Julien Lefournier : présentation, parcours et regards sur la finance verte
Julien Lefournier, diplômé de l'École des Mines de Paris, a travaillé pendant vingt‑cinq ans sur les marchés financiers. J’ai travaillé pendant 25 ans sur les marchés de capitaux. Je suis venu aux marchés par les maths, les processus stochastiques constituant un outil important de cette finance. J’ai débuté à la SG où j’ai été recruté dans une toute petite équipe de traders‑arbitragistes, composée quasi‑uniquement d’ingénieurs issus de grandes écoles. C’est terriblement français d’imaginer que de jeunes diplômés qui n’ont aucune expérience des marchés puissent les arbitrer! Inconcevable dans une banque américaine. Étape extrêmement formatrice bien sûr.
Concrètement, il s’agit de conseiller les émetteurs potentiels (États, entreprises, institutions financières etc.) sur leur stratégie et opportunités d’emprunt obligataire dans le marché (quand, combien, comment, à quel prix, dans quelle devise, etc.). Il s’agit donc de financements désintermédiés, c’est‑à‑dire qui ne passent pas par les bilans des banques. C’est devenu mon métier transactionnel pour de nombreuses années, chez Merrill Lynch, RBS puis CACIB. Ensuite j’ai voulu avoir une expérience différente et je suis devenu responsable de la distribution des produits de marché (tous produits, tous clients) pour la zone France‑Benelux. C’était un poste opérationnel important, représentant à peu près le tiers des revenus des ventes de la banque sur les marchés financiers.
Après cette carrière en banque, j’ai quitté l'industrie bancaire et j’interviens depuis sur les limites de la finance verte. Il est membre du collectif FORTES qui promeut la « Formation à la Transition écologique et sociale dans l’Enseignement Supérieur » et co‑auteur du petit manuel Déverrouiller l’économie : une approche systémique de la transition écologique et sociale (LLL). Il est expert indépendant associé à l’Institut Veblen et à la chaire Énergie et Prospérité et contributeur sur Bon Pote.
Pourquoi s’intéresser à la finance verte ?
Une partie de la finance devient "verte", censée favoriser la transition écologique et énergétique, voire sauver le monde pour les plus audacieux de ses défenseurs. Impressionnante transformation quand la raison d'être de la finance reste... Comment les mêmes acteurs financiers pourraient d'une part, faire ce qu'ils font normalement, c'est‑à‑dire maximiser le rendement de leurs investissements et, d'autre part, accepter de le réduire pour limiter la dérive climatique, dépolluer ou rendre l'air respirable ?
Les expressions « finance verte » ou « finance durable » sonnent creux, car on ne sait pas très bien à quoi elles font référence. Qu’est‑ce qui les différencie de la finance classique ?
Lire aussi: SEO freelance : Le point de vue de Julien Blanchard
Le diagnostic de Julien Lefournier : la finance ne peut pas, seule, verdir l’économie
Pour moi, le fait même de parler de finance verte est déjà un échec. Car lorsqu’on parle de finance verte, on ne parle pas de finance, car la finance est un système global. La finance ne fait ni mieux ni pire que ces entreprises qui se sont mises au "vert", au "durable" ou à "l'éco‑responsable" de manière superficielle, exploitant une nouvelle forme de suggestion commerciale, un nouveau business.
La première chose qu’on apprend quand on ouvre un livre de finance, c’est d’évaluer le couple risque‑rendement. Tout le monde comprend le rendement. Plus le risque associé à un investissement est grand, plus le rendement espéré doit être élevé pour le compenser. Dans la pratique, ces fonds se comparent à (voire finalement répliquent) des indices de référence qui permettent en quelque sorte des comparaisons plus objectives.
