Artisanat de tranchée: histoire et techniques d’un art naissant en temps de guerre

Edition E. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, la durée des conflits est en général assez réduite. Sauf lors des sièges, les batailles sont rapides, et les militaires ne restent pas longtemps dans l’attente du combat. Cette situation inédite donna naissance à un art populaire singulier : l’artisanat de tranchée. Pour passer le temps, certains poilus se mettent à fabriquer, avec des matériaux communs ou de rebut, des objets usuels, des bijoux ou des artefacts décoratifs qu’ils donnent à leur famille, à leurs amis ou vendent pour compléter leur solde. Outre les matériaux à portée de main (bois, tissu), ces créations sont essentiellement réalisées à partir d’éléments récupérés sur le champ de bataille, aux risques et périls des soldats qui s’exposent alors aux balles ennemies.

À l’image du cliché Soldats français affublés de casques allemands à Neufmontiers, où les militaires, coiffés du casque à pointe, posent devant leur butin, le produit de cette collecte constitue souvent une sorte de trésor de guerre, surtout lorsqu’il a été soustrait à l’ennemi. L’ingéniosité déployée dans l’artisanat de tranchée est en effet d’autant plus étonnante que les poilus n’ont que les « moyens du bord » pour fabriquer ces objets. Au départ très spontané, l’artisanat de tranchée prit rapidement beaucoup d’ampleur. L’engouement qu’il suscite à l’arrière, parmi les civils, conduit à la création d’une véritable industrie.

Des ateliers dédiés à la fabrication de ces objets sont mis en place dans les campements en seconde ligne, les centres de rééducation professionnels pour les mutilés de guerre produisent des artefacts similaires, des bijoutiers vendent des copies réalisées par des civils. Des expositions et des ventes sont également organisées pour montrer le travail des poilus et soutenir des actions caritatives. Pour les civils de l’arrière, ces créations singulières représentent non seulement un souvenir des amis ou des membres de la famille partis au front, mais aussi un lien avec le cœur de la guerre. Avoir sous les yeux des artefacts réalisés avec les matériaux entourant les poilus, et surtout ceux directement liés au combat - munitions, projectiles, armes - leur donne l’impression de partager une partie de l’expérience des combattants.

  1. La IIIe République, fondée en 1870, est sortie victorieuse de la Grande Guerre. En 1914-1918, pendant que les hommes sont au front, les femmes participent activement à l’effort national.
  2. La France a pris pied au Sénégal sous l’impulsion de Colbert, sous le règne de Louis XIV. L’artisanat de tranchée - aussi appelé « Art du Poilu » ou « Art des tranchées » - désigne une activité de création artistique manuelle et un art populaire pratiqué par tout homme ayant un rapport direct ou indirect avec le conflit armé ou ses conséquences.

Cette activité artisanale populaire est apparue dès la guerre de 1870 et s’est surtout développée dans les tranchées lors de la Première Guerre mondiale, période de son apogée, puis dans les camps de prisonniers de la Seconde Guerre mondiale, pour tromper l’ennui. Elle est similaire à la tradition séculaire des marins qui confectionnent des objets gravés et sculptés en os de baleine et autres matériaux. Les soldats de toutes les puissances combattantes, contraints à l’inaction et à l’immobilité de la guerre de tranchées, disposaient de quantités importantes de métaux, provenant des douilles des munitions tirées sur l’ennemi. La consommation d’obus de 75 mm est démesurée : 3,75 millions sont tirés lors du seul mois de mars 1916 dans le secteur de Verdun.

Certains soldats étaient dans la vie civile des artisans très qualifiés - orfèvres, graveurs, dinandiers, mécaniciens de précision, etc. - ou des paysans faisant preuve d’une grande habileté manuelle dans la fabrication d’objets d’art populaire. Le bois facile à trouver et ne nécessitant qu’un outillage rudimentaire est un matériau de prédilection. Une partie de ces objets est réalisée à l’arrière des lignes de combat par des soldats blessés ou mutilés, dans des ateliers aménagés par l’autorité militaire. Certains objets ont aussi été réalisés après le conflit par les soldats restés sur les champs de bataille pour le travail de déminage, et par des prisonniers de guerre dans un but lucratif et furent vendus dès 1919 aux touristes visitant les anciens champs de bataille.

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Ainsi, des fouilles archéologiques récentes ont permis de retrouver les traces d’un dépotoir d’atelier, découvert sur la ZAC Actiparc près d’Arras. La fouille d’une portion de tranchée a mis au jour des dizaines de rebuts de tôle de laiton. Leur étude a permis de retracer une chaîne de production d’étuis de protection de boîtes d’allumettes, mais aussi de coupe-papiers et de boucles de ceinturons. « Ces productions ne témoignent pas seulement de l’habileté manuelle et de l’ingéniosité infinie des hommes ordinaires. »

Procédés d'extrusion

Le laiton des douilles est repoussé et gravé. Celle de 75 mm est la plus souvent détournée. Briquet de table, souvenir d’Orient 1915-18, briquet de poilu, briquet de tranchée, briquet tank anglais - autant de formes témoignent de la diversité des objets produits. Dans le même temps, à l’arrière, se développe un marché parallèle. Il est de bon ton de posséder un briquet de soldat et l’on peut trouver dans les commerces mais aussi dans certains catalogues, des briquets industriels constitués d’une base en laiton sur laquelle on vient souder de chaque côté, un médaillon gravé d’une scène ou d’une inscription.

Les casques des soldats décorés, les gamelles « Mess kit » gravées par des soldats américains, les bagues en aluminium façonnées à partir des douilles et des éléments d’obus, témoignent d’un artisanat très varié et répandu. Très populaires dans les tranchées, les bagues de formes variées sont certainement les objets les plus fabriqués par les poilus. L’outillage fait défaut, mais l’ingéniosité et l’inventivité des poilus permettent d’utiliser l’aluminium des fusées d’obus et le cuivre rouge des ceintures d’obus, fondus puis models dans des moules rudimentaires, polis et décorés.

La bague chevalière est la forme la plus courante; elle reçoit initiales, cœur, trèfle ou fers à cheval pour porter chance. Beaucoup de ces bagues étaient envoyées à l’arrière aux femmes et compagnes des soldats. « Le père Blaire reprend sa bague commencée… » raconte un témoin, montrant que l’objet peut prendre une dimension intime et affective. Le geste initial devient alors une production de bijoux à part entière, vendue ou échangée avec les camarades et les civils.

En parallèle, des objets décoratifs et symboliques se multiplient: vases, crucifix, cannes en bois sculptées, instruments de musique, etc. Ces créations prennent une dimension pratique et symbolique: exaltation patriotique, esprit de corps, espérance, protection et parfois désir érotique. Le « j’y étais » se traduit par des réalisations parfois uniques ou récurrentes selon l’origine du soldat artiste.

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La production artistique de tranchée s’intègre progressivement dans un champ plus large: des écrivains, poètes et peintres reconnaissent ces œuvres comme des expressions sincères de la nécessité de créer pour s’abstraire du chaos du front. Guillaume Apollinaire, Jean Cocteau, Henry de Montherlant ou Blaise Cendrars, parmi d’autres, évoquent et commandent des bijoux à leurs pairs poilus. Fernand Léger, Jean Emile Laboureur ou André Mare s’illustrent aussi dans cette mouvance.

Le centenaire de la Première Guerre mondiale a donné lieu à un regain d’expositions; l’art des tranchées survit surtout grâce aux collectionneurs et experts qui retracent et répertorient des œuvres souvent modestes mais émouvantes. Comme le note Jean-Claude Guillebaud, à travers ces œuvres, c’est l’art lui-même qui retrouve sa puissance de subversion. Certains doutent toutefois de la valeur artistique de ces objets mêlant artisanat et art.

Une étude de la production d’objets du quotidien au front par les soldats de la Grande Guerre montre que le temps libre du soldat est aussi occupé par l’écriture et la fabrication d’objets destinés à rapporter chez soi des souvenirs. Le front devient aussi une scène de créativité, où les matériaux de guerre deviennent matériaux d’expression. La société civile s’empare ensuite de ces objets pour documenter et commémorer la guerre.

Les fouilles archéologiques, comme celles de la ZAC Actiparc d’Arras (2000), et les expositions permettent de mieux comprendre les conditions et les chaînes opératoires. Les étapes de la transformation des matériaux incluent découpe, déformation par martelage, fonte, soudure et gravure. Ces opérations nécessitent un savoir-faire souvent issu d’ouvriers, artisans ou paysans, et se réalisent dans des ateliers éphémères ou même dans les baraques des soldats.

Durant la Grande Guerre, la production en nombre et précoce de ces objets donne lieu à des concours et des expositions, dont l’une, « L’art de guerre », se déroule du 22 décembre 1915 au 22 février 1916 dans les salles du Jeu de Paume aux Tuileries. Le phénomène se poursuit après le conflit par une production de souvenirs et un marché de pèlerinages sur les champs de bataille, assurant une continuité des objets de guerre dans les foyers et les musées.

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