Comprendre le Taux de Pauvreté en France: Définition et Évolution

La notion de pauvreté est très présente dans le débat public et l’objectif de sa réduction fait globalement consensus. Selon le dictionnaire, la pauvreté est « l’état d’une personne qui manque de moyens matériels, d’argent » (Robert). En 1984, le Conseil européen a adopté une définition légèrement différente : sont considérées comme pauvres les personnes « dont les ressources (matérielles, culturelles et sociales) sont si faibles qu’elles sont exclues des modes de vie minimaux acceptables dans la société ».

Pour assurer le suivi de cet objectif, ils ont défini collectivement plusieurs indicateurs de pauvreté, parmi lesquels pauvreté monétaire et privation matérielle et sociale. Plus récemment, ils ont également défini un nouvel indicateur portant sur le ressenti des ménages en matière de difficultés financières, dénommé pauvreté subjective. L’Insee publie aujourd’hui un panorama des populations concernées par ces situations définies au niveau européen.

Au-delà de ces indicateurs, il existe également des approches complémentaires de la pauvreté, et donc d’autres façons de la mesurer. L’approche la plus naturelle de la pauvreté est l’approche monétaire [Insee, 2024]. Celle-ci identifie les personnes pauvres sur la seule base de leurs revenus : être pauvre, cela signifie disposer d’un revenu inférieur à un certain seuil, nommé seuil de pauvreté. Cela pose tout de suite deux questions : comment définir le revenu ? Et comment définir le seuil de pauvreté ?

Définition du seuil de pauvreté

En France et en Europe, on considère comme pauvres les personnes dont les revenus sont inférieurs à un certain pourcentage du niveau de vie dit « médian ». Ce revenu médian est celui qui partage la population en deux, autant gagne moins, autant gagne davantage. Il est mesuré après impôts et prestations sociales. Le seuil de pauvreté est de plus en plus fréquemment fixé à 60 % du niveau de vie médian.

Le niveau de vie médian désigne le montant pour lequel la moitié des personnes touche moins et l’autre moitié davantage. En France et en Europe, le seuil est le plus souvent fixé à 60 % du niveau de vie médian.

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L'Insee, comme Eurostat et les autres pays européens, mesure en effet la pauvreté monétaire de manière relative alors que d'autres pays (comme les États-Unis ou le Canada) ont une approche absolue. Dans l'approche en termes relatifs, le seuil de pauvreté est déterminé par rapport à la distribution des niveaux de vie de l'ensemble de la population. Eurostat et les pays européens utilisent en général un seuil à 60 % de la médiane des niveaux de vie. Depuis 2000, les pays européens se sont fixé un objectif de réduction de la pauvreté et de l’exclusion sociale. L’Insee publie ce jour une étude sur les caractéristiques des ménages concernés par des situations de pauvreté monétaire, de privation matérielle et sociale ou de difficultés financières.

Le revenu utilisé est le revenu à la disposition du ménage pour consommer et épargner (nommé revenu disponible). En France, l’essentiel des informations nécessaires pour calculer ce revenu sont récupérées dans les données des administrations fiscales et sociales, ce qui garantit leur fiabilité. Au niveau européen, le seuil de pauvreté monétaire est fixé à 60 % de la médiane des niveaux de vie (le montant qui sépare la population en deux parties égales : l’une dont le niveau de vie est inférieur à cette médiane, l’autre qui a un niveau de vie supérieur).

Avec cette approche, une personne pauvre est une personne dont le niveau de vie est nettement plus faible qu’une norme de référence, celle-ci étant déterminée par le niveau de vie des personnes situées au milieu de l’échelle des niveaux de vie. La statistique de la médiane a été privilégiée à celle de la moyenne qui peut être influencée par le niveau de vie des plus aisés : l’hypothèse sous-jacente est que les normes de niveau de vie dépendent davantage des populations du milieu de l’échelle que de celles du haut de l’échelle. Cette approche permet également de mesurer à quel point les revenus des personnes en situation de pauvreté monétaire sont éloignés de ce seuil.

