000 ouvriers. Son œuvre s’expose : en avril‑mai 2014, le Centre Pompidou lui consacre une ambitieuse exposition, et en 2017 il remporte le Léopard d’or du festival de Locarno pour Madame Fang. En 2021, le BAL lui consacre une nouvelle exposition, L’œil qui marche, et la Cinémathèque française une rétrospective.

Rencontres et territoires : une cartographie humaine

Au fil de ses pérégrinations, Wang Bing façonne les pièces de son attachante Comédie humaine : Les réfugiés Ta’ang (2016), À la folie (2013) sur un hôpital psychiatrique, Les Trois sœurs de Yunnan (2012), Crude Oil (2008) filmé dans la partie de Mongolie-Intérieure du désert de Gobi, Madame Fang (2016) sur une ancienne ouvrière marquée par l’Alzheimer, ou encore des projets suivis à Guangzhou puis à Lagos. Quoi de commun entre ces destins si ce n’est la volonté de rendre compte d'une diversité sociale et géoculturelle que l'unité forcée tente d'effacer ?

Statut juridique et conditions de diffusion

Wang Bing est un réalisateur inclassable qui a choisi de rester indépendant. Le cinéma de Wang Bing se vit souvent hors des circuits officiels car, pour qu’un long-métrage existe légalement en Chine, il faut présenter un projet, obtenir une autorisation et accepter la censure. Wang Bing s’y est refusé afin d’éviter que les œuvres soient soumises au contrôle politique et économique. Il travaille donc dans une semi-clandestinité et ses films sont en grande partie diffusés à l’étranger et via des circuits alternatifs (festivals internationaux, expositions, ventes de DVD pirates en Chine).

Cette situation a des conséquences juridiques et pratiques : l'absence d'agrément officiel empêche la sortie en salles sur le marché chinois régulé et limite l’accès des films au public local par les canaux institutionnels. En contrepartie, la dimension internationale de sa diffusion lui assure une reconnaissance critique et institutionnelle : Berlin, Yamagata, Cannes, Locarno, Documenta 14, Centre Pompidou, BAL et Cinémathèque française. Les festivals internationaux et le travail de curation restent des voies essentielles pour faire exister ses films hors du contrôle domestique.

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Influences, esthétique et position politique

Wang Bing reconnaît des influences variées et un apprentissage par l'image : "Quand j'ai commencé à tourner À l'Ouest des Rails, je n'avais aucune conception personnelle de ce qu'était le documentaire. J'ai donc abordé les choses à l'instinct et je me suis lancé dans le travail sans avoir rien construit au préalable." Sa démarche le rapproche de l'esthétique de réalisateurs comme Pedro Costa et s'inscrit dans une histoire critique liant art et politique. Sa vocation politique est latente : il ne soumet pas la capture de ses images à un message préalable, l'acte de filmer fait éclore le sens au fur et à mesure du tournage.

Sa capacité à filmer longuement des milieux marginaux sans voyeurisme, à tisser des fils narratifs à partir d'une matière réelle et à respecter la chronologie et la vérité émotionnelle des personnes filmées explique la force de son œuvre. "Je préfère observer les gens. Si vous observez une personne intéressante pendant un certain temps, vous vous rendrez compte qu’il y a une histoire très intéressante dans la vie de cette personne", dit-il.

LES ENTRETIENS DE CinéDV / Entretien avec... Wang BING

Filmographie (sélection) et données clés

Année Titre Genre / Lieu
1999-2001 / 2003 À l'Ouest des rails (Rouille / Vestiges / Rails) Documentaire, TieXi, Shenyang (plus de 9 h)
2007 Fengming, chronique d'une femme chinoise Entretien face caméra (3 h)
2010 Le Fossé Fiction/documentaire, camp de Mingshui
2013 À la folie Documentaire, hôpital psychiatrique
2016 Argent amer Documentaire, ateliers textiles
2016 Madame Fang Documentaire, portrait
2018 Les âmes mortes Documentaire, témoignages de camps
2017-2023 15 Hours / Jeunesse (Le Printemps) Installation / Documentaire, ateliers de Zhili
2024 Man in Black Documentaire, Théâtre des Bouffes du Nord, Paris

Prix et reconnaissances

  • Reconnaissance internationale dès Berlin 2002 pour À l'Ouest des rails.
  • Léopard d’or du festival de Locarno pour Madame Fang en 2017.
  • Présentations et rétrospectives : Centre Pompidou (2014), BAL (2021), Cinémathèque française.

Continuer à filmer, malgré tout

Malgré la mainmise des autorités sur les canaux de diffusion et une surveillance accrue, Wang Bing poursuit ses recherches cinématographiques. Il partage son temps entre la Chine, Bruxelles et Paris, et continue de filmer des personnages en Chine et à l’étranger. Le tournage se prolonge souvent sur plusieurs années et parfois au-delà, selon la direction que prennent les vies qu’il suit. "Même sans la crise sanitaire, difficile de dire quand je m’arrêterai de tourner. Ça dépend de beaucoup de paramètres. L’histoire peut aussi prendre des directions inattendues", explique-t-il.

Par ses films, Wang Bing cherche à rapprocher les spectateurs d'une "vérité émotionnelle", à enregistrer des mémoires oubliées et à témoigner des transformations sociales et historiques d'une Chine plurielle. Son statut juridique d’indépendant et son travail hors circuit officiel sont à la fois la condition de sa liberté créatrice et la cause des obstacles qu'il rencontre pour diffuser ses œuvres dans son pays.

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