Artisanat de Mayotte: Histoire et Techniques
Dans le tumulte des grands débats sur le développement économique de Mayotte, une réalité s’impose avec une étrange régularité : l’artisanat culturel y est présent, vivant, actif... mais fondamentalement sous-exploité. Ce paradoxe, entre reconnaissance symbolique et marginalisation économique, n'est pas sans conséquences. Car en continuant à considérer l'artisanat uniquement comme une vitrine culturelle ou une activité de subsistance, on se prive d'une formidable opportunité de développement territorial.
L'artisanat culturel mahorais ne se résume pas à des objets folkloriques ou à une esthétique locale. Pourtant, ce capital immatériel n’est que très rarement considéré comme un actif à fort rendement économique. Et pourtant, la demande existe. Partout dans le monde, les produits artisanaux qui racontent une histoire, qui incarnent une culture et qui respectent une forme d’authenticité trouvent leur public, et souvent à des prix bien supérieurs à ceux du marché local.
L'artisanat est un gisement naturel d'activités pour les femmes, les jeunes et les populations peu diplômées. L'économie n'est pas que chiffres et bilans. Elle est aussi narration, projection, esthétique. Chaque produit importé remplace un produit potentiel local. Une poterie vendue sur un marché, un tissu brodé, un panier tressé... À chaque saison qui passe sans structuration, ce sont des dizaines de techniques qui disparaissent, des artisans qui renoncent, des revenus potentiels qui ne sont pas captés.
Ne pas structurer cette économie, ce n’est pas seulement une perte culturelle. C’est une perte économique mesurable : manque à gagner sur les marchés touristiques, circuits courts non valorisés, absence de rayonnement régional. En laissant l’artisanat mahorais sans vision stratégique, on se prive d’une filière économique sobre, enracinée, féminisée, adaptée au territoire. Le coût de l’inaction est déjà visible.
L’artisanat culturel à Mayotte n’est pas un secteur folklorique, c’est une activité économique en acte, avec ses clients, ses flux, sa demande, ses contraintes logistiques. Il génère des revenus directs, de l’emploi informel, et suscite une demande locale et extérieure croissante. Sur le terrain, les potières de Sohoa, de Dapani ou de Dzoumogné livrent chaque mois jusqu’à 50 pièces à des institutions, écoles ou groupes associatifs.
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Les objets artisanaux mahorais, paniers en feuilles de cocotier, nappes brodées, vanneries, bijoux, sont devenus des incontournables des mariages et événements locaux, certains atteignant 70 € la pièce dans des ventes directes. Les ateliers ouverts à la population affichent complet, avec une clientèle composée à 70 % de nouveaux arrivants ou de touristes. Ces indicateurs ne relèvent pas de la projection, mais de la réalité observable. Alors si, à cette échelle locale, les signes de vitalité sont déjà là, la véritable question devient : que se passerait-il si nous regardions plus loin ?
Mayotte dispose d'atouts puissants : un savoir-faire pluriel, une jeunesse en quête d'identité et de reconnaissance, une situation géographique centrale, un statut européen et un lien culturel fort avec le monde swahili.
Ce que nous appelons aujourd’hui tradition est peut-être ce que demain nous appellerons force économique identitaire. Mayotte n’a pas besoin de se conformer à un modèle de développement extérieur pour exister économiquement. Mais pour cela, il faut un changement de regard, un changement d'échelle, un changement de paradigme.
Aujourd’hui, les marchés du design éthique, de l’artisanat de luxe, du tourisme expérientiel et du patrimoine vivant sont en forte croissance dans l’espace océan Indien, en Afrique de l’Est, mais aussi en Europe. La Réunion a ses créateurs labellisés. Madagascar développe des coopératives d’artisanes financées par des fonds européens. Mayotte, elle, a tout pour devenir un hub de l’artisanat culturel swahili francophone. C’est là que l’économie rencontre la culture. C’est là que la mémoire devient revenu.
L'artisanat de rue à Mayotte
Focus sur le Musée de Mayotte (MuMa)
Le Musée de Mayotte (MuMa), premier musée de France à Mayotte, a pour mission principale d’assurer la conservation du patrimoine et sa sauvegarde dans le but de le diffuser au plus grand nombre, notamment aux jeunes générations. Le Musée de Mayotte sera ainsi, un lieu de mise en valeur de l’histoire de l’île et de son rayonnement régional, un miroir par lequel les gens se reconnaitront dans leur diversité et un véhicule de la transmission de la culture mahoraise et de ses traditions.
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L’enjeu est de taille, car la réalisation du musée de Mayotte symbolisera en quelque sorte la « capacité que nous avons de vivre et de construire l’avenir ensemble, dans le respect des valeurs, des codes et des traditions de la société mahoraise ainsi que la capacité que nous avons à transmettre ses valeurs à notre jeunesse, et ceci dans un effort méthodique, continu et planifié, conforme à la vocation d’un « musée de France » et donc de son label », souligne le président du Conseil Départemental, lors de son allocution d’installation du Comité d’Honneur et du Conseil Scientifique du MuMa.
Le Département se trouve désormais doté d’une institution de qualité (de par la composition de son équipe) dans le cadre de sa « mission de conservation et de diffusion du patrimoine commun » de son territoire. C’est aussi un musée qui vise le label « Musée de France ».
Missions du MuMa et Patrimoine Culturel Immatériel (PCI)
« Le patrimoine culturel immatériel représente un trésor culturel pour Mayotte, qui en est particulièrement riche. Il cimente et rythme la vie de l’individu et de la communauté au quotidien et dans les différentes circonstances de la vie ». Le MuMA (Musée de Mayotte) a largement pris en compte le PCI dans la conception et la mise en œuvre de son projet scientifique et culturel, avec 3 conséquences principales :
- Faire connaître et valoriser un patrimoine vivant
- Impliquer les communautés
- Contribuer à la sauvegarde par la documentation, la valorisation et la transmission
La majorité des thématiques présentées par le MUMA à travers ses expositions temporaires relèvent ainsi directement du PCI. Par exemple « Cultures orales et langues : sagesses mahoraises » (sept. 2015- sept. 2018) ; « Le msindzano, art au féminin » (sept. 2017) ; « Dahabu : l’atelier du bijoutier » (sept 2019)... Au-delà des expositions, les évènements du musée tels que les « Samedis du MuMA » proposent des animations et des ateliers de découvertes et d’initiation permettant d’acquérir des connaissances de manière ludique sur le patrimoine, surtout lors d’initiation à certaines danses telles que le shigoma ou debaa.
D'autres ateliers sur la transmission de savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel, tel que la calligraphie, la vannerie, la fabrication d’ustensiles en argile, l’usage du msindzano (un masque de beauté avec des usages thérapeutiques et rituels), l’art du proverbe, etc., ont également étaient mis en place et assurés par des intervenants issus des communautés patrimoniales concernées. Le personnel scientifique du MuMa est également engagé dans la réalisation de fiches d’inventaires du PCI, aux côtés des communautés concernées.
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Par ces actions de transmission vers différents publics, le MuMA prend part à la sauvegarde et à la sensibilisation à l’importance du PCI en général.
Techniques et Spécialités de l'Artisanat Mahorais
Longtemps limité à la fabrication d’objets utilitaires, l’art mahorais connaît une véritable évolution depuis les années 1970. Grâce à la scolarisation croissante des jeunes, les murs des cases se parent de motifs colorés et vivants. Séduits par cette créativité naissante, des Européens ont encouragé les initiatives artistiques, donnant naissance à plusieurs événements comme la Semaine des arts de Mayotte qui a révélé plusieurs jeunes talents.
Si l’art au sens classique demeure encore peu développé, l’artisanat, lui, est en plein essor. Parmi les spécialités locales, les broderies, appelées récélés - dérivé du célèbre point Richelieu - se déclinent sur nappes, rideaux et couvre-lits à des prix accessibles. Plusieurs associations veillent à la préservation et à la diffusion de ce savoir-faire, en s’inspirant des motifs de la nature et du quotidien mahorais. La poterie mahoraise, d’une inspiration naïve, offre des pièces uniques.
Quant à l’orfèvrerie, elle se distingue par l’usage de la technique du filigrane : des fils d’or assemblés minutieusement donnent naissance à des bijoux raffinés, parfois incrustés de corail noir, d’épines d’oursin-crayon ou de dents de requin. La vannerie figure aussi parmi les trésors de l’île, exploitant les ressources locales comme le raphia et le sisal pour produire nattes, paniers et chapeaux. Enfin, la marqueterie connaît un essor remarquable, avec des plateaux, tables basses et coffres ornés de motifs inspirés des bois précieux de l’île.
L'Orfèvrerie et les Bijoux
Ces dernières années, Mayotte s’est fait une réputation dans le travail de l’or et de l’argent filigrané qui n’est pas usurpée. Un véritable travail d’orfèvre, fin et minutieux, pour réaliser bijoux et parures, par des artisans aux doigts de fées. Les bijoux occupent une place importante dans la société mahoraise, car ils constituent une part essentielle de la dot lors des grands mariages.
Le plus souvent, la famille du marié offre à la future mariée une parure d’or. L’or et l’argent sont travaillés un peu partout dans l’île, mais plus particulièrement dans le village de Sada. Les motifs les plus présents sont bien sûr les icônes de l’île : la fleur d’ylang-ylang, la forme d’hippocampe de l’île éponyme, le gecko, la tortue ou encore le baobab, mais vous pourrez passer commande bien en avance pour avoir un bijou personnalisé. Vous trouverez également de nombreux bijoutiers dans la rue du Commerce à Mamoudzou.
Le Bois Sculpté et la Construction de Pirogues
Le bois sculpté est une technique importée de l’île voisine, Anjouan. De petits objets tels que des coffrets, des boutres, des pirogues ou encore ustensiles de cuisine, aux sculptures imposantes telles que des meubles ou encore des portes, les artisans affichent une palette de savoir-faire. Il est possible de passer commande pour avoir l’objet de votre choix, en ayant convenu du délai et du prix à l’avance bien sûr.
Pour observer des constructeurs de pirogues à balancier traditionnelles, direction Poroani (commune de Chirongui) où trois fundis continuent de faire vivre ce savoir-faire local. Le bambou est également sculpté, pour des objets plus légers. L’entreprise artisanale de fabrication d’objets Touch du Bois qui est spécialisée dans les stylos se trouve à Tsingoni.
La Broderie et le Récélé
La broderie a été introduite par des religieuses à Madagascar avant d’arriver à Mayotte, le terme Récélé est la contraction créole du mot Richelieu, correspondant au point Richelieu. Les femmes mahoraises réalisent de belles nappes, serviettes, rideaux pour décorer les intérieurs.
Le Tressage et la Vannerie
Très habiles de leurs doigts et surtout très inventifs, les Mahorais excellent également dans l’art du tressage. Là où nous utilisons du plastique, de la brique, du bois, ou encore du tissu, à Mayotte on utilise des feuilles de cocotier. Savamment tressées, elles résistent au vent, à la pluie et à des poids lourds. N’hésitez pas à tester le sac en feuilles de coco pour aller faire le marché, solidité garantie. De nombreuses associations proposent des initiations au tressage coco, une activité agréable à tout âge.
Enfin, en fibres de palmier, en liane, en bambou ou en raphia, la vannerie mahoraise se décline sous forme de paniers, mais aussi de chapeaux ou de natte (élément indispensable pour farnienter à la plage). Le chapeau de Sada, idéal et efficace pour se protéger du soleil, est l’accessoire typique de Mayotte.
| Produit | Matériaux | Utilisation |
|---|---|---|
| Bijoux filigranés | Or, argent, corail noir | Parures, cadeaux de mariage |
| Paniers et sacs | Feuilles de cocotier | Courses, rangement |
| Chapeaux de Sada | Fibres de palmier, raphia | Protection solaire |
| Nappes et rideaux | Tissus brodés (Récélé) | Décoration intérieure |
Autres produits et souvenirs
Pour les amateurs de poutou, d’achards et d’épices, on trouve son bonheur sur le marché couvert de Mamoudzou où les Bouénis étalent leurs bouteilles en plastique remplies du breuvage sacré. Attention à bien les conditionner pour le voyage cependant. Côté épices, une myriade de couleurs et de senteurs illumine les stands, on trouve de la muscade, des clous de girofle, et le poivre y est particulièrement goûtu. Les amateurs de pâtisserie pourront également ramener de la vanille.
Celle de Mayotte est un produit haut de gamme, dont le label « vanille biologique » garantit la qualité supérieure. Le vanillier, une orchidée à tige grimpante, pousse dans des conditions climatiques humides et tropicales particulières. De ses gousses est extraite la vanilline, recherchée en parfumerie et en pâtisserie. Enfin Mayotte propose aussi de très bonnes confitures aux saveurs exotiques (ananas, mangue, letchi) et originales (jacques, ylang ylang, baobab, patate douce…). De quoi prolonger un peu son voyage gustatif.
Facile à transporter et disponible sur les marchés ou directement sur les sites de production, l’huile essentielle est un souvenir original à ramener de Mayotte. La plus célèbre est celle d’yland-ylang. D’après les naturopathes, elle est antiseptique, cicatrisante, revitalisante, équilibrante cutanée, calmante et décontractante, baisse la tension et facilite le sommeil. Mayotte est parsemée de champs et d’alambics, assez artisanaux, pour distiller l’essence. Mayotte est parmi l’une des plus grandes exportatrices d’ylang-ylang au monde. Guerlain y possédait même une plantation.
Mayotte regorge d’auteurs, conteurs et dessinateurs de talent qui racontent l’île avec leurs mots. Ils s’intéressent à l’histoire de l’archipel, à ses traditions, à ses tensions politiques et migratrices, à la beauté de l’île, mais nous comptent aussi leurs aventures hors du territoire. Des bandes dessinées ou récits humoristiques de métropolitains installés sur l’île ou de passage mettent en exergue ces surprises et découvertes culturelles vécues à l’arrivée sur l’Hippocampe.
Les amateurs de tissus colorés pourront ramener dans leurs valises un beau salouva. Habit traditionnel de toutes les femmes de l’île, il est composé de multiples pans de tissus cousus entre eux aux couleurs toujours chatoyantes et vives. On trouve tous types de tissus et d’étoffes pour le confectionner, bariolés avec des motifs géométriques. L’art du salouva est si développé que deux événements lui sont dédiés : l’élection de Miss Salouva début août et le concours « Le salouva vous va si bien » en février.
Et pourquoi ne pas en profiter pour ramener de quoi vous préparer un masque de beauté ou m’zinzano qu’arborent fièrement les femmes mahoraises ? Symbole de la beauté féminine, il sert, entre autres, à lisser la peau en supprimant les impuretés de surface. Il est possible d’acheter les produits naturels pour le confectionner soit fraîchement cueillis, soit sous forme de poudre au marché ou ailleurs. Une véritable initiation culturelle.
Un jeu de M’raha : cette planche de jeu est taillée et sculptée dans un beau bois lourd (bois rouge). Le jeu se compose d’un boîtier en deux parties reliées par des charnières creusées de 16 trous chacune et de 64 graines de M’so. On le retrouve en Afrique et à Madagascar, les règles du jeu sont simples et faciles à retrouver sur internet si vous les oubliez. Plus fragile mais décoratif, vous pouvez également ramener de la peinture sur porcelaine. Une vaisselle revisitée et décorée à la sauce mahoraise, une idée cadeau originale proposée par Moon Creations à Mamoudzou (Les Hauts-Vallons).
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