Problématique TPE : la « jungle » de Calais — enjeux sociaux et politiques

Des violences policières répététives contre les migrants qui tentent d’entrer en Grande-Bretagne. côtes brisées, œil perdu, blessures à la jambe, doigts disloqués : six mois après le démantèlement de la « jungle » de Calais, les migrants restés ou revenus dans la région subissent des violences quotidiennes, notamment policières, selon un rapport publié fin avril par l’ONG britannique Refugee Rights Data Project (RRDP).

« Ils me battent presque quotidiennement. Je me suis fait asperger de gaz lacrymogène à plusieurs reprises », a ainsi raconté aux enquêteurs un jeune Érythréen de 17 ans. Son témoignage n’est pas isolé.

L’organisation s’est rendue dans la région de Calais le mois dernier et à Paris en janvier pour y conduire des entretiens avec 213 personnes, dont 86 mineurs. La situation à Calais et à Grande-Synthe est dramatique. Tous les observateurs s'accordent pour le dire.

Concentration des campements et réponses politiques

A Calais comme à Grande Synthe, les campements de migrants « concentrent toutes les difficultés » et divisent la classe politique. « Inacceptable », « explosif », « indigne », « camps de la honte », « zone de non-droit »… Face à un constat unanime, et une situation qui s’envenime, la réponse doit-elle être urbanistique, humanitaire ou sécuritaire ?

Les autorités placent régulièrement la situation de Calais dans le contexte de la crise des réfugiés qui touche l’Europe depuis l’été 2015. Certes, la présence des migrants sur le littoral atteint aujourd’hui des niveaux élevés. Cependant, le phénomène de concentration dans le Calaisis n’est pas nouveau. Il est même ancien.

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Il prend de l’importance dès 1999 avec l’arrivée de réfugiés du Kosovo et l’ouverture d’un centre à Sangatte qui accueille 67 000 personnes pendant trois ans. Il est fermé le 31 décembre 2002 à l’issue de négociations entre la France et le Royaume-Uni. Mais les migrants sont toujours présents plus ou moins nombreux et visibles.

Facteurs explicatifs de la fixation sur Calais

Les raisons de cette installation temporaire sont connues. La Mer du Nord constitue un obstacle naturel. Ce sont surtout les contrôles pour le franchissement de cette frontière extérieure à l’espace Schengen qui rendent les traversées difficiles.

Par ailleurs, des liens familiaux, personnels et linguistiques peuvent expliquer la volonté de rejoindre le Royaume-Uni. Cependant, pour un nombre important de migrants, l’eldorado britannique est la conséquence des mauvaises conditions d’accueil dans les pays de transit, y compris la France.

Actions publiques et dispositifs d’accueil

Un changement de cap s’opère à la suite de l’échec d’opérations de démantèlement au cours de l’été 2014. Le ministre de l’Intérieur met en place une mission visant à proposer des solutions « qui permettent de concilier la mise en place de dispositifs respectueux des droits des migrants…avec l’objectif d’éviter les phénomènes de concentration ».

Au début de l’année 2015, un centre d’accueil de jour ouvre. Il propose des équipements sanitaires, des soins, des repas et des places d’hébergement pour des femmes et des enfants. À partir du mois d’octobre 2015, près de 170 centres d’accueil et d’orientation (CAO) ouvrent sur l’ensemble du territoire français pour offrir un hébergement transitoire aux migrants de Calais. Selon le ministère de l’Intérieur, plus de 6 000 personnes y ont été accueillies à ce jour.

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Enfin, à la suite d’une condamnation du Conseil d’État sur les conditions de vie des migrants, les campements sont progressivement détruits dans le cadre « d’opérations de mise à l’abri ».

Limites structurelles du système d’asile français

Or, l’ensemble des acteurs de l’asile s’accorde à penser que le système d’asile français est à bout de souffle. Ici encore, la crise des réfugiés est un coupable trop facilement désigné. En réalité, la crise de l’asile en France est antérieure à 2015 et trouve des raisons structurelles du fait de l’absence d’investissement depuis le début des années 2000.

Il en résulte des délais disproportionnés d’accès à la demande d’asile, une augmentation de la durée de la procédure d’asile et un nombre croissant de demandeurs d’asile laissés dans des dispositifs d’hébergement non adaptés et finalement plus coûteux pour les finances publiques que les centres d’accueil pour demandeurs d’asile.

En 2013, le gouvernement engage un processus de réforme qui aboutit à la loi du 29 juillet 2015 et à un plan ambitieux d’ouverture de centres d’accueil. Les difficultés du gouvernement à mettre en place cette réforme et l’agitation politique dans le cadre de la pré-campagne présidentielle risquent d’avoir raison de la volonté de l’Etat de traiter la question de Calais de manière plus équilibrée.

Dimension locale, nationale et européenne

Calais illustre l’enchevêtrement des dimensions locale, nationale et européenne des politiques d’asile et d’immigration. Les Etats membres demeurent les autorités responsables de la mise en œuvre de ces politiques même lorsque les règles ont été décidées collectivement à Bruxelles.

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Les conséquences des défaillances des Etats à respecter leurs engagements s’observent principalement au niveau local. Calais illustre dramatiquement l’échec du régime d’asile européen commun qui n’offre pas les mêmes chances de protection aux réfugiés dans chaque pays européen et les enferme dans le système Dublin.

Calais pose également la question de la place du Royaume-Uni en Europe à laquelle le Brexit ne répond qu’en partie.

Acteurs, société civile et polarisation du débat

Calais, c’est aussi un exemple de la réaction de la société européenne face aux migrations : des militants et des activistes européens, des bénévoles locaux qui agissent auprès des migrants depuis des années, des représentants d’associations professionnalisées et d’ONG humanitaires et une population locale sur un territoire durement et durablement touché par la crise économique dont le niveau de tolérance varie.

Enfin, Calais est le symbole de ces parcours de vie de réfugiés et migrants fuyant les violations des droits de l’homme et guidés par l’espoir d’une vie meilleure.

Médias, réseaux sociaux et instrumentalisation internationale

Le débat autour de la crise migratoire en Europe est un des plus vifs qui animent la vie politique en France aujourd’hui. Ce débat se déroule de façon fragmentée et se compose de plusieurs polémiques subordonnées, dont celle du démantèlement de la jungle de Calais est la plus récente.

On peut constater dans cette polémique la façon dans laquelle des acteurs étrangers ont instrumentalisé le débat sur la crise migratoire à leurs propres fins géopolitiques, ainsi que l’engagement des acteurs français à des fins beaucoup plus limitées.

Parmi les tweets sur cette polémique, deux hashtags sont devenus plus répandus que tous les autres et montrent de façon très claire les différences entre l’engagement des acteurs étrangers et français dans cette polémique. #CalaisJungle, l’orthographie anglophone, était propagé surtout par des acteurs étrangers visant un public extérieur à la France, ou un public français orienté vers l’international.

Ce hashtag est lié à d’autres hashtags ayant une orientation favorable à l’ouverture aux flux migratoires, dont #NoBorders, #RefugeesWelcome, et #MigrantCrisis. De plus, il est plus fortement lié au hashtag #Refugees qu’à celui de #Migrants, ce qui est une réflexion de la perspective de ces acteurs envers les personnes étrangères arrivant en Europe.

On peut constater trois groupes distincts parmi les acteurs les plus influents sur cet hashtag : des comptes associés avec la chaîne d’information du Qatar, al-Jazeera (dont al-Jazeera English et AJ+) ; des comptes représentants les médias des nouveaux prétendants d’influence sur la scène internationale (dont XH News, chaîne chinoise, et RT, chaîne russe) ; et des comptes britanniques, y compris des chaînes d’information, des ONGs, le British Council.

Tous ces acteurs se sont engagés dans la polémique avec l’hashtag #CalaisJungle à partir du début d’octobre, avec une augmentation graduelle de la popularité de l’hashtag qui a atteint son sommet au début de novembre (lors de la fin du démantèlement de la jungle), et qui a après retrouvé son niveau original de popularité en mi-novembre.

Le bilan global que présente l’hashtag #CalaisJungle est une instrumentalisation du débat par des acteurs extérieurs afin de poursuivre leurs propres intérêts sur le plan socio-politique en France. Ces acteurs ont mobilisé et encadré la discussion bien avant la réalisation du démantèlement de la jungle, et avec une avance sur les acteurs français.

Le plus dominant de ces acteurs est al-Jazeera, qui a influencé le débat avec plusieurs de ses plateformes. Il est intéressant de constater que l’engagement d’al-Jazeera avec #CalaisJungle s’inscrit dans un effort médiatique plus vaste de la part du Qatar.

Si al-Jazeera est le bras médiatique du Qatar, les Frères musulmans et ses filiales en sont le vecteur d’influence sur le plan religieux ; ainsi, avec les engagements des deux dans les débats autour de l’immigration en France, on peut observer un effort concerté d’encourager l’ouverture française, voire européenne, aux migrants.

Il est dans l’intérêt des pays du CCG de maintenir les flux migratoires en Europe afin d’éviter des tels flux envers leurs propres pays. Les pays du Golfe n’ont accueilli quasiment pas de migrants venant des pays voisins car une telle migration représenterait une vraie menace à leur stabilité sécuritaire, politique, et économique à la fois.

Si l’engagement d’al-Jazeera dans le débat avec #CalaisJungle sert à encourager l’acceptation des migrants, la polémique autour de l’islamophobie menée par le CCIF vise, elle, à en réprimer l’éventuelle contestation. Qu’un interlocuteur ait réellement des préjugés ou non, l’appellation « islamophobe » est un argumentum ad hominem qui vise à le faire taire ou le délégitimer, et pas à faire vivre un vrai débat.

L’engagement du Qatar dans le débat français sur ces deux domaines montre donc sa volonté non seulement de diriger les migrants vers l’Europe, mais aussi d’y encourager des querelles médiatiques, ce qui peut distraire le public et engendrer à son tour une paralysie locale de s’opposer à ses efforts.

D’un autre côté du débat de #CalaisJungle, les acteurs britanniques (surtout les médias et le British Council) avaient vocation à encourager la conservation de la jungle afin d’éviter la redirection des migrants vers leur pays : la jungle servait de bouchon qui a permis au Royaume-Uni de contrôler à son gré les flux des migrants rentrant dans le pays.

Sur un deuxième plan, les ONGs dans ce regroupement avaient une raison de plus de propager l’ouverture française aux migrants et la conservation de la jungle : ces conditions permettent aux ONGs d’obtenir plus de financement, ainsi que d’augmenter leur engagement sur le champ et leur influence sur les débats politiques.

Disparités entre discours étrangers et français

#jungledecalais, l’orthographie francophone, est l’autre hashtag au premier plan de cette polémique, utilisé par des acteurs français visant un public interne. Il est lié à d’autres hashtags avec une perspective plus critique de l’immigration que celle de #CalaisJungle, dont #FoutageDeGueule et #Paris (discussions sur les effets du démantèlement de la jungle sur la situation migratoire parisienne).

#jungledecalais est beaucoup plus fortement lié à #Migrants qu’à #réfugiés, ce dernier étant très peu influent, et on peut également constater le manque d’influence des hashtags exprimant les mêmes idées que #RefugeesWelcome ou #NoBorders dans les tweets français.

La discussion autour de #jungledecalais est dominée par deux groupes. D’un côté on trouve des chaînes d’information professionnelles qui donnent un point de vue plutôt neutre, telles que France Inter, Europe1, et Public Sénat. Cet hashtag était presque invisible jusqu’à la dernière semaine d’octobre, puis a soudainement explosé en popularité au début de novembre, avant de redevenir quasiment inexistant deux semaines après.

Contrairement aux dynamiques de l’hashtag #CalaisJungle, le #jungledecalais était utilisé par les acteurs français à des fins plutôt limitées. Cette discussion était totalement inactive jusqu’au début du démantèlement de la jungle, ayant dont débuté bien après les étrangers avaient commencé à encadrer et canaliser le début de leur côté.

Les chaînes d’information françaises ont pris une perspective plus mesurée que leurs homologues du Qatar et du Royaume-Uni : elles ont joué un rôle plus neutre et moins militant, ne cherchant pas à définir l’ordre du jour de ces débats.

En outre, les chaînes françaises ont employé quelques d’autres hashtags comme #apparts, #familles et #Paris en conjonction avec #jungledecalais, ce qui suggère un accent sur les implications locales concrètes du démantèlement de la jungle et le relogement de ses habitants ailleurs en France.

Les acteurs de l’extrême droite ont, quant à eux, pris une position populiste sur la question de la jungle, en phase avec leurs discours plus généraux sur la crise migratoire.

Dans l’ensemble, on constate une avance des plateformes étrangères sur les acteurs français dans le débat sur le démantèlement de la jungle, et ce en conjonction avec une utilisation de ce débat à des fins plus vastes. En revanche, les acteurs français n’ont pas essayé d’exploiter cette question pour influencer les discours politiques, ni en Europe, ni à l’international.

France : retour sur le démantèlement de "jungle" de Calais cinq ans après • FRANCE 24

Acteurs institutionnels et propositions

Avec : Didier Leschi, directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) où il a notamment en charge la gestion des réfugiés, ancien préfet délégué pour l’égalité des chances en Seine-Saint-Denis.

Françoise Sivignon, présidente de Médecins du Monde, ONG très active sur le campement de Calais à l'origine avec le Secours Catholique-Caritas du recours déposé en Justice pour demander à l’État de prendre des mesures d’urgence à Calais.

Cyrille Hanappe, Architecte à l'agence AIR Architectures et Directeur Pédagogique du DSA Risques Majeurs de l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture Paris Belleville. Il a conduit un projet avec ses étudiants sur la jungle de Calais et le camp de Grande Synthe. Il poursuit aujourd'hui avec MSF la réflexion autour de la construction du nouveau camp. Elle fait suite à de nombreuses tentatives.

Questions ouvertes pour un travail de TPE

  • La réponse doit-elle être urbanistique, humanitaire ou sécuritaire ?
  • Comment concilier respect des droits des migrants et prévention des phénomènes de concentration ?
  • Quel rôle pour les politiques nationales face aux responsabilités européennes et aux accords comme le système Dublin ?
  • Comment prévenir les violences policières et garantir l’accès aux soins et à la protection pour les mineurs et personnes vulnérables ?
  • Quel équilibre entre actions d’urgence et politiques structurelles d’accueil et d’intégration ?
Problème Constat Actions mentionnées
Violences et conditions de vie Violences policières, blessures, campements insalubres Rapports d’ONG, interventions médicales, démantèlements
Concentration à Calais Phénomène ancien, accentué depuis 1999 Centres d’accueil, CAO, mise à l’abri
Système d’asile Saturation, délais, manque d’investissements Réforme 2013, loi 2015, ouverture de centres
Débat public Instrumentalisation internationale, polarisation Campagnes médiatiques, hashtags, mobilisation ONG

Pour un TPE, il est possible d’articuler l’étude autour de témoignages, rapports d’ONG, chronologie des dispositifs publics, et analyse des discours médiatiques nationaux et internationaux.

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