Causes sociales, économiques et culturelles de Mai 68

Mai 68 est d'abord un mouvement de révolte étudiante sans précédent, né du malaise latent au sein de l'université française (critique de l'enseignement traditionnel, insuffisance des débouchés, menaces de sélection). Il s'inscrit dans une crise internationale qui a pris naissance aux États-Unis : en septembre 1964, sur le campus de Berkeley, le Free Speech Movement lance la protestation contre la guerre du Viêt-nam.

Contexte international et influences idéologiques

Au sein des grandes démocraties occidentales, mais aussi de certains pays de l'Est, l'année 1968 coïncide avec une effervescence de la jeunesse et des mouvements de contestation. Aux Etats-Unis, le mouvement hippie fait parler de lui, les étudiants manifestent contre la guerre du Vietnam, tandis que la lutte pour les droits civiques des noirs connaît des épisodes tragiques, notamment avec l'assassinat de Martin Luther King en avril 1968. La Tchécoslovaquie connaît le Printemps de Prague, qui se termine dans la répression.

Les mobilisations contre la guerre du Vietnam, les convulsions qui secouent le tiers monde et leurs échos participent aux prodromes de Mai 68. L’impérialisme, en particulier la guerre au Vietnam, est l’un des éléments déclencheurs des événements de mai 68.

Crise universitaire : explosion des effectifs, précarité et malaise

La France, dans l'euphorie de la croissance des Trente Glorieuses, a vu le nombre des lycéens et des étudiants tripler en dix ans. Cette explosion des effectifs a conduit à improviser de nouvelles facultés, construites à la hâte dans des banlieues-ghettos, et à recruter en masse de nouveaux enseignants et des assistants, aux statuts subordonnés et précaires. À ce malaise universitaire profond, s'ajoute, pour les étudiants, une inquiétude quant aux débouchés : la croissance des effectifs a été particulièrement forte en lettres (surtout dans les sections récentes de sociologie et de psychologie), secteur encombré et socialement dévalorisé.

La réforme Fouchet en 1967 paraît aggraver la sélection. Or les étudiants craignent le chômage : les héritiers des classes dirigeantes risquent le déclassement ; ceux, plus nombreux, des classes moyennes désespèrent d'obtenir la promotion sociale que le diplôme devait leur assurer. D'une façon générale, la jeunesse a du mal à trouver sa place dans une société encore modelée par des valeurs traditionnelles et fermée à ses aspirations.

Lire aussi: analyse des fondements du protectionnisme

Isolé au milieu d'un immense bidonville, le campus de Nanterre s'avère propice à la fermentation politique et au développement de mouvements d'extrême gauche, qui prônent la révolte contre l'institution universitaire, considérée comme un des rouages de la société capitaliste. Ainsi naît le Mouvement du 22 mars, conduit par Daniel Cohn-Bendit.

Déclenchement et rôle des incidents policiers

La première série d'incidents annonciateurs de la crise se produit début 1968 à la faculté de Nanterre. La police, à la demande du recteur Jean Roche, fait évacuer la Sorbonne où se tient un meeting de protestation. Tout bascule le 3 mai quand la police intervient brutalement pour disperser le meeting de protestation tenu par les étudiants dans la cour de la Sorbonne. La répression (500 arrestations) provoque immédiatement la solidarité du milieu estudiantin avec la minorité militante.

L'évacuation se déroule sans ménagement et dans la violence : 600 personnes sont arrêtées. La révolte étudiante commence dans les rues du Quartier latin : barricades, pavés, cocktails Molotov sont les armes des étudiants contre les matraques et gaz lacrymogènes des CRS. La révolte des étudiants atteint son point culminant dans la nuit du 10 au 11 mai, au cours de laquelle étudiants et CRS s'affrontent dans de véritables combats de rues : voitures incendiées, rues dépavées, vitrines brisées, centaines de blessés.

Dimension sociale : l'extension aux ouvriers et la grève générale

Las de grèves ponctuelles et de négociations infructueuses, les ouvriers décident de contrer plus durement l'intransigeance patronale. Au soir du 14 mai, ceux de Sud-Aviation, dans la banlieue de Nantes, occupent leur usine et séquestrent le directeur. Progressivement, sans mot d'ordre syndical national, le mouvement s'étend jusqu'au 22 mai. Le pays se retrouve paralysé par 7 millions de grévistes déclarés (sans compter les salariés en chômage technique, ou bloqués par le manque de transports).

Dans les usines, les bureaux, les services publics, les transports, tous cessent le travail. Il s’agit d’une situation inédite : en 1936, les grévistes n'avaient été que 2 millions, et seul le secteur privé avait été touché. Les grèves de 1968 se distinguent des précédentes par l'importance des revendications « qualitatives » : les ouvriers veulent en finir avec l'attitude arrogante et autoritaire des « patrons » ; ils exigent plus de « considération dans le travail ». Seconde originalité : la participation fréquente des cadres au mouvement.

Lire aussi: Conseils pratiques pour réussir votre recrutement social

Économie et conditions de vie : attentes déçues et stagnation

Le plan de stabilisation mis en œuvre par le ministre des Finances Valéry Giscard d'Estaing en 1964 a entraîné un ralentissement général : la stagnation des années 1964-1966 mécontente des salariés habitués à la croissance et à la hausse de leur pouvoir d'achat. Les conquêtes salariales, vite rattrapées par l'inflation, ne sont qu'un lointain souvenir. La classe ouvrière lutte pour la hausse de son salaire depuis un moment, bien avant le déclenchement des événements de Mai 68.

À cette époque, on travaillait 52 h par semaine en moyenne. Les ouvriers sont les premiers à subir la détérioration de la situation économique de la France après les « Trente glorieuses » qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Ils essaient de se faire entendre dès 1967 en occupant des usines et en faisant grève.

Culture, mœurs et libération des comportements

Mai 68 a laissé le souvenir d’une atmosphère ludique et hédoniste - qu’exprime l'audace des slogans « Jouissez sans entraves » ou encore « Il est interdit d'interdire » -, et d’une libération de la parole et de la sexualité. La pilule contraceptive venait tout juste d’être légalisée en 1967. « Le début des années 68 est en réalité, et avant tout, une révolte pour la vie quotidienne, la musique, le rapport entre les hommes et les femmes, la vie, la sexualité, la libération », écrit Daniel Cohn-Bendit dans son ouvrage Forget 68.

La jeunesse intellectuelle, cette génération qui écoute du Rock & Roll et qui a les cheveux longs, rejette la rigidité de la société. La morale traditionnelle est contestée, comme le montrent les apologies de l'amour libre dans les rues en mai 68, que l'ambiance détendue de Woodstock un an plus tard viendra symboliser.

Rôle des organisations, divisions et imprévisibilité

Les mouvements sociaux organisés par les étudiants sont décisifs dans le déroulement des événements de cette période. L'UNEF, principal syndicat des étudiants, suivi par le SNESUP, syndicat majoritaire chez les enseignants d'université, sont en pointe. L'UNEF, façonnée par l'opposition à la guerre d'Algérie, reste un creuset de politisation, proche du PSU.

Lire aussi: comprendre les facteurs déclenchants de l'acné

Les communistes et la CGT entendent canaliser le mouvement et ne veulent surtout pas se laisser déborder par les « gauchistes » (maoïstes, trotskistes, PSU), qui tiennent une grande partie de l'UNEF et du SNESUP et apparaissent comme les leaders du mouvement universitaire. Ni le mouvement de contestation ni les partis de gauche ne réussissent à proposer de solution crédible ; l'affirmation de la possibilité d'une solution révolutionnaire à la crise ne parvient pourtant pas à se concrétiser.

Interprétations sociologiques et débats sur l'origine

Dès 1970, Jean Touchard et Philippe Bénéton se font l’écho des multiples interprétations des événements de mai-juin 1968 : complot subversif, crise de l’université, accès de fièvre de la jeunesse, conflit de classes, crise politique. Les auteurs finissent par conclure avec le simple constat d’un « enchaînement de circonstances ». Ce qui est remarquable c’est que cinquante ans après, on n’est guère davantage éclairé, malgré d’innombrables publications.

Côté sociologie, les explications avancées par Raymond Boudon et Pierre Bourdieu sur la mobilisation étudiante ont été critiquées par Louis Gruel. Leur théorie se fondait sur ce qu’on pourrait appeler, pour faire vite, la peur du déclassement. Le philosophe et sociologue Raymond Aron a voulu y voir un accès de fièvre, un psychodrame, le défoulement de pulsions agressives longtemps refoulées.

Conséquences institutionnelles et héritage

Enfin conscient des enjeux, le pouvoir finit par réagir. Le 24 mai, lors d’une allocution télévisée, le général de Gaulle annonce la tenue d'un référendum sur la « rénovation universitaire, sociale et économique », menaçant de se retirer en cas de victoire du « non ». Le 27 mai, les représentants du gouvernement, des syndicats et du patronat signent les accords de Grenelle, qui portent essentiellement sur une augmentation de 10 % des salaires et une revalorisation du SMIG, privilégiant ainsi les revendications « quantitatives » classiques aux revendications « qualitatives ».

La loi Edgar Faure introduit la participation dans les universités, qui en sont transformées. La loi sur les sections syndicales d'entreprise ouvre la voie à une lente transformation des relations salariales. Sur le plan politique, Mai 68 a anéanti l'autorité du « vieux » général de Gaulle : son départ après l'échec du référendum d'avril 1969 en est le résultat différé. À gauche, la crise provoque un déclic, dont découle le renouveau du parti socialiste (PS) en 1972, et le programme commun PS-PCF de 1974.

La filiation avec de nouveaux mouvements, tels que le féminisme ou l'écologie, peut toutefois être postulée, même si leur essor est postérieur aux événements de mai. Ainsi, faire de 68 la matrice toujours active des représentations et des comportements sociaux a peu de sens. La présence d'acteurs nouveaux - cadres, étudiants et lycéens - et la primauté donnée à l'individualité rendent le mouvement singulier.

Tableau synthétique : causes principales de Mai 68

Type Facteurs
Universitaire Explosion des effectifs, précarité des statuts, réforme Fouchet, manque de débouchés
Économique Ralentissement post-1964, stagnation 1964-1966, hausse des inégalités, conditions de travail
Social Attentes des classes moyennes, peur du déclassement, participation des cadres et ouvriers
Culturel Contestation des mœurs traditionnelles, libération sexuelle, critique de la société de consommation
Politique Opposition à la guerre du Vietnam, crise d'autorité du régime gaullien, effets de la répression policière

Notes finales sur l'interprétation

Après 50 ans de publications, de récits et de témoignages, et autant d’interprétations sur ce soulèvement populaire, mai 68 reste aujourd’hui encore un événement singulier en France, difficile à qualifier et qui résonne encore. En somme l’événement conserve sa part de mystère et, en ce sens, il est unique. Toutes les tentatives ou tous les espoirs de le répéter n’ont jamais abouti dans le demi-siècle écoulé.

Mai 68 - La Grande Explication (1968)

balises:

Articles populaires: