Marché de l’acier à haute valeur ajoutée en Europe : enjeux, menaces et pistes pour la décarbonation

La production d'acier en France est en crise : elle est passée de 14 millions de tonnes en 2021 à seulement 11 millions de tonnes en 2024. Le constat est implacable : depuis 2008, la production d’acier dans l’Union européenne (UE) a chuté de 30 % pour atteindre son plus bas niveau historique, tandis que près de 100 000 emplois ont disparu dans la sidérurgie, selon des chiffres de Worldsteel, l’association mondiale des producteurs d’acier.

Le secteur est menacé par l'augmentation des droits de douane américains mais surtout la baisse de la demande et la concurrence de l'acier importé, notamment de Chine (premier producteur mondial). La filière a particulièrement souffert de l'augmentation des prix de l'énergie, intrant essentiel à la production. Et c'est dans ce contexte que la réglementation européenne sur la décarbonation va rentrer en œuvre avec une augmentation de la taxe carbone, mécanisme qui devrait particulièrement frapper le secteur qui est la première source d'émissions de gaz à effet de serre dans le secteur industriel.

Pressions concurrentielles et commerciales

La plupart des aciéries du continent voient leur pérennité menacée. La Chine qui produit la moitié de l’acier mondial déverse ses excédents sur le marché mondial. Les énormes surcapacités chinoises, dont une partie affecte d’autres marchés asiatiques poussant les producteurs locaux a chercher d‘autres débouchés, sont structurelles.

La décision d'ArcelorMittal intervient dans un contexte particulier puisque le secteur fait face à au moins 3 menaces : l’augmentation des prix de l’énergie, élément essentiel de la compétitivité de l’acier, l’augmentation des droits de douane et la chute de la demande.

Le marché est aussi secoué par les annonces de la remontée des droits de douane américains décidée par le président américain. Cette annonce faite en février dernier se traduit par des droits de 25% sur les importations d’acier et d’aluminium. Selon Eurofer, les mesures protectionnistes du président américain pourraient se traduire par la perte de 3,7 millions de tonnes d’exportations d’acier vers les États-Unis. Cette guerre commerciale fait craindre que les excédents asiatiques d’acier bon marché en direction des États-Unis soient réorientés vers l’Europe.

Lire aussi: L'Indice INSEE Acier : Explication

Mesures européennes de sauvegarde

La Commission européenne a pris les devants dès le 19 mars dernier en annonçant un plan d’action pour sauver l’acier et l’aluminium européen. La Commission a donc décidé de réduire les quotas d’importation, connus sous le nom de « mesures de sauvegarde ». Cet instrument met en place des taxes sur les importations excédant des quotas spécifiques attribués aux grands pays fournisseurs.

"Le 1er avril, nous renforcerons la clause de sauvegarde actuelle. Nous visons une baisse allant jusqu'à 15% des importations", a déclaré le commissaire à l'Industrie, Stéphane Séjourné, lors d'une conférence de presse. Toute importation d’acier hors quota sera soumise à un droit de douane de 25 %.

Ces contingents tarifaires avaient déjà été mis en place en 2019, mais l’UE avait été obligée de remonter les quotas pour se conformer aux règles de l’OMC. Les mesures de sauvegarde font régulièrement l’objet de requête devant l’organisation mondiale du commerce de la part de pays en voie de développement qui doivent bénéficier de mesures moins sévères.

La chute de la demande et ses causes

Le secteur de l’acier est frappé par une baisse de la demande. Selon l’association européenne de l’acier Eurofer, le ralentissement de la consommation d'acier dans l'UE a démarré en 2022 avec la hausse des coûts de l’énergie et l’inflation. L’association souligne aussi l’effet de la remontée des taux d’intérêt.

Au-delà de la conjoncture, le recul de la demande s’explique aussi par la crise profonde que connaissent la construction et l’automobile qui sont les deux secteurs les plus demandeurs en acier. Dans une tribune au Figaro, Philippe Charlez, expert des questions énergétiques, déclare que la sidérurgie est la victime collatérale de la débâcle de l’industrie automobile (une voiture contient 80% d’acier !)

Lire aussi: Tout savoir sur l'indice INSEE BT07

Le directeur général de l’association Eurofer déclare : « Nous avons perdu 35 millions de tonnes en 15 ans, et presque 9 millions rien que l’année passée. C’est gigantesque ». « Il y a 20.000 emplois perdus en Europe, la situation est très, très grave ». Sur les 12 derniers mois, Bercy a recensé la fermeture de "cinq hauts fourneaux de production d'acier primaire en Europe centrale". "Des baisses de cadence sont observées en Allemagne, en Roumanie, en Hongrie", ajoute-t-on.

L'impact des coûts énergétiques

L’acier européen a été lourdement frappé par la crise de l’énergie. Les intrants énergétiques représentent une part substantielle de la chaîne de valeur des industries d’énergie intensive comme l’acier. L'électricité et les combustibles fossiles représentent 7 à 9 % de la valeur de production directe de ces industries, et 12 à 15 % en incluant l'énergie contenue dans les intrants intermédiaires.

Le rapport reconnaît que l'UE est confrontée à des coûts de l'énergie et des matières premières structurellement plus élevés et que les coûts de l'énergie influencent les décisions de localisation des investissements des activités d’énergie intensive. Pendant la crise énergétique de 2022, les coûts de production des industries chimiques, minérales, métallurgiques de base et papetières ont augmenté de 20 à 25 %.

Decarbonation : opportunité ou risque de délocalisation ?

Le rapport Draghi met en avant un aspect important : l’impact du prix du CO2, significatif selon le rapport, pour les industries d’énergie intensives qui relèvent théoriquement du système d’échange de quotas d’émissions (SEQE, ETS en anglais). Depuis 2005, l’Union européenne a en effet mis en place un marché du carbone, le SEQE-UE, qui couvre les émissions de la grande industrie, les secteurs énergétiques, l’aviation et le maritime.

La production d'acier de l’UE a bénéficié jusqu'à présent de quotas gratuits qui ont limité l'impact du SEQE sur leurs coûts de production : pour la production d'acier de l’UE, les coûts du CO2 ne représentaient (que) 2 % des coûts de production totaux en 2019. Le prix du carbone est estimé devant atteindre 100 € la tonne d’ici 2030.

Lire aussi: Faut-il choisir une toiture en bac acier pour sa maison ?

Les technologies propres, notamment les fours à arc électrique (FAE), l'hydrogène propre (dont les objectifs de production ont nettement été revus à la baisse par la France et l'Allemagne) etc., nécessitent des investissements massifs. Et les technologies ne sont pas matures. Toujours selon le rapport, la production d'acier vert (à base de H2) coûterait environ 100 euros par tonne de plus en Europe qu'aux États-Unis.

Financement et contraintes

Le financement de la transition verte dans l'UE est « complexe d'accès, fragmenté et axé sur les dépenses d'investissement ». De nombreux fonds sont disponibles au niveau de l'UE dit le rapport Draghi, mais le financement des coûts opérationnels est souvent exclu et le soutien est soumis à une longue analyse au cas par cas des projets d'investissement.

Depuis 2013, les lois de finances prévoient que les revenus des enchères de la France soient affectés à l’Agence nationale de l’habitat (ANAH) dans la limite d’un plafond, le reste étant versé au budget général de l’État. Les recettes ont fortement augmenté ces dernières années avec l’augmentation du prix du carbone, s’élevant à 2.1 Mds€ en 2023. À partir de 2024, la directive SEQE obligera de façon contraignante les États membres à flécher 100% des recettes d’enchères ou "l'équivalent en valeur financière de ces recettes" vers des dépenses pour le climat.

Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF)

Pour tenir le cap en attendant des technologies matures et un prix de l’énergie décarbonée accessible, l’Europe compte sur le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). Ce dispositif doit permettre d’éviter une “fuite de carbone” autrement dit des stratégies d’évitement et une concurrence de pays moins ambitieux en appliquant une taxation carbone sur les produits importés.

Sur le papier, l’intention est louable, mais en pratique l’application va poser d'énormes difficultés. Comment apprécier la composante carbone de milliers de produits dont des produits transformés ? Que pourra faire l'UE face à des produits importés d'Inde ou de Chine certifiés produits à base d'électricité renouvelable ? Imposer un audit ? Avant que le mécanisme soit pleinement opérationnel, il y a un risque que le secteur accélère sa délocalisation, mais plus grave encore que cela accélère la délocalisation de la production en aval, en particulier automobile pour échapper à un intrant - l’acier - dont le prix aura considérablement augmenté.

Initiatives industrielles et annonces récentes

En conséquence de quoi, le groupe Arcelor Mittal a confirmé son intention d'investir dans la décarbonation de deux de ses sites de production, Dunkerque et Fos-sur-Mer. Pour le groupe, c'est un « projet de réorganisation pour faire face à la crise de l’acier ».

Lors d’un comité de groupe européen qui s’est tenu à Luxembourg devant les syndicats, l’entreprise a annoncé qu’ «entre 1.250 et 1.400 postes» dans les fonctions non directement liées à la production d’acier seront transférés d’Europe occidentale vers l’Inde ou la Pologne pour faire des économies. Cette annonce intervient dans un contexte de recul de la rentabilité européenne d'ArcelorMittal.

Le Président de la République s’exprimant face aux Français le 13 mai a, lui, déclaré que la France agissait dans un cadre européen pour mettre en place un plan de soutien au secteur sidérurgique. Il a écarté face à la syndicaliste Sophie Binet une nationalisation et a expliqué préférer mettre en œuvre dans le cadre de l’Union européenne un plan de sauvegarde de l’acier.

Taxation de l'acier : Trump s'attire les foudres de l'UE

Propositions et tensions entre filières

C’est pour cette raison que les représentants de la sidérurgie européenne ont récemment fait la proposition d’obliger à un quota d’acier vert pour l’industrie automobile (« introduire une teneur maximale en carbone pour l’acier et un sous-quota pour l’acier non fossile » pour l’automobile européenne). Les quotas ne s’appliqueraient qu’aux voitures vendues en Europe, et les voitures produites pour l’exportation ne seraient pas concernées.

Mais le fait d’être obligé d’acheter de l’acier vert, qui est beaucoup plus cher que l’acier traditionnel, a - on s’en doute - été assez mal accueilli par les représentants du secteur automobile européen qui est également en grande difficulté avec une demande en berne et fortement soumis à la concurrence des voitures étrangères. H2 Green Steel déclare vendre l'acier vert à un prix supérieur de 20 à 30 %.

Résultats contrastés et perspectives

L’an dernier, l’UE a, pour la première fois depuis 2021, vu sa production d’acier brut progresser. La production de l’Allemagne, le plus gros producteur de l’UE, s’est accrue de 5,2% sur un an, à 37,2 M de t. Quant à la France, elle a vu sa production augmenter de 7,6% l’an dernier, à 10,76 M de t.

Le constat haussier vaut également pour la Belgique, dont la production a bondi de 21%, à 7,1 M de t. Scénario baissier en Tchéquie, Roumanie et Hongrie, en raison des arrêts de production survenus dans plusieurs usines de Liberty Steel. Le tableau n’est pas plus réjouissant en Roumanie, où la production a chuté de 16%, à 1,36 M de t, seul site de Liberty Galati restant opérationnel en Europe centrale et Europe de l’Est.

Pays Évolution récente de la production
Allemagne +5,2% (37,2 M t)
France +7,6% (10,76 M t)
Belgique +21% (7,1 M t)
Roumanie -16% (1,36 M t)

« En dix ans, la production d’acier en Europe est passée de 7 % de la production mondiale à 4 % », a rappelé, en mars, Stéphane Séjourné, le vice-président exécutif de la Commission européenne et commissaire chargé de la prospérité et de la stratégie industrielle. « Si l’acier européen disparaît, il en sera de même pour l’automobile européenne, la sécurité et la défense européennes, les infrastructures énergétiques, les transports et bien d’autres secteurs », avertit Henrik Adam, président d’Eurofer.

Points clés à retenir

  • La sidérurgie européenne est sous pression multiple : concurrence mondiale, coûts énergétiques élevés, droits de douane extérieurs et recul de la demande.
  • La décarbonation impose des investissements lourds et coûteux, tandis que le mécanisme carbone (SEQE, MACF) crée des opportunités mais aussi des risques de délocalisation.
  • Des mesures de sauvegarde et des obligations d’achat d’acier européen ont été annoncées, mais leur efficacité est limitée par le droit international et l’incertitude juridique.
  • Des initiatives industrielles incluent des projets de décarbonation sur des sites stratégiques et la proposition de quotas d’acier vert pour l’automobile, source de tensions intersectorielles.

La production d’acier en Europe fait face à un défi stratégique qui mêle compétitivité, souveraineté industrielle et transition écologique, et dont l’issue déterminera la viabilité d’une filière essentielle pour d’autres secteurs industriels clés.

balises:

Articles populaires: