Le Leadership Américain : Définition et Enjeux

Le leadership américain, tel qu’il s’est construit progressivement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, puis la fin de la Guerre froide, reposait sur quatre éléments clés. Il est crucial de comprendre ces éléments pour appréhender les enjeux actuels et futurs de ce leadership.

Drapeau des États-Unis

Les Piliers du Leadership Américain

  1. La volonté des États-Unis de guider les destinées du « monde libre » et leur capacité à le faire, sous-tendue par l’idée de « l’exceptionnalisme américain ».
  2. Un solide réseau d’alliances, à la fois économiques et militaires, tissé autour des États-Unis.
  3. Un ordre international ayant pour objectifs le multilatéralisme, le libéralisme et le respect du droit.
  4. La disparition de tout rival systémique depuis l’effondrement de l’URSS.

L'Attraction du Modèle Américain : Hard Power et Soft Power

L’attraction exercée par les États-Unis sur le reste du monde était faite d’un mélange de hard power et de soft power qui reposait sur trois composantes majeures :

  • Économique : L’universalité de leur monnaie, le dynamisme de leurs entreprises, leur potentiel scientifique et leurs capacités d’innovation.
  • Militaire : La force de leurs armées et leur capacité de projection en tout point du globe.
  • Culturelle : La diffusion progressive de la langue anglaise, la puissance d’Hollywood, la promotion des valeurs démocratiques.

Ces trois composantes s’enrichissaient et se renforçaient mutuellement. La richesse créée par l’économie américaine permettait de financer un puissant effort d’armement qui lui-même générait d’innombrables innovations technologiques dont a bénéficié toute la société occidentale, le tout largement encensé par la machine hollywoodienne.

L’Amérique était non seulement puissante, mais elle était aimée et admirée, attirant à elle les individus les plus entreprenants de tous les pays, convaincus que, là-bas, tout devenait possible. L’Amérique était la nouvelle Athènes, the place to be, une nation exceptionnelle.

Soft Power

La Remise en Question de l'Exceptionnalisme Américain

Or, cet « exceptionnalisme américain » a été mis à mal depuis le tournant des années 2000. Les attentats du 11 septembre 2001, par leur incroyable brutalité, ont forcé Georges W. Bush à réagir et cette réaction a entraîné une plus grande concentration des pouvoirs au profit du président, déréglant le jeu subtil des équilibres et des contrepoids.

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Mais c’est surtout Donald Trump qui, dès le jour de son investiture, a déclaré que la politique des États-Unis consisterait dorénavant à prendre soin uniquement des intérêts américains. Il a de la sorte jeté le trouble sur l’existence même d’un camp occidental. Fidèle à ses promesses, il n’a montré aucune volonté de coordonner l’effort des occidentaux dans la lutte contre le Covid-19 et, en plein milieu de la pandémie, la seule ligne cohérente de sa politique étrangère a été de gérer le retrait de son pays de la scène internationale.

Le résultat est qu’aujourd’hui, l’Amérique ne fait plus envie, en tous cas beaucoup moins qu’avant. Même si la primauté du dollar demeure et la supériorité de ses armées est incontestable, l’Amérique apparaît désormais aux yeux du monde comme une nation terriblement inégalitaire et dans laquelle le sexisme, le racisme et la violence sont monnaie courante.

De tous les présidents des États-Unis, Donald Trump est le seul qui, sans autre méthode que celle consistant à suivre ses pulsions, a affaibli toutes les alliances qui faisaient la force du camp occidental. Il a ainsi accordé davantage d’égards aux dictateurs et aux pseudo-hommes forts, qu’à ses homologues occidentaux.

L'Impact de la Politique de Donald Trump sur les Alliances Américaines

L’alliance avec l’Europe, la plus ancienne, a été affectée à la fois dans sa dimension commerciale et dans sa dimension militaire. S’agissant du commerce, non seulement les négociations sur le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement ont été gelées, mais Donald Trump a déclaré que l’Union européenne était un « ennemi » des États-Unis.

Quant à l’OTAN, si la formule de « mort cérébrale » utilisée par le président français a beaucoup choqué, personne ne peut nier que son volet politique est en piteux état. Le résultat de tout cela est que la garantie de sécurité apportée par les États-Unis vis-à-vis de la menace russe fait l’objet de questionnements.

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En Asie du Sud-Est, Donald Trump a mis à la poubelle, dès janvier 2017, le projet de traité sur le partenariat transpacifique, dont les négociations avaient débuté en 2008. Cela n’a pas empêché toutes les autres parties de le signer, à savoir : l’Australie, le Canada, le Japon, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, Singapour et le Viêt Nam.