Une personne vivant seule est considérée comme pauvre en France quand ses revenus mensuels sont inférieurs à 859, 1 073 ou 1 288 euros (données 2023 selon l’Insee), selon que l’on utilise le seuil de pauvreté fixé à 40 %, 50 % ou à 60 % du niveau de vie médian.

Pour pouvoir comparer le niveau de vie de ménages de taille différente, l’Insee utilise un système de parts. Le premier adulte vaut une part entière, toutes les personnes de plus de 14 ans comptent pour une demi-part et les moins de 14 ans pour 0,3 part. Chacun ne compte donc pas pour une part entière car à plusieurs, on fait des économies : pas besoin d’une cuisine ou d’une salle de bain par personne, par exemple. Le seuil de pauvreté de 50 % est de 1 073 euros mensuels en 2023 pour une personne seule. C’est équivalent à 1 395 euros pour une famille monoparentale avec un jeune enfant, 1 610 euros pour un couple sans enfant, 2 253 euros pour un couple avec deux jeunes enfants et 2 683 euros pour une famille avec deux adolescents.

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Ces seuils sont des montants maximum, beaucoup de familles pauvres vivent avec bien moins que cela. Lecture : le seuil de pauvreté fixé à 50 % du niveau de vie médian est de 2 683 euros pour un couple avec deux enfants de plus de 14 ans.

Évolution du taux de pauvreté en France

Pour comprendre l’évolution de la pauvreté, il faut prendre du recul. Les variations annuelles, pourtant très commentées, n’ont pas beaucoup d’intérêt compte tenu des marges d’erreur de ce type d’enquête.

Sur longue période, après une baisse importante dans les années 1970 et 1980, le taux de pauvreté s’est stabilisé jusqu’au milieu des années 2000. Il s’est remis à progresser ensuite. À son point le plus bas en 2004, le taux était de 2,8 % au seuil de 40 % du niveau de vie médian (le seuil de grande pauvreté), de 6,8 % au seuil de 50 % et de 12,4 % au seuil de 60 %. En 2023, ces taux sont nettement supérieurs. En proportion de la population, la pauvreté n’explose pas en France.

Le taux de pauvreté augmente en France depuis le début des années 2000. Entre 2003 et 2023, il a progressé de 7,1 % à 8,4 % au seuil situé à 50 % du niveau de vie médian, et de 13 % à 15,4 % au seuil de 60 % selon l’Insee. L’essentiel de la hausse a eu lieu dans les années 2000.

Si on utilise le seuil de 50 % (lire notre définition), le nombre de pauvres a augmenté de 4,1 à 5,4 millions au cours de cette période, pour partie du fait de la progression de la population. Cette remontée constitue un changement important. La pauvreté avait nettement baissé dans les années 1970 et 1980. Au seuil de 50 %, le taux de pauvreté s’est réduit de 12 % à 8 % entre 1970 et 1990, le nombre de pauvres est alors passé de 5,8 à 3,8 millions alors que la population augmentait. À l’époque, les revenus des classes moyennes s’élèvent, mais ceux des plus modestes s’accroissent davantage, en dépit de la montée du chômage qui s’amorce à partir de la fin des années 1970. Les plus pauvres rattrapent les revenus des classes moyennes.

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Le milieu des années 1990 et surtout le début des années 2000 ont marqué un tournant. À partir de ce moment, la pauvreté progresse sous l’effet de plusieurs facteurs différents. Le nombre de familles monoparentales aux faibles revenus s’élève. Même si la France est moins accueillante que ses voisins, l’immigration reprend. Mais, au fond, la hausse de la pauvreté résulte d’une croissance qui demeure historiquement faible et, en conséquence, d’un niveau de chômage élevé. L’amélioration de la situation de l’emploi depuis 2015 a un effet réduit, car elle s’accompagne d’une augmentation de la précarité et qu’elle concerne peu les ménages très modestes.

Les données de l’Insee s’arrêtent en 2023, année marquée par une forte hausse de la pauvreté. Il est impossible de dire ce qui s’est passé depuis, faute de données plus récentes. L’inflation a ralenti, ce qui est une bonne chose pour les plus modestes, mais le chômage ne baisse plus.

La crise financière de la fin des années 2000 marque une cassure. La montée du chômage touche les classes moyennes dont le niveau de vie ne progresse plus. La période 2008-2018 s’illustre par une immobilisation du niveau de vie médian. Faute de croissance, la France entre dans une période longue de stagnation. En 2019, les seuils de pauvreté mensuels ont augmenté de près de 50 euros du fait d’une élévation du niveau de vie médian. Le niveau de vie des classes moyennes a progressé sous l’effet des mesures de soutien du pouvoir d’achat, mises en place suite aux manifestations des « gilets jaunes ».

Les dernières données de l’Insee datent de 2023. Ces données tiennent compte de l'inflation.

Tableau récapitulatif des seuils de pauvreté en 2023

Voici un tableau récapitulatif des seuils de pauvreté en France en 2023, basés sur les données de l'Insee :

Seuil de pauvreté Revenu mensuel pour une personne seule Nombre de personnes pauvres (millions) Taux de pauvreté
50% du niveau de vie médian 1 073 euros 5,4 8,4%
60% du niveau de vie médian 1 288 euros 9,8 15,4%

Lecture : si l'on fixe le seuil de pauvreté à 50 % du niveau de vie médian (1 073 euros par mois pour une personne seule), 5,4 millions de personnes sont pauvres, soit 8,4 % de la population.

Lecture : en 2023, 8,4 % de la population vit sous le seuil de pauvreté fixé à 50 % du niveau de vie médian. Lecture : en 2023, 5,4 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté fixé à 50 % du niveau de vie médian.

Évolution du taux de pauvreté en France
Source: Observatoire des inégalités

Les différentes approches de la pauvreté

La pauvreté ne se limite pas à sa dimension monétaire. Une autre approche de la pauvreté consiste à mesurer non pas l’insuffisance des revenus mais directement ses conséquences sur les conditions de vie : privations, impossibilité d’acquérir ou de consommer certains biens, d’atteindre un certain niveau de confort ou enfin d’honorer certaines dépenses obligatoires.

Comme pour l’approche monétaire, les pays européens se sont entendu pour construire un indicateur commun : l’indicateur de privation matérielle et sociale [Fahmy and al., 2016]. Selon les données du dispositif SRCV, début 2023, 9 millions de personnes vivant dans un logement ordinaire en France (hors Mayotte) déclarent au moins cinq privations, soit 13,6 % de la population [Gleizes et Solard, 2024]. Les privations les plus citées concernent l’incapacité à faire face à une dépense imprévue de 1 000 euros (29 %), l’impossibilité de se payer une semaine de vacances (25 %) ou encore de remplacer des meubles usés ou abîmés (17 %).

Enfin, l’Insee et les instituts de statistiques européens s’efforcent de mesurer le ressenti des personnes concernant leur situation financière à partir d’informations collectées par enquête [Tavernier, 2024]. L’approche dite « subjective » se fonde sur ce ressenti pour identifier les personnes qui déclarent des difficultés financières en fin de mois. Selon l’approche subjective européenne, les personnes répondant « très difficilement » et « difficilement » sont considérées comme pauvres subjectivement.

Selon l’approche absolue, les personnes pauvres sont celles qui ne peuvent pas accéder à un certain seuil de ressources considéré comme un minimum vital : le nombre de personnes pauvres ne dépend que du niveau de vie des personnes les plus modestes. Selon l’approche relative (approche retenue pour l’indicateur de pauvreté monétaire européen), les personnes pauvres sont celles dont le niveau de vie est sensiblement plus faible qu’une norme de référence (le niveau de vie médian) : le nombre de personnes pauvres dépend alors du niveau des inégalités parmi la moitié de la population la plus modeste.

Une approche légèrement différente consiste à modifier au fil du temps la composition du panier de biens pour tenir compte de l’évolution des modes de consommation dans la société. Cette approche est mobilisée notamment par le Conseil national de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE) qui produit ponctuellement des statistiques basées sur des « budgets de référence » [CNLE ; 2022]. Ces budgets de référence, dont l’objectif est de « satisfaire les besoins indispensables pour faire face aux nécessités de la vie quotidienne et participer pleinement à la vie sociale », sont élaborés par consultation citoyenne.

Les personnes dont les revenus propres ou ceux de leur ménage sont inférieurs à certains seuils sont éligibles à des minima sociaux comme le revenu de solidarité active (RSA), l’allocation adulte handicapé (AAH) pour les personnes en situation de handicap, ou encore le minimum vieillesse (ASPA) pour les retraités. Implicitement, ces personnes sont celles reconnues par l’administration comme disposant de moyens financiers limités (pauvreté dite « administrative »).

La Drees, le service statistique des ministères sanitaires et sociaux, publie tous les ans les effectifs d’allocataires de ces minimas. Mesurer la pauvreté à partir de ces chiffres soulève néanmoins plusieurs difficultés. D’abord cette mesure dépend des barèmes et des règles d’attribution de ces prestations sociales. En cas d’évolution des règles, le nombre d’allocataires pourrait diminuer ou augmenter sans que cela ne reflète réellement une évolution des revenus des plus modestes.

La pauvreté est un phénomène complexe à appréhender dans sa globalité. Au-delà des dimensions abordées par ce billet de blog, plusieurs autres dimensions ont été mises en exergue par divers travaux de recherche. Ainsi, en 2019, ATD Quart Monde et l’Université d’Oxford ont publié un rapport sur les dimensions cachées de la pauvreté, à la suite d’un travail de recherche mené dans six pays (dont la France), et associant universitaires, professionnels du travail social, et personnes ayant l’expérience directe de la pauvreté.

Il ressort de ces travaux que certaines dimensions non monétaires sont très souvent complémentaires de l’approche monétaire, constituant ainsi un ensemble de difficultés se cumulant les unes avec les autres. Les réflexions se poursuivent pour compléter les statistiques existantes sur les dimensions non monétaires de la pauvreté, par exemple sur les sujets de difficultés administratives ou...

Les différentes formes de pauvreté en France
Source: Vie Publique

Qui est touché par la pauvreté monétaire ?

La pauvreté monétaire touche en premier lieu les chômeurs (36,1 %). Les salariés ont le taux de pauvreté le plus faible (6,6 %). Les inactifs sont plus exposés à la pauvreté monétaire que les salariés (19,2 %). En 2023, 2,3 millions de travailleurs sont pauvres.

Les jeunes de moins de 25 ans sont plus touchés par la pauvreté. Les immigrés sont plus souvent touchés en raison de difficultés d’accès à l’emploi et de faibles revenus d’activité.

Notre pays est en Europe l’un de ceux qui parviennent le moins mal à contenir le phénomène. La hausse du taux de pauvreté ne veut donc pas dire que les plus pauvres s’appauvrissent, mais qu’une part croissante de la population la plus modeste s’éloigne du niveau de vie des classes moyennes. La fracture sociale n’est pas seulement le fait de l’enrichissement des plus aisés de notre société, elle se creuse aussi par le bas.

Que s’est-il passé depuis 2023 ? La baisse du chômage entamée en 2015 est désormais à l’arrêt, ce qui aggrave la situation en bas de l’échelle des revenus. L’inflation semble jugulée, un signe positif pour les plus modestes. Beaucoup va dépendre de la revalorisation des prestations sociales. Si les plus modestes sont les cibles des économies budgétaires, alors il faudra s’attendre à une poursuite de l’augmentation de la pauvreté.

La pauvreté atteint un niveau record en France

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