Définition biologique et philosophique de la cessation de toute vie

De manière presque intuitive, chacun d’entre nous semble capable de distinguer un être vivant d’une chose inerte : une poule, un arbre, une bactérie sont des êtres vivants, alors qu’un caillou, une simple molécule chimique ou une montagne ne sont pas vivants. Il semble même assez facile de faire une liste des propriétés caractéristiques du vivant : le vivant, contrairement à l’inerte, peut se développer et se reproduire, possède un métabolisme lui permettant de réguler ses échanges énergétiques avec l’extérieur et à l’intérieur de son corps.

Définition : La vie est un phénomène par lequel l’individu (être vivant) puise de l’énergie dans son environnement, la transforme, métabolise et excrète. La vie crée ainsi sa propre substance, qu’elle tire de son environnement et qu’elle régénère sans cesse. Au XVIIIème siècle, Bichat définit la vie comme « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ».

Qu’entend-on par « cessation de toute vie » en biologie ?

La mort est l’état dans lequel se trouve quelque chose qui est mort et qui a donc été vivant. C’est un processus dans le sens où, à un moment donné, l’organisme commence à mourir et meurt progressivement jusqu’à être déclaré mort. Pour comprendre ce qu’est la mort, il faudrait à la fois comprendre cet événement et les processus par lesquels on y arrive.

Globalement on parle d’absence de pouls, de respiration et d’électroencéphalogramme plat. Le problème est qu’avec ces critères, il y a beaucoup de personnes qui ont été déclarées cliniquement mortes et qui sont « revenues » à la vie. Ce sont les fameuses expériences de mort imminente (EMI), extrêmement impressionnantes, et c’est un aspect que la thèse de Clémence a pu aborder.

La mort de l’individu n’est pas liée à la mort des cellules, elle n’est pas liée à une perte, elle est liée à l’émergence de cercles nouveaux, qui se trouvent être des cercles vicieux. L’activité moléculaire et cellulaire ne faiblit pas, elle amène bien plutôt les cellules à se gorger peu à peu et du fait même de leur activité, de ce qui va permettre l’apparition de cercles vicieux. Il n’y a pas une durée de vie inscrite au cœur du noyau cellulaire, les conditions même de la dégradation émergent au fil des différents échanges avec le milieu immédiat.

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Critères cliniques et limites

Ça peut dépendre un peu des cultures. Mais globalement on parle d’absence de pouls, de respiration et d’électroencéphalogramme plat. Le problème est qu’avec ces critères, il y a beaucoup de personnes qui ont été déclarées cliniquement mortes et qui sont « revenues » à la vie.

Les livres grand public, comme celui du docteur Moody, rapportent tous les mêmes témoignages, par exemple, l'impression de sortir de son corps ou bien voir la lumière au bout du tunnel, quelles que soient les cultures et les croyances des personnes. Nous aurions tous une hormone psychédélique, la diméthyltryptamine (DMT), qui serait relarguée au moment fatal et qui nous aiderait à faire le passage, le grand voyage.

Mort, apoptose et suicide cellulaire : une approche biologique complexe

Deux positions scientifiques majeures et plus ou moins récentes sont sous-jacentes à toutes les contributions. Il s’agit tout d’abord de l’idée que "le vivant a émergé et évolué en dehors de tout projet, de toute intentionnalité et de toute finalité".

Mais si cet acquis ne choque aujourd’hui plus personne, il est une autre découverte qui mérite d’être interrogée et autour de laquelle toutes les réflexions présentées convergent, c’est celle de la biologie de l’apoptose, ou de ce que l’on nomme aussi le suicide cellulaire, phénomène dont Jean-Claude Ameisen a fait le sculpteur du vivant. Ce qui nous semble aller de soi, la vie, ce qui nous semble être quelque chose de positif, résulte au contraire "de la négation continuelle d’un événement négatif".

La mort cellulaire est donc indispensable à l’émergence d’une forme viable mais elle n’est pas génétiquement programmée au cœur de certaines cellules, elle est inhérente à chacune et se déclenche en fonction d’interactions environnementales. La dialectique vie/mort fait donc partie intégrante d’une dynamique ambigüe du vivant.

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Apoptose et fin d’un individu

Au cours du développement embryonnaire par exemple, la morphogenèse dont on sait plus ou moins pour chaque espèce à quel résultat elle va mener, s’avère pourtant être un processus épigénétique. Au cours de la formation des membres, tout se passe comme s’il y avait initialement une prolifération de cellules, "puis la mort élimine les tissus qui joignent nos doigts et nos orteils, entraînant leur individualisation".

La mort cellulaire participe ainsi à la formation et au maintien des formes vivantes, et son dérèglement est à l’origine de pathologies (dégénérescence, cancer). L’enjeu est donc de comprendre comment la mort à l’échelle cellulaire se traduit, cumulativement, en perte de la vie à l’échelle de l’individu.

Philosophie : comment penser la cessation de toute vie ?

La question de la mort est l’un des meilleurs exemples où biologie et philosophie se croisent. La mort en est un parfait exemple. Cette réalité biologique reste un concept abstrait tant qu’on n’en a pas fait l'expérience dans nos vies.

Le mot « mort » désigne, dans de nombreuses langues, au moins trois choses différentes : un état, un processus et un événement. Pour comprendre ce qu’est la mort, il faudrait à la fois comprendre cet événement et les processus par lesquels on y arrive.

Asso­cier phi­lo­so­phie et bio­lo­gie peut paraître curieux. Pourtant, de nombreux sujets mobilisent les deux disciplines qui sont, en retour, nécessaires à leur compréhension. La mort impose d’interroger des notions comme l’identité, la personne, la valeur de la vie, la finitude et le sens.

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Approches philosophiques historiques

Le vitalisme est un mot qui désigne un ensemble de conceptions philosophiques variées, mais qui ont en commun d’affirmer que le corps vivant possède quelque chose qui le rend fondamentalement différent de la matière inerte - et qui rend la biologie irréductible à la physique et à la chimie. Pour certains auteurs (Platon par exemple), la particularité du corps vivant vient de la présence d’une « force vitale » ou d’un « souffle vital » qui donne vie au corps : sans ce souffle vital, qui correspond généralement à « l’âme », le corps serait de la matière inerte.

Le philosophe et médecin Descartes, au 17e siècle, a affirmé que le corps vivant est soumis aux mêmes lois que n’importe quel corps inerte, car il fonctionne comme un automate, c’est-à-dire une machine capable de bouger toute seule sans l’aide de l’être humain. Pour Descartes, il n’est pas utile de supposer une « âme » capable de faire bouger la matière.

Kant a montré qu’on pourrait faire la différence entre le corps vivant et une simple machine, car dans un corps vivant, la matière semble douée d’une « force formatrice ». Dans un organisme en revanche, chaque partie, chaque « organe », semble contribuer au maintien et à la formation du reste du corps.

Modernité et sens de la mort

La modernité marque une rupture essentielle. Le sens de la vie n’apparaît plus comme une évidence universelle. Il n’est plus garanti par Dieu, ni clairement inscrit dans l’ordre du monde. Pourtant, cette perte de certitude ouvre une nouvelle question, plus exigeante encore : si le sens n’est pas donné, faut-il le créer ?

L’existentialisme radical de Sartre affirme que l’existence précède l’essence : l’être humain existe et se définit ensuite par ses actes. Cette perspective transforme aussi la manière de penser la mort : la finitude est un horizon incontournable qui donne sens aux choix et aux projets humains.

Frontières théoriques : dualisme, monisme et unité de la matière

La vie séparée de la matière (dualisme) : la vie serait esprit, souffle, et sa nature serait fondamentalement différente de celle de la matière inerte. La vie issue de la matière (monisme) : la vie aurait ses propres causes incluses dans la matière. Au-delà de ces deux approches, la vie apparaît comme une force (ou une énergie) dont le pouvoir adaptatif interroge la notion d’intelligence.

Vernadsky a cherché l’unité de la matière vivante et de la matière morte et a avancé l’idée que le monde entier était vivant, mais que nous ne voyons tout simplement pas la propriété profonde du vivant. Ces questions apparemment « enfantines » sont devenues le pivot du développement de sa pensée scientifique la plus intense.

Il constata que les atomes étaient les seules formations naturelles communes à la nature vivante et non vivante. Les compositions chimiques de ces atomes se comportent d’une manière opposée dans le vivant et le non vivant. Mais ces contraires sont indispensables, ils se complètent pour atteindre une sorte d’intégralité.

Implication pour la définition de la mort

Si la vie n’est pas opposée à la matière mais s’en nourrit, il devient délicat de définir la « cessation de toute vie » uniquement comme l’arrêt d’un mécanisme matériel observable. La mort renvoie aussi à des processus écologiques et géochimiques : Vernadsky montre que les organismes, par leur « dissipation », lancent la circulation de tous les éléments du Tableau périodique sans exception.

Ainsi, la fin d’un organisme est aussi un événement qui s’inscrit dans des cycles plus vastes : la matière et l’énergie réintègrent des circulations qui prolongent, à un autre niveau, la « vie » du système global.

Vieillissement, fin de vie et enjeux contemporains

Le phénomène de sénescence, par exemple, empêche de nombreuses cellules de former des tumeurs en bloquant irréversiblement leur prolifération, mais ces cellules sénescentes sécrètent aussi des molécules inflammatoires qui nous font vieillir. Tout l’effort de la médecine contemporaine conduit à faire du vieillissement autre chose qu’un processus d’altération inévitable.

Les recherches dépendent des appels d’offres et donc des financements. Avant, il n’y avait que des appels d’offres sur les maladies proprement dites, les cancers, les maladies cardiovasculaires et neurodégénératives. Depuis une dizaine d’années, un accent très fort est mis sur le vieillissement lui-même, parce qu’on a compris que même si l’on avait le remède miracle contre le cancer ou Alzheimer, on mourrait très vite d’autres choses après. Et donc ce qu’il faut, c’est repousser la mort en ralentissant le processus de vieillissement.

Il semble tout de même qu’il reste possible de repousser, ou de ralentir le vieillissement. Il y a une intervention toute simple qui fonctionne dans beaucoup d’espèces : en restreignant assez drastiquement l’apport alimentaire à l’organisme, chaque espèce vivra un peu plus longtemps. Sur la levure, la durée de vie est multipliée par trois. Sur la souris, on n’est plus qu’à 50 % de gain. Chez l’homme, ce n’est évidemment pas démontré, car nous vivons déjà 80 ans en moyenne.

Intervention Espèce Effet sur la durée de vie
Restriction calorique Levure ×3
Restriction calorique Souris +50%
Molécules ciblées (ex. rapamycine) Souris Allongement mesurable

Conséquences éthiques et philosophiques

Se poser la question de la fin de la vie conduit inévitablement à des questions éthiques : comment allouer les ressources pour repousser la mort ? Quel sens a une vie prolongée artificiellement ? La philosophie aide ici à formuler des critères normatifs et à interroger le sens de ces prolongations pour l’individu et pour la collectivité.

Peut-on recréer ou retarder « la vie » ?

Si la vie peut être comprise de manière scientifique, peut-être pourra-t-elle, un jour, être recréée en laboratoire. Dans la réalité, les chercheurs essaient eux aussi, dans une certaine mesure, de donner vie à un assemblage de matériaux, lorsqu’ils essaient de fabriquer des robots semblables aux êtres vivants, ou lorsqu’ils essaient de créer des cellules artificielles.

Mais la science est impuissante à expliquer pleinement la vie, son émergence, et ce qui la sous-tend. En réalité, la question sur un état étrange, en mouvement, semblable à celui des organismes vivants, restait constante dans l’esprit de Vernadsky. Il s’agissait même d’une propriété qui appartenait aussi au niveau profond de la structure de la matière et même aux grands corps.

Machines, robots et frontière du vivant

En réalité, la science est impuissante à expliquer la vie, son émergence, et ce qui la sous-tend. La vie trouve son chemin dans un environnement extrêmement instable et évolutif : cette capacité d’adaptation différencie l’être vivant de la machine (un programme informatique par exemple). Dans les œuvres de science-fiction, on découvre des robots qui semblent vivants car ils peuvent ressentir la souffrance et sont capables de réflexes, de mouvement autonome, et parfois d’émotions.

Kant avait montré qu’on pourrait faire la différence entre le corps vivant et une simple machine, car dans un corps vivant, la matière semble douée d’une « force formatrice ». Une autre différence importante entre une machine et un organisme est que les parties d’une machine ont une fonction qui leur a été attribuée par l’être humain qui a construit la machine, alors que dans l’organisme, les fonctions des organes ne viennent pas du tout d’un être humain qui aurait « fabriqué » l’organisme.

Perspectives transdisciplinaires

L’ouvrage collectif issu d’un séminaire au Centre d’études du vivant montre que l’intégration de la mort dans la vie et la reconnaissance de sa positivité va de pair avec de nouvelles représentations de la vie en philosophie. Il faut interroger "ces résonnances, ces analogies possibles qui existent entre le niveau cellulaire et le niveau humain" tout en résistant à la tentation de réduire ces deux niveaux l’un à l’autre.

Il y a donc un phénomène, qui n’est rien en dehors de sa propre diversité et si les niveaux ne sont pas réductibles les uns aux autres, c’est parce qu’"à partir de l’apparition des mammifères, la non-indifférence de la vie aux conditions qui lui sont faites [… ] prend une teinte et un accent nouveau. Cette non-indifférence, cette préférence, est démultipliée par les affects. Les émotions, les sentiments jouent le rôle d’un amplificateur de la préférence".

En définitive, définir la cessation de toute vie exige de conjuguer critères biologiques (arrêt irréversible des fonctions intégratives de l’organisme), connaissances cellulaires (apoptose, sénescence), et interrogations philosophiques (sens, finalité, statut du vivant). La complexité du vivant impose une approche pluraliste : scientifique, historique et philosophique.

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