L'Héritage Socialiste et la Remobilisation des Institutions en Éthiopie

Le socialisme est bien présent en Éthiopie, émergeant ici et là dans les conversations et les entretiens. L'article explore l'influence durable du socialisme en Éthiopie, en se concentrant sur son héritage institutionnel et sa remobilisation contemporaine.

Drapeau de l'Éthiopie

En travaillant à mettre à jour l’économie morale et politique dans laquelle s’inscrivent les politiques de développement rural en Éthiopie, les enquêtes ont révélé un nouvel usage du shengo. Par l’analyse des modalités et conditions de remobilisation de cette institution, ce chapitre observe les situations contemporaines qui font le devenir du projet socialiste. Il cherche à comprendre les contextes et conjonctures qui informent l’exercice du pouvoir dans sa pratique et légitiment le recours à certaines techniques de gouvernement. Il identifie ainsi différents avatars institutionnels nommés shengo (tribunal/parlement populaire de la période du Derg), shengo ferde bét ou mehaberawi ferde bét (tribunal communautaire promu par le régime actuel) et ferd shengo (déclinaison locale du précédent), et il observe leur généalogie partagée.

Le Socialisme en Éthiopie: Un Aperçu Historique

En 1974, arrive au pouvoir en Éthiopie un gouvernement qui se revendique explicitement marxiste-léniniste, le Derg. À sa tête un officier, Haïlé Mariam Menguistu, met un terme à l’empire pluriséculaire des rois des rois et au règne d’Haïlé Sélassié. Il s’approprie le projet socialiste jusque-là porté par des groupes estudiantins et instaure un régime coercitif. Le Derg est renversé à son tour en 1991, par des fronts de libération armés en partie issus de groupes estudiantins se réclamant toujours du socialisme et de revendications nationalistes. Coalisés, ces mouvements armés instaurent un régime d’obédience plus libérale qui proclame à grand renfort de propagande sa rupture avec la période socialiste.

Malgré une condamnation officielle récurrente de l’héritage socialiste, l’empreinte du socialisme d’État instauré par le Derg demeure et gagne en efficacité dans l’exercice quotidien du pouvoir d’État. Bureaucratie, centralisation, finesse de l’encadrement des territoires et des populations, dualisme de l’État-Parti et absence de contre-pouvoirs constituent aujourd’hui encore un héritage de la période socialiste bien vivant. La permanence de cet héritage et les mobilisations dont il continue de faire l’objet disent le devenir du projet socialiste en Éthiopie.

Le socialisme éthiopien s’est nourri d’une grande diversité d’influences : traditions indigènes, pratiques maquisardes, théories marxistes-léninistes, maoïsme et pensées de ses grands hommes, particulièrement du précédent Premier ministre, Meles Zenawi. Tous ont contribué à alimenter une matrice idéologique combinant le développement des masses paysannes, la lutte armée, l’élitisme intellectuel et la reconnaissance des peuples opprimés. Du Derg à l’administration du Tigray People’s Liberation Front (TPLF), au gouvernement de transition, puis au régime actuel de la République fédérale démocratique d’Éthiopie, dirigée par un parti hégémonique, l’EPRDF, tous ces gouvernements se sont nourris à cette même source idéologique, se pensant soit dans une filiation au socialisme, soit en opposition.

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À ces formes diverses de légitimation, il faut ajouter des expériences variables du socialisme. La première mise en acte de la pensée socialiste, celle de la période révolutionnaire, s’est déclinée diversement selon les périodes du Derg et les lieux de sa mise en œuvre (villes/campagnes, régions centrales ou périphériques). Et finalement, quand la Révolution est advenue, elle s’est adaptée ici et là à des contingences matérielles et à des identités culturelles diverses. L’héritage socialiste en a donc été démultiplié.

