L'Artisanat des Tranchées : Créativité et Survie au Front Pendant la Première Guerre Mondiale

L'artisanat de tranchée, apparu durant la Première Guerre mondiale, désigne la transformation de matériaux liés au conflit armé en objets usuels ou symboliques. Ces objets, souvent ramassés sur le champ de bataille, témoignent de la vie quotidienne des soldats et de leur besoin de s'occuper pendant les temps calmes.

Artisanat de tranchée

Obus décoré par un soldat durant la Première Guerre mondiale.

La Vie Quotidienne des Soldats et le Temps Libre

Contrairement à ce que l'on imagine souvent, la vie du soldat au front durant la Grande Guerre n'est pas faite que de batailles sanglantes et d'assauts meurtriers. Au contraire, l'essentiel du temps passé par un soldat au front est considéré comme calme. Il faut alors s'occuper : beaucoup décident d'écrire à leurs proches ou à une marraine de guerre. Le temps libre des soldats est aussi occupé à fabriquer toutes sortes d'objets, souvent à partir de rebuts d'armes, que ces derniers souhaitent ensuite rapporter chez eux à la fin du conflit comme souvenirs.

En effet, dans de nombreuses maisons françaises, on trouve des douilles d'obus travaillées ou des cannes en bois sculptées léguées par un ancêtre ancien combattant de 14-18. La plupart des musées sur la Grande Guerre possèdent dans leur collection de nombreux objets réalisés avec des déchets issus des combats, que ce soit des douilles d'obus, des cartouches ou tout simplement des morceaux de bois glanés par les soldats sur le champ de bataille.

L'Abondance de Matière Première

Bertrand Tillier montre de nombreux objets uniques, fabriqués artisanalement par les soldats, mais disponibles en grand nombre dès la fin du conflit, chez la plupart des anciens combattants. Cela s'explique en premier lieu par la surabondance de matière première au front. Tillier rappelle clairement les chiffres : 50 000 obus utilisés par jour par les Français en septembre 1914, 150 000 en 1915 et 200 000 en 1917. Ces chiffres gigantesques reflètent les témoignages des combattants qui, lorsqu’ils assistent à un bombardement, parlent systématiquement d'un « mur de feu ».

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Dans la bataille de la Somme en 1916, les 50 000 artilleurs britanniques auraient utilisé 1 500 000 obus dans la semaine qui précède l'offensive du 1er juillet 1916. Ces chiffres montrent que les douilles en laiton sont un matériau très facile à se procurer pour tous ceux qui veulent occuper leur temps libre à réaliser des objets souvenirs.

Mixité Sociale et Influences Culturelles

La Grande Guerre a mobilisé des millions d'hommes venus du monde entier se battre en Europe dans les tranchées. Ce conflit a donc favorisé la mixité sociale et géographique d'hommes venus d'un peu partout. Ne serait-ce qu'à l'échelle française, elle a permis à des individus venus des quatre coins de l'hexagone (sans compter bien sûr ceux des colonies) de se fréquenter, d'échanger sur leurs pratiques culturelles notamment. Les réalisations reprennent souvent des motifs floraux ou orientaux, à la mode en ce début de XXe siècle. Pour les plus ouvragés, on peut y voir un message patriotique avec des productions qui n'hésitent pas à se moquer ou à caricaturer l'ennemi germanique.

Tillier montre bien que la production de ces objets est aussi un moyen de prolonger la guerre et la vision honnie de l'ennemi sur le terrain artistique. Il souligne aussi que cet artisanat, pourtant répandu, n'était pas à la portée de tous, ne serait-ce que parce qu'il fallait un certain coup de main pour emboutir ou repousser le laiton. Certes, de nombreux soldats sont des ouvriers ou des artisans qui avaient ce savoir-faire. Les paysans, habitués eux-aussi à travailler de leurs mains n'étaient pas en reste. Mais, pour les métiers plus intellectuels, donc réservés aux classes moyennes ou aisées, ce n'était pas possible.

Fonctions et Significations de l'Artisanat de Tranchée

Sur le front, la fabrication d’objets relevant de l’artisanat de tranchée débute avec le besoin des soldats de s’occuper pendant leur temps libre. D’une part, ceux-ci individualisent leur équipement réglementaire au gré de différentes opérations. De nombreux quarts, pipes, gamelles, gourdes ou casques sont peints ou gravés, se retrouvant ornés d’une grande variété de dessins et d’inscriptions. D’autre part, les soldats confectionnent eux-mêmes en nombre de petits objets utilitaires qui s’insèrent dans leur quotidien et remplacent l’équipement fourni par l’armée. C’est le cas des couteaux de tranchées, des tabatières, des coupe-papiers ou encore des briquets.

Mais le désir de créer un objet unique, pour soi ou la famille, conduit aussi des soldats à des fabrications spontanées et individualisées pouvant prendre la forme de vrais objets d’art. Parmi ceux-ci, on retrouve des vases décorés, des crucifix, des cannes en bois sculptées ou des instruments de musique.

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Ceux qui s’adonnent à cette occupation le font aussi dans le but d’échanger leurs créations contre du tabac ou de la nourriture avec des camarades qui sollicitent leur savoir-faire. Mais les soldats en campagne se trouvant souvent loin de leur foyer, ils cherchent aussi, par la confection de ces objets, à se doter de repères familiers leur rappelant la vie d’avant la guerre. À travers leurs créations, les hommes expriment également les idéaux pour lesquels ils se battent, leur vision de l’ennemi ou leurs croyances religieuses.

Après le conflit, les objets acquièrent un statut mémoriel, devenant des souvenirs de l’expérience du combattant. Des civils peuvent notamment améliorer leur vie quotidienne en les vendant : c’est le cas par exemple des populations belges. Dans l’après-guerre, une production artisanale civile se maintient même à partir de matériaux récupérés lors de la remise en culture des terres agricoles. Cette commercialisation fonctionne durant plusieurs années grâce au phénomène des pèlerinages sur les champs de bataille.

Histoire vivante 2019 - Artisanat de tranchées

Vestiges Archéologiques et Ateliers de Fabrication

Si les productions sont bien attestées, les lieux de fabrication au front restent encore à définir avec exactitude. Les sources écrites et photographiques peuvent servir dans leur identification mais elles ne comblent pas le manque d’exemples concrets de vestiges de terrain. Les fouilles de la ZAC Actiparc d’Arras réalisées en 2000 ont cependant été parmi les premières à livrer des traces d’artisanat, suivies par celles menées à Marcilly-sur-Tille en 2011 ou dans le camp du Borrieswalde (dans la forêt d’Argonne) en 2015.

Les indices archéologiques de cette activité sont multiples mais difficiles à identifier précisément. Il n’existe, en effet, pas de lieu dédié spécifiquement à la fabrication d’objets, mais un ensemble de traces accumulées permet néanmoins de définir un contexte « d’atelier ». Les étapes de la transformation des matériaux réalisées sont nombreuses : découpe, déformation plastique par martelage à chaud ou à froid, fonte de métaux, soudure et gravure. Les traces archéologiques se matérialisent par des rebuts de découpes d’objets récupérés sur le front, majoritairement des douilles et des ceintures d’obus, ou des objets semi-finis, découverts dans des fosses dépotoirs ou dans les coins des baraques de soldats.

La présence d’outils (marteaux, burins, pinces) peut également constituer un indice d’artisanat, même s’ils ne sont pas spécifiques à la fabrication d’objets. De même, associé à d’autres éléments, un foyer doit être considéré comme un indice important. Il peut témoigner de la volonté de procéder à la déformation plastique ou à la fonte de matériaux, parfois effectuées à de très fortes températures, ainsi qu’à des soudures réalisées à basse température. Ces opérations impliquent la maîtrise d’un important savoir-faire chez les soldats qui les accomplissent.

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Outils de tranchée

Outils utilisés pour l'artisanat de tranchée.

Reconnaissance et Valorisation de l'Artisanat de Guerre

Ces vestiges constituent des sources d’informations majeures sur la chaîne opératoire technique de fabrication des objets d’artisanat dont la valeur matérielle et symbolique a d’emblée été reconnue par les sociétés belligérantes. Durant la Grande Guerre, la production en nombre et précoce (dès 1915) de ces objets donnent lieu à l’organisation de concours et d’expositions dont l’une, intitulée L’art de guerre, se déroule du 22 décembre 1915 au 22 février 1916 dans les salles du Jeu de Paume aux Tuileries.

Un Art Populaire Né de la Guerre de Positions

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, la durée des conflits est en général assez réduite. Sauf lors des sièges, les batailles sont rapides, et les militaires ne restent pas longtemps dans l’attente du combat. Cette situation inédite donna naissance à un art populaire singulier : l’artisanat de tranchée. Pour passer le temps, certains poilus se mettent à fabriquer, avec des matériaux communs ou de rebut, des objets usuels, des bijoux ou des artefacts décoratifs qu’ils donnent à leur famille, à leurs amis ou vendent pour compléter leur solde.

Outre les matériaux à portée de main (bois, tissu), ces créations sont essentiellement réalisées à partir d’éléments récupérés sur le champ de bataille, aux risques et périls des soldats qui s’exposent alors aux balles ennemies. À l’image du cliché Soldats français affublés de casques allemands à Neufmontiers, où les militaires, coiffés du casque à pointe, posent devant leur butin, le produit de cette collecte constitue souvent une sorte de trésor de guerre, surtout lorsqu’il a été soustrait à l’ennemi.

L’ingéniosité déployée dans l’artisanat de tranchée est en effet d’autant plus étonnante que les poilus n’ont que les « moyens du bord » pour fabriquer ces objets. Au départ très spontané, l’artisanat de tranchée prit rapidement beaucoup d’ampleur. L’engouement qu’il suscite à l’arrière, parmi les civils, conduit à la création d’une véritable industrie. Des ateliers dédiés à la fabrication de ces objets sont mis en place dans les campements en seconde ligne, les centres de rééducation professionnels pour les mutilés de guerre produisent des artefacts similaires, des bijoutiers vendent des copies réalisées par des civils. Des expositions et des ventes sont également organisées pour montrer le travail des poilus et soutenir des actions caritatives.

Pour les civils de l’arrière, ces créations singulières représentent non seulement un souvenir des amis ou des membres de la famille partis au front, mais aussi un lien avec le cœur de la guerre. Avoir sous les yeux des artefacts réalisés avec les matériaux entourant les poilus, et surtout ceux directement liés au combat - munitions, projectiles, armes - leur donne l’impression de partager une partie de l’expérience des combattants.

En août 1914, les combats sont terriblement meurtriers et les survivants s'enterrent pour rester invisible. Très vite, les soldats des premières lignes se groupent et forment un ilot social dans leur propre escouade pour tenir physiquement et moralement dans les tranchées nouvellement aménagées. Avec l'hiver qui arrive, ils se soudent et partagent leurs expériences professionnelles pour se protéger et améliorer leurs conditions de vie particulièrement précaires.

Les soldats se côtoient dans des lieux particulièrement déprimants où ils trouvent l'ennui et parfois la mort. Ces situations les amènent à fabriquer de nombreux objets utilitaires et très décoratifs : pour leur épouse, la marraine de guerre, la fiancée, etc.. Les poilus réalisent des oeuvres sur différents supports, y inscrivent des lieux de combats, des mots d'amour, des prénoms féminins. D'autres constituent un carnet photographique, de croquis, un journal de tranchée ou un futur livre.

Les témoins de cette période ont tous disparu mais l'artisanat de tranchée, véritable art populaire, est un témoignage matériel visuel et tactile. Ces objets, quelquefois d'origine familiale, en lien avec un portrait militaire photographique ou des médailles, sont de véritables messagers de l'histoire. Ils interrogent lors de leurs découvertes et nous font réfléchir sur le vécu des combattants de la Grande Guerre.

Production d'obus par les Français durant la Première Guerre Mondiale
Période Nombre d'obus utilisés par jour
Septembre 1914 50 000
1915 150 000
1917 200 000

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