Débat inné ou acquis : nature ou culture ?

Le débat de l'inné et de l'acquis est très ancien en psychologie. La question est assez ancienne, et trouve, par exemple, une illustration historique dans le cas de Victor, l'enfant sauvage de l'Aveyron. Le débat sur l’inné et l’acquis est intrigant. Sommes-nous le produit de nos gènes (censés définir notre nature) ou de notre environnement ? Voilà une question sur laquelle domine un vague consensus : la réponse serait que nous ne relevons ni de nos gènes seuls ni de notre environnement seul, mais des deux à la fois.

Racines historiques et idéologiques

Regardons cela. D’abord, côté histoire, E. Fox Keller rappelle que c’est Francis Galton, le cousin de Charles Darwin, qui est le premier à faire de « l’inné » et de « l’acquis » deux types de causes, chacune pouvant avoir une contribution quantifiable dans la formation d’un trait d’anatomie ou de personnalité. Brossant à grands traits une histoire de cette cristallisation du débat inné/acquis en clivage droite/gauche, il oppose deux extrémismes de la première moitié du 20ème siècle : d’un côté, à l’Ouest, la croyance dans l’inné a fait de la génétique la base de l’eugénisme et du nazisme ; de l’autre, dans la Russie soviétique, la croyance inverse a été promue et imposée par Lyssenko.

La question a aussi une forte dimension idéologique. L’héritabilité et le caractère non façonnable constituent clairement des arguments pouvant justifier, en matière de hiérarchies économiques et sociales, un conservatisme et une relativisation de l’objectif d’égalité qui sont plutôt « de droite », contre un progressisme et une priorisation de l’objectif d’égalité qui sont plutôt « de gauche » - bien qu’ils puissent aussi justifier une politique eugéniste de gauche. C’est là que se situe le débat idéologique, et on voit bien que la pertinence de telle ou telle politique concrète dépend notamment de la réponse à ces questions.

Preuves biologiques et exemples cliniques

Il est tout à fait évident que nous naissons tous avec des tendances préexistantes en terme de comportement et de personnalité, tendances liées à notre patrimoine génétique hérité. Le rôle de l'inné ne fait aucun doute. Des études gémellaires (sur des jumeaux) mettent en évidence des probabilités accrues de développer certaines pathologies identiques chez des jumeaux qui ont pourtant été accidentellement séparés à la naissance.

On peut clairement répondre par l’affirmative à la question Q1, dans la mesure où on sait qu’il existe des anomalies génétiques innées causant, chez les personnes qui en sont porteuses, des troubles développementaux. Par exemple, la forme la plus fréquente de trisomie 21 s’accompagne toujours d’une déficience intellectuelle plus ou moins marquée dont la présence anormale d’un troisième chromosome 21 est indubitablement la cause. Le syndrome de l’X fragile s’accompagne quant à lui de retard mental en gros chez tous les garçons qui sont porteurs de cette anomalie génétique mais chez la moitié des filles, ledit retard étant en moyenne moins important chez celles-ci.

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Ces trois exemples permettent d’ores et déjà de voir que les questions posées n’ont pas une réponse unique. Ainsi, la réponse à la question Q2 est clairement « oui » pour le syndrome de l’X fragile ainsi que pour la phénylcétonurie, mais plutôt « non » pour la trisomie 21.

Plasticité cérébrale et rôle de l'environnement

On sait depuis les travaux de Hubel et Wiesel menés dans les années 1960 que l’interaction avec l’environnement guide le développement des connexions entre neurones au point de complètement façonner la fonction visuelle. De manière plus générale, on sait depuis longtemps que notre cerveau est plastique, et comme le formulait le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux en 1970, la plasticité cérébrale, associée dans notre espèce à une longue période de maturation postnatale, nous confère « la propriété d’échapper au déterminisme génétique absolu », car le cerveau se développe et se remanie tout au long de la vie dans une « interaction structurante » avec notre environnement physique et social.

« Le gène est aussi vital que l’environnement, ils sont inséparables. Nul besoin de connaissances en génétique, en effet, pour savoir que sans gènes (comme sans nutriments), on ne développe ni cerveau ni dispositions psychiques, ou plus sérieusement que les gènes ne « programment » pas le fonctionnement mental indépendamment de l’influence de l’environnement, et réciproquement ».

Instincts, apprentissages et exemples animaux

Mes collègues éthologistes évitent de parler d’‘instinct’ car cela leur parait faire référence à un débat dépassé. Pour parler simplement, j’ai cependant conservé ce terme ici comme synonyme de ‘pulsion innée’. On peut, par exemple, empêcher un pigeon de voler en entourant son corps de bandelettes jusqu’à l’envol complet de ses frères et sœurs. Il n’en décollera pas moins que les autres qui ont pu battre des ailes sur le nid puis ont effectué des vols d’essais. Il semblerait donc que l’aptitude à voler soit uniquement innée. En y regardant de plus près, on se rend compte que le vol de ce pigeon n’est pas aussi efficace que celui des autres qui ont pu s’entraîner.

En recueillant des chiens adultes, on découvre aussi que leurs comportements apparemment les plus instinctifs comportent une part d’apprentissage. Volga, moitié berger allemand et moitié belge, n’osait pas entrer dans l’eau à 7 ans et, comme la plupart des chiens, elle commença par nager verticalement avant de comprendre que ça marchait mieux en mettant son corps à l’horizontale… Harpo, bouvier des Flandres pleinement adulte, ignorait les os jusqu’à ce qu’il prenne exemple sur nos autres chiens, commence à les ronger et y prenne tant goût que son intestin se trouva rempli d’une bouillie d’os, comme le montra la radio effectuée chez notre ami vétérinaire !

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Henri Fabre, dont les descriptions étonnent encore par leur précision et leur exactitude, contait l’incroyable histoire de la guêpe ammophile. Il a été montré depuis que la guêpe ne trouvait pas infailliblement les centres nerveux, comme le croyait Fabre. Il lui arrive de tâtonner, de piquer plusieurs fois avant de percer les ganglions nerveux, et cette expérience lui est profitable ensuite pour améliorer sa précision. Il y a donc encore dans ce geste qui paraissait stéréotypé, purement ‘instinctif’, une part d’apprentissage.

Interactions complexes : métaphore de la crêpe

Pour prendre une image proche de celle utilisée par Pierre-Henri Gouyon, disons qu’un individu est l’équivalent d’une crêpe, qui va être le résultat de trois facteurs : une recette (le patrimoine génétique de l’individu), des ingrédients (l’environnement biologique de l’individu), et la réalisation de la recette par un cuisinier avec son matériel (l’interaction avec l’environnement socio-affectif, matériel et culturel de l’individu). Les trois facteurs sont nécessaires à l’existence d’une crêpe, et la question de savoir, pour une crêpe donnée, combien de nanomètres sont dus à la recette, combien aux ingrédients et combien au cuisinier n’a pas plus de sens que la question de savoir quel pourcentage de la surface d’un rectangle est respectivement due à sa largeur et à sa longueur.

En effet, il se pourrait bien que les seules variantes de recettes existantes concernent des points sans effet détectable sur la couleur. Comme on le voit, cette question n’est pas « évidemment » dépassée avant toute analyse des variantes de recettes existantes et de leurs effets éventuels sur la couleur des crêpes. De même, la réponse à la question équivalente formulée plus haut concernant l’être humain ne peut être apportée que par l’étude scientifique des variantes génétiques communes et de leurs effets éventuels sur le développement des caractéristiques cognitives et comportementales.

Mesures, psychométrie et limites

Des échelles de mesure sont élaborées par les psychométriciens pour tenter d’objectiver la notion de dispositions psychiques. Il existe des débats scientifiques sur la question de savoir ce que chacune d’elles mesure au juste et avec quelle robustesse, mais il existe du moins un consensus sur l’idée qu’elles constituent un moyen pertinent, bien qu’imparfait, d’approcher scientifiquement cette notion. Lorsque Pierre-Henri Gouyon explique qu’« évidemment, […] il y a toujours de l’environnement et des gènes qui jouent » il utilise une rhétorique fallacieuse fréquemment employée pour faire mine de répondre à cette question en répondant à une autre.

« C’est exactement ce qu’on fait en génétique : on va pouvoir, sur une variation - la taille du blé, ou le QI des enfants - mesurer la part de variation qui est due à l’environnement et la part de variation qui est due aux gènes. Et on peut trouver que c’est de l’ordre de 50/50 chez les enfants français des années 1970. Mais ça veut rien dire d’autre que “à cet endroit-là” : si je change le système scolaire, je vais changer les résultats. […] si on arrivait à faire un système éducatif parfait, parfaitement égalitaire, eh bien comme il n’y aurait plus aucune variation environnementale, il ne resterait plus que les variations génétiques.»

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Conséquences sociales et morales

La question de l'inné et de l'acquis a des implications politiques et morales. L'invocation de l'« évidence » d’un rôle des gènes vise en fait à induire la confusion classique entre la question de la genèse d’une caractéristique chez un individu d’une part, et celle de l’origine des différences entre individus dans cette caractéristique d’autre part, qui est celle qui fait véritablement l’objet du débat idéologique. Ainsi, si de tels facteurs existent et sont héritables, alors un constat d’inégalités d’accès au diplôme d’ingénieur, par exemple, entre certains groupes sociaux ne permet pas automatiquement d’incriminer les inégalités sociales ou les discriminations et de justifier un programme de lutte contre ceux-ci : peut-être n’ont-ils statistiquement pas les mêmes chances d’être biologiquement prédisposés à développer l’envie et les moyens intellectuels de réussir un tel concours.

On peut toutefois mesurer de façon pragmatique que l'acquis change tout : «Même si vous êtes de gauche, vous pouvez accepter qu’il y ait des gènes, vous aurez le droit de changer l’environnement pour changer les résultats.»

Position contemporaine des sciences

Depuis presque un demi-siècle, cette querelle historique de l’inné et de l’acquis est dépassée et close en sciences de la vie. Il est admis que dans tout comportement instinctif, il y a une part d’apprentissage. Inversement, il faut garder en mémoire que la capacité d’apprentissage varie d’une espèce à l’autre, ce qui sous-entend qu’elle est innée. On vient par exemple de découvrir les bases neuronales des capacités d’apprentissage du langage, et ceci aussi bien chez l’homme que chez l’oiseau…

Les recherches scientifiques sur cette question sont toujours vivaces - ce qui montre déjà qu’elle n’est ni « dépassée », ni « obsolète », ni « pas du tout scientifique ». On ne peut rendre compte d'un ensemble aussi complexe par un seul savoir fragmentaire. C'est dire que si l'étude de l'homme ne peut se réduire à la biologie, elle ne peut pas non plus s'en passer.

Tableau synthétique : quelques cas et leurs implications

Cas Origine dominante Remarques
Trisomie 21 Génétique (inévitable) Déficience intellectuelle présente malgré l'environnement
Syndrome de l'X fragile Génétique modulée par le sexe Impact variable selon le sexe (garçons vs filles)
Phénylcétonurie Génétique mais évitable Traitement diététique peut prévenir le retard
Capacités sensorielles (ex : vision) Interaction gènes/environnement Développement guidé par stimulation (Hubel & Wiesel)
Comportements animaux (ex : vol du pigeon) Mixte Prédisposition innée + apprentissage améliore la performance

L’inné et l’acquis : naître doué ou devenir capable ? | Gaëtan Munkeni | TEDxSocimat

Points clés à retenir

  • Il existe des tendances innées liées au patrimoine génétique, mais l'environnement joue un rôle structurant et modulateur.
  • La plasticité cérébrale montre que le développement dépend d'une interaction constante entre biologique et culturel.
  • Les exemples médicaux montrent des cas où l'inné est dominant, d'autres où l'environnement peut compenser.
  • Les implications sociales sont majeures : compréhension scientifique et précautions idéologiques sont nécessaires pour formuler des politiques.
  • La métaphore de la crêpe illustre que séparer strictement les parts respectives de l'inné et de l'acquis est souvent dépourvu de sens.

Comme toujours, tout est à nuancer et méfiez-vous du simplisme ! Certains, nés dans un milieu très défavorisé, s'en sortiront très bien du fait de ce 'petit quelque chose en eux'... D'autres, ayant tout pour réussir, partiront sur une mauvaise pente.

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