La drôle de crise de la CFE-CGC : explications

Le syndicat des cadres n’arrête pas de tailler des croupières à la CGT. Au point de lui passer devant dans certaines entreprises. C'est historique : la CFE-CGC est devenue il y a quelques semaines le premier syndicat d’EDF. La centrale de Sophie Binet n’avait jamais été dépassée depuis la création de l’entreprise en 1946. Même si on voyait la CGC grappiller des points depuis des années, cette bascule a fait l’effet d'une bombe. Surtout que ce n’est pas un cas à part. La CFE-CGC est aussi devenue première ces dernières années chez Renault ou plus récemment chez Stellantis. Le syndicat est aussi en tête dans des entreprises comme la Société Générale ou BNP. Bref, il s’installe.

Même si le patron de la CGC le réfute, il y a un élément assez logique : il y a de moins en moins d’ouvriers dans les usines. Ce qui a tendance à réduire les troupes naturelles de la CGT, de SUD ou encore de FO. Le politologue spécialiste des syndicats, Jean-Marie Pernot le résume très bien « l'évolution sociologique joue contre la CGT ». On pourrait aussi ajouter que l’engagement a évolué. Les jeunes qui arrivent dans les entreprises à des postes de techniciens ou de maintenance ont beaucoup moins en tête la lutte des classes ou l’époque des grandes luttes ouvrières.

Une mutation sociologique et professionnelle

La CFE-CGC est constituée par 64 % d’ingénieurs et de cadres et 36 % d’agents de maîtrise et de techniciens. Elle ne compte que 28 % de femmes, et sa population est vieillissante : 54 % des adhérents ont plus de 50 ans. L’évolution sociologique joue contre la CGT. Le syndicat des cadres a une approche très professionnelle du syndicalisme. Son truculent patron François Hommeril le reconnaît. Comme une entreprise qui doit gagner des marchés pour grossir, “nous, on doit gagner des adhérents pour être plus fort”.

En pleine crise du syndicalisme, la CGC s'enorgueillit de faire croître ses troupes de 2 à 3% par an. La CFE-CGC compte bien profiter de son nouveau statut pour peser dans les discussions. Plus question d'apparaître comme le syndicat complémentaire. Et ça, ça joue aussi. La CGC est beaucoup plus radicale dans ses prises de positions qu’il y a plusieurs années. François Hommeril en tête de cortège pendant la réforme des retraites n’a pas de mots assez durs pour dénoncer la politique menée par Emmanuel Macron. “Niveau social il n’y a rien à retenir. Tout a été fait à l’envers”, selon lui.

Crise interne et quête identitaire

Réunie en congrès à Saint-Malo, du 17 au 19 avril, la CFE-CGC cherche à sortir de sa tourmente interne. A l’origine de cette drôle de crise, la réforme de la représentativité syndicale de 2008 a plongé la CFE-CGC, née en 1944, dans une crise identitaire qui s’est prolongée par une crise de gouvernance. En 2009, « BVC », alors soutenu par Mme Couvert - qui deviendra son numéro 2 en 2010 -, envisage de faire de la CFE-CGC une confédération généraliste ouverte à tous les salariés. Il entame un rapprochement avec l’UNSA, syndicat autonome surtout implanté dans le secteur public, avec l’idée de fusionner les deux organisations.

Lire aussi: comment booster la visibilité de sa PME

M. Van Craeynest ayant remballé son rêve généraliste, la CFE-CGC décide, lors d’une assemblée générale extraordinaire en décembre 2012, de réformer ses statuts pour réaffirmer « la vocation de la confédération chargée de défendre l’intérêt des cadres ». Le vote est acquis à une majorité de 96,4 %… « L’alliance avec l’UNSA a échoué, assure aujourd’hui Mme Couvert, et nul ne pense à revenir en arrière. Le débat est clos. Mais l’échec de cette quête identitaire ne met pas fin à la tourmente interne. Au contraire. Affaiblie, inaudible, la CFE-CGC disparaît des écrans radar, sauf lorsqu’elle signe, le 11 janvier, l’accord sur l’emploi avec la CFDT et la CFTC.

Le verdict du 29 mars sur la représentativité des syndicats semble pourtant valider l’option généraliste : tous collèges confondus, la CFE-CGC, avec 9,43 % des voix, arrive en quatrième position. Un résultat décevant alors que la centrale des cadres a perdu la présidence de l’Agirc - les régimes de retraite complémentaire des cadres qu’elle a porté sur les fonts baptismaux en 1947 - au profit de la CFDT, et de la Caisse nationale d’assurance-vieillesse, au profit de FO.

Conflits de leadership

Les tensions sont tellement vives au sommet de la CFE-CGC que BVC décide, avant de se raviser, de porter plainte contre Mme Couvert et plusieurs fédérations accusées de mener une entreprise de déstabilisation contre lui. Ne pouvant se représenter, M. Van Craeynest, qui prononcera un simple mot de bienvenue à Saint-Malo, cherche à barrer la route à sa numéro 2, recherchant une « candidature alternative ». Arithmétiquement, sur le papier, Mme Couvert fait figure de grande favorite, ayant le soutien de 13 fédérations, dont celle de la banque, qui lui garantit le vote de ses 77 délégués, mais elle craint le « tout sauf Carole », incriminant une campagne de rumeurs visant à la dénigrer.

“On essaie de me présenter comme une madame folle-dingue”, assure-t-elle en redoutant des « dérapages » lors du débat qui l’opposera, mercredi, à M. Face à elle, M. Hommeril n’entend pas jouer la candidature de témoignage. « Je pense que je suis un très bon candidat. Je ne me connais pas d’ennemi dans la confédération. » Se gardant bien de mettre en avant le soutien de BVC, il croit en sa bonne étoile : « Je suis le candidat qui va gagner et qui va déjouer les pronostics. »

Quand on lui demande ce qui le sépare de Mme Couvert, la réponse fuse : « Tout. Elle est dans un fonctionnement un peu clanique, et veut exclure ceux qui ne la soutiennent pas. » Ne cachant pas un tempérament « un peu volcanique », M. Hommeril, qui fait équipe pour le secrétariat général avec le numéro 2 de la fédération de la métallurgie, Jean-Yves Hemery, promet un avenir « apaisé et ambitieux pour la CFE-CGC ». Plus politique dans son programme, il juge que dans « une société désorientée, les classes moyennes sont montrées du doigt ».

Lire aussi: Comprendre la Crise

Des pratiques syndicales réactualisées

Développement à marche forcée du télétravail, des visioconférences et des outils digitaux, baisse des déplacements terrain pour prendre le pouls des problématiques vécues par les salariés, inflation du nombre de réunions des instances et donc de la charge de travail : les élus du personnel, très sollicités, ont été confrontés à des difficultés inédites pour accompagner la poursuite ou la reprise d’activité dans des conditions garantissant la sécurité des salariés. Les comités sociaux et économiques (CSE) ont aussi dû repenser la façon de communiquer avec les salariés. Les traditionnels procès-verbaux, exhaustifs mais souvent publiés dans un délai relativement long, ne suffisent plus pour informer en temps réel face à des circonstances évolutives.

« Lors du premier confinement, j’ai fait aux salariés un retour quotidien des réunions avec la direction », relate Élisabeth Jacques, déléguée syndicale centrale CFE-CGC chez Arc international. Autre composante de l’activité syndicale ces derniers mois : la multiplicité des négociations car, outre la gestion quotidienne de la crise (protocole sanitaire, continuité d’activité à domicile, chômage partiel, etc.), les autres sujets spécifiques n’ont pas été mis entre parenthèses. Dans beaucoup d’entreprises, le télétravail a été un des principaux sujets abordés en CSE. Plus que jamais, les élus du personnel s’efforcent, malgré le contexte, d’assurer une remontée efficace des infos sur les conditions de travail des salariés, souvent dégradées.

La stratégie de la CFE-CGC : poids politique et négociations

Il entend surtout peser de tout son poids dans la négociation en cours sur le travail des seniors. Pour la CFE-CGC, c’est la mère des batailles. Il veut pousser le gouvernement à contraindre les entreprises à préparer au mieux les 10 dernières années de la carrière des salariés. Comment ? En adaptant notamment le temps de travail des plus âgés.

Et il compte bien le faire savoir à Gabriel Attal qu’il rencontre aujourd’hui pour la première fois. Pas sûr que ces récents succès électoraux suffisent à faire plier le gouvernement. Le syndicat des cadres n’arrête pas de tailler des croupières à la CGT. Au point de lui passer devant dans certaines entreprises.

Perspectives contradictoires

Reflecting changes in the CFE-CGC for 15 years, the article examines the reasons for its leaders' repeated strategic hesitations to face its decline. This “phoney crisis” reflects an increasing difficulty in structuring a homogeneous representation of a social group, the management group, which is inherently heterogeneous. Based on a survey articulating quantitative data on participants in the 2010 congress of the Confederation, observations in different structures and interviews with militants, the article examines how sociodemographic changes of management have contrasting effects on organizational structures and lead to conflicting perceptions of the changing context.

Lire aussi: Entreprendre en temps de crise : des exemples concrets

Élément Observation
Profil des adhérents 64 % ingénieurs/cadres, 36 % techniciens/agents de maîtrise, 28 % de femmes, 54 % >50 ans
Orientation stratégique De la quête généraliste à la réaffirmation de la défense des cadres
Pratiques récentes Augmentation du télétravail, digitalisation des échanges, multiplication des négociations
Poids électoral Progression dans des grandes entreprises (EDF, Renault, Stellantis, banques)

La CFE-CGC compte jouer de son nouveau statut et de ses succès pour peser dans les discussions et ne plus apparaître comme le syndicat complémentaire. Elle essaye de transformer des victoires locales en influence nationale tout en réorganisant ses modes d’action et sa gouvernance, alors même qu’elle a connu des épisodes de cris et de confrontations internes.

balises: #Cfe

Articles populaires: