Briquet, artisanat de tranchée : histoire, fabrication et symbolique

L’artisanat de tranchée, appelé aussi « Art du Poilu » ou « Art des tranchées » - Trench Art par les anglophones - désigne une activité de création artistique manuelle et un art populaire pratiqué - entre autres - par tout homme, ayant un rapport direct ou indirect avec le conflit armé ou ses conséquences.

Cette activité artisanale populaire est apparue dès la guerre de 1870 et s’est surtout développée dans les tranchées lors de la Première Guerre mondiale, période de son apogée, puis dans les camps de prisonniers de la Seconde Guerre mondiale, pour tromper l’ennui.

Dès la fin du XVIIIe siècle, des exemples de souvenirs fabriqués par des soldats en guerre existent. Cependant, c’est au cours de la Grande Guerre que l’artisanat de tranchée se développe massivement.

Jusqu'à la Première Guerre mondiale, la durée des conflits est en général assez réduite. Sauf lors des sièges, les batailles sont rapides, et les militaires ne restent pas longtemps dans l’attente du combat. Cette situation inédite donna naissance à un art populaire singulier : l’artisanat de tranchée.

La Première Guerre mondiale est une guerre industrialisée, où l’artillerie occupe une place importante. Ainsi, la majeure partie des matériaux récupérés sur le champ de bataille sont faits de métal : douilles, fragments et ceinture d’obus, balles, grenades, etc. Les productions artisanales de soldats s’en composent massivement, à travers un large registre d’objets comme des vases, des coupe-papiers, des encriers, et autres briquets et miniatures en tout genre.

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Les soldats de toutes les puissances combattantes, contraints à l’inaction et à l’immobilité de la guerre de tranchées, disposaient de quantités importantes de métaux, provenant des douilles des munitions tirées sur l’ennemi.

La consommation d’obus de 75 mm est démesurée : 3,75 millions sont tirés lors du seul mois de mars 1916 dans le secteur de Verdun.

Le laiton des douilles est repoussé et gravé. Celle de 75 mm est la plus souvent détournée.

Certains soldats étaient dans la vie civile des artisans très qualifiés - orfèvres, graveurs, dinandiers, mécaniciens de précision, etc. - ou des paysans faisant preuve d’une grande habileté manuelle dans la fabrication d’objets d’art populaire.

Le bois facile à trouver et ne nécessitant qu’un outillage rudimentaire est un matériau de prédilection. Les matériaux périssables ou naturels, comme le bois, l’os ou encore la pierre, sont plus rares.

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L’outillage fait défaut dans les tranchées, mais c’est sans compter sur l’ingéniosité et l’inventivité des poilus qui utilisent ce qu’ils ont à porter de main.

Pour ce faire, ils utilisent l’aluminium des fusées d’obus, matière première qui ne manque pas sur le front. L’aluminium est fondu puis placé dans un moule, créé lui-aussi, pour lui donner la forme souhaitée.

La bague chevalière est la plus courante, parce que plus simple à réaliser. Le plateau de la chevalière y reçoit généralement les initiales du soldat ou des motifs : souvent un cœur, mais aussi des trèfles ou des fers à cheval pour porter chance.

Beaucoup de ces bagues étaient envoyées à l’arrière aux femmes et compagnes des soldats : « […] le père Blaire reprend sa bague commencée. Il a enfilé la rondelle encore informe d’aluminium dans un bout de bois rond et il la frotte avec la lime.[...] Parfois il s’arrête, se redresse, et regarde la petite chose, tendrement, comme si elle le regardait aussi. - Tu comprends, m’a-t-il dit une fois à propos d’une autre bague, il ne s’agit pas de bien ou pas bien. L’important, c’est que je l’aye faite pour ma femme, tu comprends ? Quand j’étais à rien faire, à avoir la cosse, je regardais [sa] photo et alors je m’y mettais tout facilement, à cette sacrée bague. »

Le briquet de poilu, ou briquet de tranchée, fut l’une des premières fabrication des soldats sur le front. Très vite les soldats en permission ramenèrent « aux copains » le nécessaire de base : une molette et une pierre à briquet (ou ferrocérium) aisément trouvable chez tous les commerçants.

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Le briquet ne reste plus dans la poche, on l’exhibe comme un trophée sur lequel est inscrit le lieu d’un combat ou une date symbolique, une caricature de l’ennemi ou sa bien-aimée laissée au foyer. Certains insèrent même une photo de leurs proches, femme ou enfants.

Parmi les plus populaires figuraient les briquets à essence, qui utilisaient du pétrole comme combustible. Ces briquets étaient fiables et relativement faciles à utiliser dans les conditions difficiles des tranchées.

Le briquet de tranchée fonctionne sur le même principe qu’un briquet à essence classique - molette, pierre à feu et mèche - mais dans un corps robuste en métal épais, souvent cylindrique ou en forme de livre.

Élément Description
Corps laiton, cuivre ou acier - souvent usiné à partir d’une douille de 75 mm ou façonné à la main
Mèche coton tressé imbibé d’essence légère (essence à briquet ou pétrole)
Système d’allumage molette dentée frottée contre une pierre à feu → gerbe d’étincelles → mèche en braise
Protection capuchon coulissant ou rotatif pour éteindre la mèche et éviter l’évaporation de l’essence

Ils sont fabriqués avec du matériel de récupération provenant de munitions (douilles, balles), pièces de véhicules militaires (boulons, valves de pneu), montres gousset, pièces de monnaie, y compris piqués à l’ennemi.

Les alliés échangeaient leurs pièces, et nous trouvons aussi des briquets d’origine anglaise, américaine et canadienne.

Pour occuper le temps, se défouler, s’évader, mais aussi pour obtenir des cigarettes, de la nourriture, un certain nombre de poilus vont réaliser des briquets à essence, les plus faciles à recharger ou à amadou.

Ces objets portent encore les traces de cette improvisation ingénieuse. Ils pourront aussi les échanger. Tout se recycle, se récupère au fur et à mesure de leurs déplacements et sur place dans leur tranchée. Il leur faut récupérer du laiton, du cuivre.

Le briquet à amadou, lui, évoque les bergers des Pyrénées et les marins bretons - des hommes qui faisaient du feu dans le vent sans allumettes modernes.

Le terme « amadou » désigne à l’origine le champignon Fomes fomentarius, séché et battu pour obtenir une matière spongieuse qui prend feu au contact d’une étincelle. C’est l’outil du chasseur et du voyageur d’avant le XIXe siècle.

La version cordelette : cordelette en coton tressé qui sort partiellement du tube ; la molette crée des étincelles qui l’enflamment en braise - sans flamme ouverte. Résistance au vent : la braise rouge est attisée par le vent, contrairement à une flamme qui s’éteindrait. Aucun carburant liquide : pas d’essence, pas de gaz. La cordelette elle-même constitue le combustible - elle se consomme lentement.

Retremper la mèche dans de l’essence à briquet dès qu’elle s’allume difficilement. Remplacer la pierre à feu lorsqu’elle ne crée plus d’étincelles. Le corps en métal ne nécessite aucun entretien particulier - un chiffon doux pour conserver l’éclat du cuivre ou du laiton suffit.

La production individuelle des soldats devient plus fréquente, au point que certains, sans talent naturel pour la confection d’objets, s’y essaient spontanément, par influence collective. C’est alors que ces objets prennent une signification plus symbolique lorsque la guerre devient pour les soldats un événement effroyable et inhumain.

À l’arrière, se développe un marché parallèle. Il est de bon ton de posséder un briquet de soldat et l’on peut trouver dans les commerces mais aussi dans certains catalogues, des briquets industriels constitués d’une base en laiton sur laquelle on vient souder de chaque côté, un médaillon gravé d’une scène ou d’une inscription.

Certaines productions ne témoignent pas seulement de l’habileté manuelle et de l’ingéniosité infinie des hommes ordinaires. - Jean-Claude Guillebaud, préface à De l’horreur à l’art : dans les tranchées de la Première Guerre Mondiale, de Nicole Durand.

Les fouilles archéologiques récentes ont permis de retrouver les traces d’un dépotoir d’atelier, découvert sur la ZAC Actiparc près d’Arras. La fouille d’une portion de tranchée a mis au jour des dizaines de rebuts de tôle de laiton. Leur étude a permis de retracer une chaîne de production d’étuis de protection de boîtes d’allumettes, mais aussi de coupe-papiers et de boucles de ceinturons.

Les étapes de la transformation des matériaux sont nombreuses : découpe, déformation plastique par martelage à chaud ou à froid, fonte de métaux, soudure et gravure (qui peut se faire également hors de la zone d’« atelier »).

Ces activités se font essentiellement dans des ateliers éphémères, installés parfois dans les baraques de soldats où ils dorment. Les traces archéologiques se matérialisent par des rebuts de découpes d’objets récupérés sur le front, majoritairement des douilles et des ceintures d’obus, ou des objets semi-finis, découverts dans des fosses dépotoirs ou dans les coins des baraques de soldats.

La présence d’outils (marteaux, burins, pinces) peut également constituer un indice d’artisanat, même s’ils ne sont pas spécifiques à la fabrication d’objets. De même, associé à ces éléments, un foyer doit être considéré comme un indice important.

Une partie de ces objets est réalisée à l’arrière des lignes de combat par des soldats blessés ou mutilés, dans des ateliers aménagés par l’autorité militaire. Certains objets ont aussi été réalisés après le conflit par les soldats restés sur les champs de bataille pour le travail de déminage, et par des prisonniers de guerre dans un but lucratif et furent vendus dès 1919 aux touristes visitant les anciens champs de bataille.

Au départ très spontané, l’artisanat de tranchée prit rapidement beaucoup d’ampleur. L’engouement qu’il suscite à l’arrière, parmi les civils, conduit à la création d’une véritable industrie. Des ateliers dédiés à la fabrication de ces objets sont mis en place dans les campements en seconde ligne, les centres de rééducation professionnels pour les mutilés de guerre produisent des artefacts similaires, des bijoutiers vendent des copies réalisées par des civils.

Dans l’après-guerre, cet objectif lucratif prend plus d’ampleur avec le ramassage massif d’objets de guerre pour nettoyer les champs dévastés et les remettre en culture. Ce matériel de guerre donne lieu à une importante création de souvenirs entre 1918 et 1939, qui surpasse très largement en nombre les productions précédentes tant leur production est semi-industrialisée.

Pour les civils de l’arrière, ces créations singulières représentent non seulement un souvenir des amis ou des membres de la famille partis au front, mais aussi un lien avec le cœur de la guerre.

Le briquet se pose bien comme l'indispensable compagnon du poilu. Sur le front, ces objets sont souvent troqués contre des cigarettes ou de la nourriture et sont offerts comme souvenirs à la famille et aux amis restés au pays. Chaque foyer de soldat en possède.

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Pour les collectionneurs, le briquet de tranchée fabriqué pendant la Grande Guerre est une relique tangible. Chaque douille transformée, chaque trace d’usinage à la main raconte une histoire. Aujourd’hui, grâce à des collectionneurs passionnés, il en reste encore un peu en circulation.

L’artisanat de tranchée apparaît comme un support d’investissement personnel et affectif important pour occuper l’esprit du soldat et entretenir leur créativité, alors même qu’il se trouve dans un environnement hostile et inhabituel. Ces artefacts reflètent le besoin de revenir à un geste familier pour le soldat, qui accentue la « fuite de l’esprit » pendant ce moment particulier, sans doute pour le rassurer.

Paradoxalement, lorsque ces souvenirs intègrent le foyer des soldats, après la guerre, leur fonction s’inverse. Destinés à rappeler le cocon domestique lors de leur confection pendant la guerre, ces objets, fabriqués avec des engins de mort, s’intègrent dans le foyer comme souvenir de celle-ci.

Aujourd’hui, ces productions artistiques des tranchées nous arrivent dénuées d’attachement particulier de la part des individus qui les ont manipulées. Ces briquets des poilus, témoins silencieux de leurs épreuves et de leur bravoure, sont aujourd’hui précieusement conservés. Ils revêtent une importance capitale en préservant la mémoire de ces hommes courageux et en perpétuant leur contribution inestimable à l’histoire.

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