Différence philosophique entre art et artisanat

La séparation entre l’artiste et l’artisan n’a pas toujours existé. Initialement, on dit « artisan » tout individu qui pratique un art, que ce soit une technique ou un des beaux-arts. L’origine étymologique du mot « art » provient du terme grec « technè » qui signifie « technique ». À l’origine, « art » faisait référence à la technique, sans distinction entre l’artiste et l’artisan.

Au 17e, l’artisan va se séparer de l’artiste. Depuis le XVIIIe siècle, D’Alembert distingue l’art de l’artisanat par l’utilité de l’objet. La distinction elle-même est très classique. La question se pose depuis le XVIIIe siècle. D'une part, par opposition à la technique, l'art reste, comme l'artisanat, une forme de production préscientifique, dont les procédés ne peuvent être rigoureusement conçus et définis. D'autre part, par opposition à la recherche du gain, l'art reste la création d'une œuvre qui trouve sa fin en elle-même.

Critères classiques de distinction : utilité, cause formelle, unicité

Le critère souvent évoqué pour séparer les deux est l’utilité. D’Alembert distingue les "beaux-arts" de l'artisanat et des techniques sous le rapport de l'utilité : les œuvres d'art, contrairement aux objets techniques n'ont aucune utilité. Parler d’artisanat évoque des petites quantités et une faible d’automatisation. Effet d’époque et de représentation, on imagine généralement l’artisan comme producteur d'objet matériels.

Alain reprend la distinction de d'Alembert entre l'art et l'artisanat (l'industrie), mais fonde cette distinction non pas sur l'utilité, mais sur la correspondance plus ou moins grande entre l'objet et sa "cause formelle" : quand l'objet est conforme à l'idée qui lui préexiste, il relève de l'artisanat, quand le créateur ne sait pas exactement ce qu'il va faire, il s'agit d'un objet d'art. Selon Alain, "toutes les fois que l'idée précède et règle l'exécution, c'est industrie..."

Une "œuvre mécanique" pour Alain est la "représentation d'une idée bien définie dans une chose" ; Alain prend l'exemple d'un plan d'architecte, du dessin d'une maison. Selon Alain, "une machine bien réglée d'abord ferait l’œuvre à mille exemplaires" ; sa caractéristique essentielle est d'être reproductible sans que l'on puisse distinguer "l'original" des "copies" qui sont absolument semblables. Un objet d'art ne peut pas être reproduit, il peut seulement être copié et dans ce cas, on distingue l'original de la copie ; l'objet d'art est unique.

Lire aussi: Article 283, 2 du CGI : Autoliquidation TVA

Alain : l'idée qui précède vs l'idée qui naît en faisant

Alain, dans Le Système des beaux-arts, oppose l'artisan et l'artiste de manière précise. "Toutes les fois que l'idée précède et règle l'exécution, c'est industrie." Prenons l'exemple d'un menuisier qui construit un meuble. Le menuisier a une idée préalable du meuble qu'il veut faire. Il fait un dessin du meuble, accompagné de mesures précises qui détermineront ses dimensions, puis il se met au travail et construit un meuble en s'éloignant aussi peu que possible de son projet. L'objet que produit l'artisan correspond à un projet, il est conforme à sa "cause formelle".

Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu'il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu'il emploiera à l’œuvre qu'il commence ; l'idée lui vient à mesure qu'il fait ; il serait même rigoureux de dire que l'idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu'il est spectateur aussi de son œuvre en train de naître. Et c'est là le propre de l'artiste. Il faut que le génie ait la grâce de la nature et s'étonne lui-même.

L'artiste, dit Alain, "a la grâce de la nature", sa "poésis" (sa manière de faire) est comparable à celle de la nature (Phusis en grec) qui ne fait pas de calculs. Ainsi la règle du beau n'apparaît que dans l’œuvre et y reste prise, en sorte qu'elle ne peut servir jamais, d'aucune manière, à faire une autre œuvre.

Pourquoi l'artisan est artiste "par éclairs" ?

L'objet que produit l'artisan correspond à un projet, il est conforme à sa "cause formelle". Il peut arriver cependant que l'artisan, au cours de la réalisation de son œuvre change d'idée et "trouve mieux" que ce qu'il avait projeté au départ. Il va alors modifier son projet initial. Mais cette modification opérée par l'artisan est exceptionnelle. L'artisan est artiste, mais seulement "par éclairs", c'est-à-dire par moments et pas constamment.

Alain observe que l'artisan trouve parfois mieux qu'il n'avait pensé dès qu'il essaye ; en ce sens il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que la représentation d'une idée dans une chose, je dis même d'une idée bien définie comme le dessin d'une maison, est une œuvre mécanique seulement, en ce sens qu'une machine bien réglée d'abord ferait l’œuvre à mille exemplaires.