Si l’idéal égalitaire a dans un premier temps fortement orienté l’action publique vers la planification et la mise en œuvre de pro-poors policies, ce legs est aujourd’hui remis en cause par un réajustement néolibéral et n’assure plus de ce point de vue le devenir du projet socialiste. À l’inverse, la formation et la formalisation opérées par le Derg d’un socialisme d’État se renforcent et informent toujours plus les pratiques de l’administration publique - et au-delà de toute autre organisation collective. Une forte tutelle étatique et/ou partidaire dans l’action publique, un « centralisme démocratique » dans la gestion des affaires publiques et une bureaucratisation des procédures en constituent les principales composantes.

Le Rôle du Shengo dans la Remobilisation Socialiste

Continuellement remobilisées dans un appareil d’État en transformation, les institutions locales mises en place par le Derg sont ainsi toujours en usage. Les institutions emblématiques de la période révolutionnaire que sont le qebelé (commune, littéralement association paysanne communale) et la coopérative ont connu des remaniements importants encourageant la participation des communautés locales tout en renforçant leur capacité d’encadrement. De même, on observe de nouveaux usages des associations de jeunes dans le contrôle politique ; l’évolution des associations professionnelles dans l’accès au foncier urbain et son contrôle par la puissance publique, ou encore le renforcement des cellules d’encadrement local à travers la promotion des groupes du « 1 to 5 ». Tous participent de l’évolution du contact quotidien entre l’État et ses administrés.

Jusque-là laissé dans l’ombre, le tribunal populaire, shengo, réapparaît sur le devant scène administrative locale. Institué par le gouvernement actuel, le ferd bét shengo s’inspire du tribunal populaire mis en place pendant la période du Derg, le shengo. Ancien bras exécutif de la terreur rouge, ce tribunal populaire s’est vu dépossédé par le régime actuel de ses principales compétences judiciaires et confié à de petites notabilités rurales. Il est principalement en charge de l’enregistrement de petits actes de l’État civil. Avec la coopérative, la milice et le qebelé - mais dans une certaine mesure également avec l’école, le centre de santé et le bureau agricole -, il compose un dispositif d’encadrement politico-administratif placé au cœur des paysanneries. À la différence de ces institutions sœurs cependant, il est beaucoup moins stigmatisé par les paysans et assure avec davantage de discrétion une présence routinière de l’État dans les campagnes. C’est sans doute pour ces raisons de proximité, pour son caractère populaire, qu’il constitue pour l’EPRDF une ressource institutionnelle précieuse dans un contexte marqué par des tensions grandissantes entre les paysanneries et les petits représentants de l’État. Des tensions qui se manifestent entre autres autour du problème de la « dette de l’engrais ».

Manifestation d’une crise agraire, rupture potentielle de l’alliance entre l’État et les paysanneries ou au contraire moyen d’une réaffirmation autoritaire de ce lien, la « dette de l’engrais » constitue la situation de remobilisation du shengo. Elle est appréhendée ici à travers un travail qualitatif en cours qui observe les modalités de gestion publique de la dette paysanne dans le cadre des politiques de modernisation agricole distribuant l’engrais à crédit. Cette recherche est conduite depuis 2015 dans le Sud éthiopien dans la région (zone) du Wolayta, wereda (district) de Damot Sore, mais elle s’appuie sur une connaissance plus ancienne des paysanneries éthiopiennes.

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Le Shengo du Derg: Entre Justice Populaire et Terreur Rouge

La compréhension du socialisme en Éthiopie, la production d’un discours national et sa diffusion constituent des phénomènes complexes qui ont donné lieu à une littérature abondante. Loin de chercher à démêler les fils de cet écheveau idéologique complexe nous nous contenterons d’en rappeler certains points. Principalement pensé comme un socialisme agraire en référence au maoïsme, le socialisme éthiopien s’est nourri d’un fort sentiment antiféodal. Il doit répondre à la demande paysanne et faire suite aux insurrections rurales spontanées ayant contribué à la chute de l’empire. Abordant les questions de la gouvernance rurale, de la sécurité foncière ou de la lutte contre le banditisme, les protestations sont comprises comme une demande d’institutions - du moins sont-elles mises en œuvre comme telles. Le Derg se caractérise ainsi par une production institutionnelle importante, et René Lefort (1981) rapporte qu’un an après la mise en œuvre du socialisme, en 1975-1976, le premier bilan officiel du Derg faisait état de la création de 19 314 associations paysannes (qebelé), 63 500 tribunaux (shengo) et 55 000 milices (comité de défense).

Bien que le socialisme ait été rapidement confisqué au profit d’une élite intellectuelle urbaine peu désireuse pour elle-même de se rééduquer au contact de la paysannerie, il a ainsi promu une transformation radicale des campagnes et de leur organisation productive. Avec le qebelé, la milice, les fermes d’État ou la coopérative, le shengo représente l’une de ces principales « institutions révolutionnaires » mises en place à l’occasion de la réforme agraire de 1974-1975. Présent dans les villes comme dans les campagnes, le shengo ne constitue pas une institution proprement agrarienne mais un tribunal populaire dont l’usage semble avoir considérablement varié d’une région à une autre, mais également d’une période à une autre. Il a particulièrement évolué sous l’emprise du TPLF vers un usage similaire à celui du baïto, une assemblée villageoise tigréenne.

Le projet socialiste incarné dans chacune de ces institutions révolutionnaires se caractérise par deux dimensions intimement liées : un projet de transformation politique visant particulièrement les sociétés rurales et un projet d’encadrement devant permettre la juste réalisation de ce premier objectif. Avant même 1974, il affirme le primat de la paysannerie dans l’avènement d’une société nouvelle. Mais à mesure que la révolution se met en œuvre et qu’apparaissent diverses tensions, au sein des mouvements étudiants comme dans les maquis du Tigray, le consensus autour de la question paysanne se relâche. La nécessité de faire entrer le socialisme dans l’histoire éthiopienne s’impose par la persuasion, par l’éducation et au moyen d’une campagne d’alphabétisation (zamacha). Peu à peu toutefois, la contrainte, l’encadrement, le contrôle et la surveillance des populations prennent le pas sur les objectifs révolutionnaires devant conduire à la transformation des paysanneries, des rapports de production et de la société dans son ensemble.

À cette entrée contingente de l’idéal socialiste dans l’Histoire, il faut ajouter d’autres effets plus idéologiques ; ceux d’une influence maoïste associant la primauté paysanne à sa militarisation. Cette dernière a renforcé le caractère coercitif de l’encadrement et explique les tensions majeures de l’époque sur la nature des gouvernements locaux - civils ou militaires. Rapidement toutefois, la militarisation paysanne fut réduite à sa plus simple expression et ne s’accompagna que très modestement de l’armement et de la formation des milices rurales. Les étudiants chargés d’alphabétiser les paysans et de porter l’idéologie socialiste dans les campagnes (les zamach), plus portés vers l’établissement de « démocraties rurales » que vers celui d’un gouvernement militaire, furent contrôlés, rappelés dans la capitale pour y être jugés et bien souvent exécutés. Seuls le shengo et la milice témoignèrent durablement d’une justice populaire armée, la milice arrêtant et exécutant les condamnations - souvent sommaires et toujours politisées - du shengo.

Dans le dispositif révolutionnaire, le shengo apparaît comme le véhicule d’une justice d’État rendue par le peuple et pour le peuple. Le terme shengo n’est pas propre au Derg, il désigne un conseil ou ...

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Tableau Récapitulatif des Institutions Révolutionnaires du Derg

Institution Description Fonction Principale
Qebelé Association paysanne communale Encadrement des communautés locales
Shengo Tribunal populaire Justice populaire, résolution des conflits
Milice Comité de défense Maintien de l'ordre, exécution des décisions du shengo
Fermes d'État Exploitations agricoles publiques Production agricole, application des politiques agricoles
Coopérative Groupement de producteurs Mutualisation des ressources, distribution des produits
Carte des régions administratives de l'Éthiopie

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