Au Moyen-Orient, la politique menée par les États-Unis ne semble avoir eu que deux déterminants : la politique intérieure et l’argent. Donald Trump a ainsi multiplié les cadeaux à son allié Benyamin Netanyahou en transférant l’ambassade américaine à Jérusalem, en proposant le « deal du siècle », et finalement, en acceptant l’idée d’une annexion d’une grande partie des territoires occupés, pour des raisons qui semblent tenir exclusivement à la satisfaction de l’électorat évangéliste américain, très en faveur de la restauration de l’État d’Israël dans ses frontières bibliques.

Quant à son abandon en rase campagne des alliés kurdes en Syrie, il ne peut que dévaloriser la parole des États-Unis. S’agissant de l’Arabie saoudite, le président américain maintient son soutien à Mohammed Ben Salmane, quels que soient ses agissements, sans dissimuler qu’il en va des emplois américains dans le secteur de l’armement.

Seule, l’alliance conclue autour de la communauté du renseignement dite des Five Eyes (Australie, Nouvelle-Zélande, Canada et Royaume-Uni) semble encore résister aux foucades du président américain.

La Crise du Multilatéralisme

Le multilatéralisme a été pensé et mis en place par les États-Unis dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Son objectif était de stabiliser les relations internationales en tissant une toile d’interdépendances entre les États qui le composent.

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La première vraie rupture avec le multilatéralisme date de l’invasion de l’Iraq par les États-Unis en 2003, sans mandat de l’ONU, à l’initiative du président Georges W. Bush. Cette invasion a montré que le camp occidental pouvait s’exonérer du respect de la règle de droit quand celle-ci ne lui convenait pas.

Donald Trump n’aura donc eu aucun mal à enfoncer les derniers clous dans le cercueil du multilatéralisme. En septembre 2017, il propose une réforme de l’ONU, officiellement afin de la rendre « plus performante et efficace », mais en réalité dans le seul but de diminuer la contribution financière des États-Unis.

En septembre 2018, devant l’Assemblée générale des Nations unies, il dénonce « l’idéologie du mondialisme » et déclare sans détour que : « l’Amérique choisira toujours l’indépendance et la coopération sur la gouvernance mondiale » ; les États-Unis, se retirent du conseil des droits de l’homme et « n’y reviendront pas faute de réforme », ne « paieront que les programmes d’aide destinés aux pays qui nous respectent », et il rappelle qu’à ses yeux la Cour pénale internationale n’a aucune légitimité.

La liste est longue des traités et organisations dont Trump a retiré unilatéralement les États-Unis : l’UNESCO et l’accord de Paris sur le climat en 2017 ; l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien en 2018 ; le traité sur les forces nucléaires intermédiaires en 2019 et le traité dit Open skies en 2020. Il s’en est fallu du peu qu’il retire également les États-Unis de l’OTAN en 2018.

L'Émergence de la Chine comme Rival

Le leadership est une question relative : on peut le perdre de son fait propre, mais aussi du fait de l’émergence d’un rival plus puissant. Or, du point de vue qui nous occupe, les deux tendances se conjuguent. Non seulement les États-Unis ont délibérément sapé les fondements de leur leadership, mais la Chine s’est elle-même considérablement développée sous l’effet de son propre dynamisme.

De fait, toute une série d’indicateurs montrent que la Chine est passée devant les États-Unis en 2014. Selon le FMI, le PIB de la Chine, mesuré en parités de pouvoir d’achat, était cette année-là de 18 205 milliards de dollars, contre 17 527 pour les États-Unis. Depuis cet écart n’a cessé de grandir. Toujours selon le FMI, le PIB chinois, mesuré en parités de pouvoir d’achat, devrait être de 30 956 milliards en 2021 contre 21 665 pour les États-Unis.

La Chine a également joué de façon habile dans le domaine du multilatéralisme. Déjà, au lendemain de la crise de 2008, elle avait mis sur pied le groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), sorte de forum économique, concurrent du G7.

De même en 2013, alors que les États-Unis refusaient depuis des années une nouvelle répartition des droits de vote à la Banque mondiale, Pékin a créé une institution rivale : la Banque asiatique d’Investissement dans les Infrastructures (AIIB) qui a réussi à rassembler cinquante-sept participants, dont le Royaume-Uni, en dépit d’un intense lobbying de Washington pour dissuader les États de rejoindre cette organisation.

BRI

Mais l’initiative la plus remarquée est évidemment celle lancée par Xi Jinping en septembre 2013 de nouvelles routes de la soie ou OBOR (‘one belt, one road’) désormais rebaptisée BRI (Belt and Road Initiative). Elle a aussi été la plus spectaculaire puisqu’elle a débuté avec soixante-cinq pays et en réunit aujourd’hui cent quarante, dont la quasi-totalité des pays africains et du Moyen-Orient, ainsi que quelques pays d’Amérique du Sud et, en Europe, notamment l’Italie, la Grèce, le Portugal, Malte, Chypre, la Croatie.

À la question initiale - va-t-on vers la fin du leadership américain - la réponse est donc sans hésitation oui. Est-ce réversible ? Peut-être. On peut en effet imaginer qu’un nouveau président des États-Unis puisse réparer les dégâts. Cela serait long et difficile, mais néanmoins toujours possible. Après tout, seul le soft power américain a été affecté par la présidence Trump.

Mais il est une chose qui ne changera pas : la place formidable prise par la Chine dans les relations internationales. Or, la Chine ne s’arrêtera pas de croître pour faire plaisir aux Occidentaux. Le monde unipolaire dans lequel l’Occident, au travers de l’Amérique, tenait la première place disparaît sous nos yeux, et la crise du Covid-19, tel un éclair dans un ciel d’été, n’a fait que mettre en lumière les coins les plus sombres de cette transformation.

L'Intelligence Artificielle et la Course au Leadership

Avec l’avènement de la société de l’information et du numérique à la fin du XXème siècle, l’intelligence artificielle (IA) s’est progressivement transformée en un véritable théâtre de rapports de force, au sein duquel pléthore d’acteurs s’affrontent dans une course mondiale à l’IA.

Si certains acteurs luttent pour maintenir leur leadership en la matière, d’autres tentent de se faire une place afin de prendre part à la course. C’est précisément le cas des États-Unis, de la Chine et de l’Europe. Tandis que les premiers sont rapidement parvenus à se démarquer et à prendre les deux premières places du podium dans la course à l’IA, l’Europe peine à rattraper son retard.

D’un point de vue économique, les entreprises et les États ont pris conscience de la nécessité d’investir dans le secteur de l’IA, en raison notamment des revenus considérables générés par les logiciels, matériels et services liés à l’IA. En 2023, le marché mondial de l’IA a été évalué à 207,9 milliards de dollars et pourrait encore s’accroître d’environ 36,6% d’ici 2030. De plus, l’IA permet d’optimiser la rentabilité d’un acteur en jouant sur plusieurs facteurs classiques (dépenses, recettes, flux), ce qui constitue une opportunité de développement d’activité indéniable pour les entreprises.

Pour finir, l’IA présente un véritable enjeu d’influence pour les États et les différentes visions du monde. Sur le plan national et diplomatique, les États qui auront développé une stratégie tournée vers l’IA posséderont un écosystème à même de dominer la scène internationale. Ainsi, devenir leader et détenir le monopole sur l’IA revient à devenir « le maître du monde ».

Le Monopole Américain sur l'IA

Aujourd’hui, seuls les États-Unis détiennent le monopole sur l’IA et sont parvenus à s’élever au rang de leader dans la course à l’IA, malgré une montée en puissance significative de la Chine en la matière.

Avec l’arrivé de X. Jinping à la tête de l’État chinois, l’IA est devenue une technologie au service du parti-État en permettant notamment d’affermir le contrôle et la surveillance de l’ensemble de la population chinoise. Au-delà de ce contrôle social, l’IA sert également de levier de montée en puissance chinoise.

Le rapport de force qui oppose ces deux puissances se traduit surtout dans le domaine militaire. La voie choisie pour moderniser l’Armée populaire de libération (APL), et faire de la force chinoise l’une des premières du monde, passe par la recherche en IA. Les deux puissances se livrent ainsi à une course au développement des drones, sous-marins, chars ou encore avions de chasse autonomes.

La Réaction Européenne Face au Défi de l'IA

Au-delà de la rivalité sino-américaine, l’Europe quant à elle ne parvient toujours pas à rivaliser avec le leadership américain. Or, prendre une place dans la course à l’IA représenterait un gain de souveraineté crucial pour le Vieux continent.

Dans un tel contexte, l’Union européenne a récemment adopté une stratégie et un plan d’action en vue de remédier à son impuissance en matière d’IA. Placée au cœur de la compétition mondiale depuis plusieurs années, il était devenu nécessaire d’appréhender l’IA comme un outil de compétitivité, d’où l’importance pour l’Europe de développer une vision souveraine en la matière.

La normalisation est alors apparue comme un élément clé des débats pour permettre à l’Europe d’imposer sa vision et sa stratégie tournée vers l’IA. Concrètement, cette stratégie fondée sur la norme s’est traduite par une proposition de règlement par Commission européenne en 2021. Toujours en discussion, l’AI Act a précisément pour objectif d’établir des règles harmonisées concernant l’IA et devrait, en principe, entrer en vigueur en 2026.

Outil d’influence majeur, la norme a ainsi été envisagée comme une stratégie afin de conquérir de nouveaux marchés, et plus largement le monde immatériel. Élaborer la norme permet en effet de contribuer à façonner les règles du marché. Autrement dit, elle peut être une véritable arme stratégique et concurrentielle dès lors que tenir la norme c’est tenir le marché.

Le B.A.-BA de l'intelligence artificielle | Une leçon de géopolitique | ARTE

Toutefois, si l’approche de l’Europe a pour objectif d’affirmer sa puissance et son rayonnement avec l’AI Act, elle n’exclut pas pour autant la question de la protection des droits fondamentaux. La normalisation européenne de l’IA tend effectivement à garantir la sécurité et les droits fondamentaux des citoyens et consommateurs européens.

Le Leadership Américain : L'Utilisation Stratégique de la Norme

En 2019, un rapport fut publié par le Center for Data Innovation et avait pour objectif de déterminer le vainqueur de la course à l’IA. À l’issue de l’analyse, les États-Unis ressortaient largement en tête dans quatre des six catégories de paramètres examinés par ce rapport (talent, recherche, développement et matériel informatique).

Aujourd’hui, le paysage technologique est toujours incontestablement dominé par les États-Unis, leader en matière d’IA. Plusieurs raisons expliquent ce leadership américain. Au fil du temps, les États-Unis sont devenus le foyer de ces entreprises technologiques les plus prospères au monde. Ces géants de la tech ont rapidement compris le fait qu’un avantage mondial en matière d’innovation dans le domaine de l’IA pouvait être obtenu. Ainsi, la puissance économique des GAFAM contribua en grande majorité au monopole américain sur l’IA et à l’avance technologique considérable des États-Unis.

Face à l’exposition de l’Internet et du numérique, ces géants américains ont été les premiers à réaliser un véritable saut technologique, ayant pour ambition de devenir les premiers fournisseurs d’IA. Cela leur a notamment permis d’acquérir des positions de force et de dominer le monde immatériel. Ils se sont alors imposés dans l’ensemble de la chaîne de valeur du numérique grâce à de nombreuses « stratégies offensives ».

Grâce à d’importants moyens financiers, liés à leur forte capitalisation boursière et à leurs investissements dans l’innovation, les GAFAM ont notamment pu engager une politique d’accumulation massive de données, de matériels de pointe, et de capacités de recherche et de développement.

Par ailleurs, l’autre tactique de ces géants de la tech consiste à imposer une véritable standardisation fondée sur les technologies et les logiciels qu’ils fournissent eux-mêmes, et à orienter les réflexions mondiales sur l’éthique de l’IA.

La Collaboration Public/Privé aux Etats-Unis dans le Domaine de l'IA

La stratégie américaine se caractérise en outre par une étroite collaboration entre le domaine du public et du privé, permettant ainsi de mieux superviser les avancées techniques de chaque secteur. Le rôle des pouvoirs publics américains contribue en effet en grande partie au maintien du leadership du pays, en témoigne l’importance des agences fédérales et des centres de recherche, très innovants en matière d’IA (tels que le National Science and Technology Council, la Defense Advanced Research Projects Agency, l'Advanced Research Projects Agency-Energy ou encore le Massachusetts Institute of Technology).

L’innovation étant devenue un vecteur de croissance économique et un enjeu de puissance crucial, les États-Unis ont donc mis en œuvre de nombreuses politiques publiques spécifiquement conçues pour encourager l’innovation. Leur stratégie étant de proposer un « terreau fertile à l’innovation » en vue d’accroître leur puissance, ils ont ainsi érigé l’IA au rang de priorité.

Enfin, parmi les autres points forts qui permettent de comprendre et d’expliquer le leadership américain en matière d’IA, figure l’absence de normalisation de l’IA. Par une régulation minimale, les États-Unis ont effectivement pu favoriser la compétitivité et développer l’IA en étant exemptés de toute contrainte normative.

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