Vous expliquez avec justesse que les produits financiers sont structurellement prisonniers de leurs méthodes d’évaluation du court et moyen terme, et qu’ils ne peuvent pas plaider pour une transition écologique volontaire. Le prix de tout actif financier est en effet la valeur actuelle de tous les revenus futurs auxquels sa détention donne droit, calculée avec un taux d’actualisation correspondant au rendement attendu du titre. Dans ces flux, tu n’as, d’une part, aucune facturation des coûts cachés de la pollution (ni d’ailleurs de prise en compte possible d’externalité positive, par exemple la reconstruction d’un puits carbone), et, d’autre part, leur actualisation écrase le futur.
Selon Alain Grandjean et moi, une finance qui serait réellement durable devrait satisfaire deux conditions, la première c’est que le sous‑jacent du financement soit bien vert (si on finançait une centrale thermique à charbon, ça ne peut pas aller…) et la seconde, c’est que les apporteurs de capitaux prennent justement leur part de cette prime verte à travers une exigence de rentabilité inférieure à ce qu’elle serait pour l’alternative brune. Sinon, ce sont les autres (l’État, c’est‑à‑dire les contribuables, les consommateurs) qui font l’effort pécuniaire, et la finance concernée ne serait que la pratique financière lambda - il n’y a ni contribution singulière ni incitation, donc en particulier aucune accélération en faveur de la transition.
Les obligations vertes : un exemple symbolique
Parlons maintenant de ce qui je crois a été à l’origine de ton livre : l’obligation verte. On lit partout que c’est la Rolls‑Royce pour le climat, que nous avons enfin un produit vert. En 2007, la Banque européenne d’investissement (BEI) a émis une première obligation visant à financer des projets liés à la protection du climat. L’année suivante, en 2008, la Banque mondiale a émis le premier « green bond » ou obligation verte. Comme le financement obligataire a été une grande partie de ma vie professionnelle, j’ai été tout de suite très intéressé. Or j’ai découvert que ce titre était totalement creux.
Lire aussi: Actualités de BERNER Sarl à Saint-Julien
Si je résume : une obligation verte, c’est juste une obligation. La différence est dans l’appellation. D’ailleurs, avant l’accord de Paris, les obligations vertes n’intéressaient personne, ce qui est significatif. Quand un produit est pertinent pour un financier, en général, tout le monde se précipite pour le copier. En ce qui concerne les obligations vertes, si l’on regarde le nombre d’émissions à partir de 2008, on constate qu’il n’y a eu aucun intérêt des financiers. Cette façade est devenue par la suite un moyen de communication désirable.
Mon sujet, en tant que financier, ce n’est pas le projet en lui‑même, c’est demander si l’outil « obligation verte » modifie d’une manière ou d’une autre la dynamique financière d’allocation d’actifs vers des projets vraiment durables. La réponse est non. Les financiers ne mettent rien de concret sur la table en contrepartie et n’offrent pas la moindre baisse du coût de financement à l’emprunteur. Certaines personnes disent que le premium vert existe. Tu expliques pourtant que ce n’est vrai ni sur le marché primaire, ni sur le marché secondaire dans ton livre…
Greenwashing, labels et taxonomie : le flou entretenu
La finance verte peut être un village Potemkine, pas une alliée du climat. Présenté par les banques comme une alliée dans la lutte contre le changement climatique, ce concept flou est devenu le principal outil privilégié du greenwashing dans la sphère financière. Les expressions « blue », « green », « sustainable ».. y a‑t‑il un seul intérêt à ces adjectifs, ou est‑ce simplement du greenwashing ?
On exige de l’information, comme si cela suffisait à changer le monde. L’information est bien sûr nécessaire, mais pas suffisante. Pour l’instant, nous n’avons fait que de la transparence et du reporting, en pensant que les acteurs financiers agiront une fois l’information obtenue, ce qui est un leurre. La priorité est donc d’instaurer des réglementations normatives qui façonnent le comportement des acteurs financiers.
Il y a aujourd’hui les prémices d’une telle réglementation au sein de l’Union européenne, mais il va falloir aller plus loin et s’assurer que les autorités de supervision, comme l’AMF et l’ACPR en France, aient les moyens de contrôler le contenu et l’application de ces plans. Une autre réglementation normative serait d’interdire tout simplement de financer les actifs incompatibles avec une trajectoire à +1,5 °C, comme de nouveaux projets fossiles, de la même manière qu’en 2035, il sera interdit aux constructeurs automobiles de vendre des voitures à moteur thermique.
Lire aussi: SARL Puits Julien : Responsabilité
En Europe, on s’est fatigués à mettre en place une taxonomie verte européenne qui, au final, ne sert pas à grand‑chose. Mesurer c’est comprendre mais comprendre ce n’est pas agir ! Le règlement SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation) est plutôt une farce. Les critères utilisés pour qualifier certains fonds d’investissement de « durables » n’arrêtent pas de varier.
Banques, marchés et responsabilité : limites et leviers
Les banques ont financé massivement l’expansion des énergies fossiles : la 15e édition du rapport Banking on climate chaos révèle que les grandes banques françaises ont accordé près de 67 milliards de dollars à l’expansion des énergies fossiles entre 2021 et 2023, avec en tête le pétrole et le gaz. Pour construire les infrastructures nécessaires à la production des hydrocarbures, les banques ont eu massivement recours à une technique dite de « financement de projet » via laquelle un financement ad hoc est associé à un projet spécifique. Mais l’argent est fongible : si une entreprise pétrolière dépense 20 milliards, dont 15 pour des projets d’expansion fossile et 5 pour des énergies renouvelables, la banque qui lui a prêté deux milliards ne peut pas savoir quels projets seront financés avec son prêt.
Il faut qu’il y ait plus d’éducation à la finance. Car si l'on veut faire advenir des transformations réglementaires, il faut un rapport de force. Et pour l’engager, il faut qu’il y ait une mobilisation sociale, que ces sujets deviennent une préoccupation.
Les banques centrales ont la responsabilité de penser la stabilité du secteur financier sur le long terme. Leur second mandat consiste à participer aux objectifs de l’Union européenne, parmi lesquels figure la lutte contre le dérèglement climatique. Donc, non seulement elles ont la capacité d’influencer le comportement des acteurs financiers, mais c’est leur devoir de soumettre leur politique monétaire aux objectifs climatiques. En revanche, l’approche par le risque financier ne va pas nécessairement permettre de mettre en place des mesures d’évitement.
La BCE a un vrai rôle à jouer : elle est un investisseur majeur du marché. Pendant la crise de 2008, elle détenait 50 % des titres de certains États. Elle a donc une puissance de frappe considérable ! Or, son discours se concentre principalement sur le risque financier et l’inflation - qui sont les impératifs de son mandat. Toujours l’approche par le risque, donc, qui est inopérante…
Risques climatiques et mythe de l’efficience des marchés
En 2015, Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, théorise la « tragédie des horizons » : il souligne le conflit entre le long terme des risques climatiques et la focalisation à court terme des marchés financiers. Carney identifie trois types de risques climatiques auxquels les entreprises sont exposées : les risques physiques (catastrophes climatiques), les risques juridiques (litiges liés aux dommages climatiques) et les risques de transition (dépréciation des actifs fossiles). Carney avertit que, dans un monde qui se réchauffe, les affaires deviendront de plus en plus difficiles et donc que les acteurs financiers ont un intérêt à agir.
Cependant, l’approche par le risque suppose que les acteurs financiers puissent appréhender précisément les risques climatiques (ce qui n’est pas le cas) et que les risques identifiés sur le long terme soient assez puissants pour motiver une action immédiate. Par exemple, face aux risques climatiques - qu’ils ont identifiés dès 1973 -, les assureurs préfèrent augmenter leurs prix et ne plus assurer les zones les plus à risque que de renoncer aux énergies fossiles, encore très lucratives. L’objectif est donc de passer entre les gouttes du dérèglement climatique, et non de le prévenir.
La logique du « passager clandestin » est centrale : chacun espère profiter des efforts des autres sans contribuer. Concernant un bien collectif comme le climat, tout le monde adopte le même raisonnement, et donc, le train ne part pas !
Ce que propose Julien Lefournier : régulation normative et mobilisation
La priorité est d’instaurer des réglementations normatives qui façonnent le comportement des acteurs financiers. Par exemple, une réglementation qui les obligerait à mettre en place un plan de transition aligné avec un scénario de +1,5 °C, fondé sur les données actuelles de la science. Il y a aujourd’hui les prémices d’une telle réglementation au sein de l’Union européenne, mais il va falloir aller plus loin et s’assurer que les autorités de supervision aient les moyens de contrôler le contenu et l’application de ces plans.
Une autre réglementation normative serait d’interdire tout simplement de financer les actifs incompatibles avec une trajectoire à +1,5 °C, comme de nouveaux projets fossiles. De la même manière qu’en 2035, il sera interdit aux constructeurs automobiles de vendre des voitures à moteur thermique.
Les pays peuvent aussi dissuader les banques qui investissent dans les énergies fossiles en les régulant directement. Un autre levier, c’est la fiscalité. On sait très bien attirer l’investissement, avec des ristournes d’impôts, par exemple. D’ailleurs, si les énergies renouvelables sont rentables, c’est parce que la France les finance en partie avec de l’argent public.
Julien Lefournier - Le mirage de la finance verte (16/11/2022)
Limites des solutions « purement financières » et appel à l’action politique
La finance ne peut pas faire beaucoup mieux que de prendre des paris, ce qui signifie comprendre si les émetteurs de titres ou les emprunteurs sont bien positionnés au regard de l’enjeu climatique, avec des métriques permettant d’évaluer l’impact carbone d’une activité. Mais pour que l’économie dans son ensemble se décarbone, ce n’est donc pas sur les financiers qu’il faudra compter : ceux‑ci placeront quoi qu’il advienne l’argent qui leur a été confié par les épargnants. Cette décarbonation viendra nécessairement des clients ou de la puissance publique (et si ça ne vient pas assez vite des clients il faut que la puissance publique s’en mêle).
La seule volonté des financiers peut‑elle contraindre les entreprises à opérer d’une manière plus « verte » ? Las : la finance ne peut rien faire d’autre que d’investir dans l’économie telle qu’elle se présente, et il n’est pas du pouvoir des financiers de changer les systèmes productifs de façon à les mettre en conformité avec le climat sans que l’épargnant n’y perde quoi que ce soit. Pour faire évoluer le système, il faut changer les règles du jeu pour tout le monde : ça s’appelle la réglementation. Encore faut‑il qu’elle soit efficace.
Tableau synthétique : acteurs, leviers et limites
| Acteur | Levier potentiel | Limites identifiées |
|---|---|---|
| Banques commerciales | Restriction des financements aux projets fossiles, conditions de crédit | Argent fongible, relation client, profitabilité à court terme |
| Marchés financiers / investisseurs | Labels, exclusions, investissement ISR | Couple risque‑rendement, devoir fiduciaire, faible impact systémique |
| Banques centrales | Politique monétaire et portefeuille d'actifs, influence macro | Mandat centré sur inflation et stabilité, approche risque limitée |
| Pouvoir politique | Régulation normative, fiscalité, interdictions ciblées | Nécessite volonté politique et mobilisation sociale |
En somme, la finance verte telle qu’elle est aujourd’hui est souvent une façade. Pour Julien Lefournier, il faut combiner réglementation, mobilisation sociale et politiques économiques, monétaires et fiscales déterminées pour contraindre le marché et faire enfin correspondre les flux financiers aux exigences d’une transition réellement ambitieuse.
balises: #Financ