Lire aussi: Exonération de TVA : Analyse de l'Article 298 Sexies

Le rôle des règles, de la technique et du génie

Les règles et méthodes propres à tout art (peinture, photographie, musique, etc.) sont nécessaires. Ces savoirs, règles et techniques permettent d'acquérir culture et habileté ; elles sont nécessaires, mais elles ne sont pas suffisantes car l'art véritable commence là où s'arrête la technique et le savoir. L'habileté technique est la limites supérieure de l'artisanat et la limite inférieure des beaux-arts.

Kant écrit que "Le génie est le talent (don naturel), qui donne les règles à l'art." Le génie ne s'apprend pas à partir d'une règle ; il donne la règle, il est originalité. Pourtant, Kant ajoute que la production de l'œuvre d'art est le résultat de l'union entre la libre inspiration et un travail défini par les servitudes de l'action technique. Le génie est une longue patience plus qu'une réussite immédiate, et l'art est avant tout un travail.

Utilité et beauté : Kant, D'Alembert, Hume et la sociologie

Contrairement à un objet technique qui a une utilité, étant un moyen pour atteindre une fin, comme un outil ou un marteau, l’art peut être considéré comme une fin en soi. Kant établit une distinction entre deux types de beautés : Beauté libre, qui désigne des objets qui n’ont pas d’utilité particulière mais dont la beauté semble être à elle-même sa propre fin ; Beauté adhérente, qui désigne des objets qui concilient à la fois l’utilité et la beauté.

Le design, quant à lui, cherche à créer des objets à la fois techniques et artistiques. Certaines œuvres oscillent entre artefact utilitaire et œuvre d'art. On pense aux objets du design : à la fois esthétiques et pratiques, beaux et ancrés dans l'usage. On pense aussi à l’architecture.

La sociologie de l'art (Bourdieu) nuance l'idée d'un goût universel : notre relation à l'art n'est pas naturelle ou spontanée, mais plutôt le reflet de notre contexte social. D'après Bourdieu, il faut appartenir à un milieu culturellement privilégié pour que certains goûts deviennent normatifs. En revanche, David Hume et Kant soutiennent que les principes du goût ont une portée universelle pour les individus compétents, acquis par apprentissage et expérience.

Lire aussi: Obligations Autoliquidation TVA France

Artisanat d'art : réconciliation et données contemporaines

L'artisanat d'art réconcilie l'art et l'artisanat. Selon Anne Jourdain, le terme d’artisanat d’art traduit la volonté d’effacer le clivage historique entre art et artisanat. En France, on les distingue selon leur formation, leur statut juridique et leur positionnement marketing. L’INSEE écrit qu’il n’existe pas de définition théorique, une liste exhaustive des métiers d’art est établie de manière empirique.

Indicateur Chiffres
Professions recensées (métiers d'art) 281
Entreprises liées aux métiers d'art 51 000
Part de la bijouterie-horlogerie et ameublement ≈ 50%
Ateliers de création de bijoux fantaisie (augmentation depuis 2005) +611%
Entreprises d'art constituées en sociétés unipersonnelles 81%

Modernes, contemporains ou classiques, les artisans réalisent des objets utiles pour leurs clients : meubles, instruments de musique, vaisselle, bijou, etc. Les artisans se différencient des industriels par le rendement de leur fabrication, la mise en valeur des savoir-faire traditionnels et patrimoniaux. L’artisan vend ET transmet.

Similitudes, tensions et territoires flous

Les similitudes entre l’artiste et l’artisan sont nombreuses : tous exercent un métier de passion, possèdent un savoir-faire parfois séculaire et naviguent entre tradition, culture et patrimoine. Ils façonnent leurs matériaux selon des techniques maîtrisées. L’artisanat ne doit pas être opposé de façon rigide à la création artistique car il est loin de se réduire à la répétition d’un geste sans réflexion.

En revanche, dissocier fortement l’artiste et l’artisan est une position courante. Certains auteurs soulignent que, dans la civilisation artisanale, l'artiste doit servir la religion ou le prince, et que l'œuvre tire son sens d'une intention extérieure ; inversement, la modernité a permis à l'artiste de se rendre indépendant et de chercher la création comme fin en soi.

Enfin, considérer l’artisanat d’art comme une version transcendée de l’art et de l’artisanat a, au moins, le mérite de pacifier les discussions. La frontière reste très mince, voire subjective entre l’artisanat, l’art et l’artisanat d’art.

Artisanat : Pietro, l'unique maître d'art du pli au monde

Questions pour approfondir

  • Quelles œuvres contemporaines illustrent la tension entre utilité et esthétique (design, architecture, objets numériques) ?
  • Dans quelle mesure la reproductibilité technique (industrie, impression 3D) remet-elle en cause la distinction entre œuvre mécanique et œuvre d'art unique ?
  • Le génie existe-t-il séparément du travail et des règles techniques ?

Nous avons vu que l’artiste et l’artisan partagent des racines étymologiques et des compétences techniques, mais que la différence essentielle mise en avant par des philosophes comme Alain tient à la provenance et au statut de l'idée : l'artisan exécute un projet préconçu, l'artiste laisse naître l'idée en faisant, ce qui confère à l’œuvre d'art son unicité et son caractère imprévisible.

balises: #Artisanat

Articles populaires: