Marques de haute couture, main-d'œuvre à bas coût : éthique et controverses

A l’occasion de la journée du Premier mai et de la Fête du Travail, qui correspond dans de nombreux pays dont la République tchèque à la Journée internationale des travailleurs, Radio Prague vous propose un reportage qui explore un univers de travail relativement lointain mais dont les produits nous accompagnent au quotidien. Il existe aussi des voies possibles pour remédier à la situation actuelle problématique, des mesures qui impliquent à différents niveaux les acteurs de ce commerce - les Etats, les grandes marques et les consommateurs.

La réalité des conditions de travail dans l’industrie textile

Les conditions de travail dans l’industrie textile sont indignes et inhumaines : horaires de travail dignes de l’esclavage (des journées de 16 à 18h, 7 jours sur 7), des risques sanitaires et industriels majeurs (produits chimiques, usines insalubres…), sans protection sociale et sans liberté syndicale. L’industrie de la fast fashion repose largement sur l’exploitation des 91 millions de personnes qu’elle emploie, dont 80% sont des femmes. En effet, 97 % des marques ne versent pas de salaire décent à leurs employé·es. Dans certains pays producteurs, les salaires ne couvrent même pas les besoins essentiels.

On constate ainsi de nombreuses violations des conditions sanitaires et de sécurité. Les travailleurs sont parfois exposés à des exhalations dangereuses notamment quand est utilisée la technique du sablage des jeans, une technique qui consiste à projeter du sable à très haute pression pour obtenir un aspect usé et qui est surtout très dangereuse pour la santé des ouvriers. Suite à la pression d'ONG ayant révélé l’usage généralisé de cette technique, les marques comme H&M ou Levi Strauss étaient les premières à l’interdire en septembre 2010.

Les usines en Inde ou au Pakistan entre autres, manquent de système de sécurité et sont dangereuses. 579 travailleurs sont morts dans des incendies d’usine au Bangladesh entre 2009 et 2013. La protection sociale est quasiment inexistante alors qu’il est essentiel de protéger les travailleur·euses. Les journées de travail « normales » de 10 à 12 h se transforment parfois en marathons de 16 à 18 heures en périodes plus chargées. Les femmes travaillant à domicile sont d’autant plus exposées à des violences tant verbales que physiques et peuvent subir humiliations et coups.

Au Bangladesh, les ouvrières sont payées 0,32 dollars de l’heure, le plus faible taux horaire du monde. A rebours de la mode éthique, l’industrie de la fast-fashion cause de graves dégâts écologiques. Pour un T-shirt qui coûte 29 euros dans nos boutiques, la personne qui le coud reçoit environ 0,18 euro, soit 0,6 %.

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Délocalisations, opacité et chaîne de sous-traitance

D'un point de vue historique, la vague des délocalisations vers les pays du Sud n’est pas nouvelle, même si elle a pris une ampleur considérable ces dernières décennies : « C’est à la fin des années 1980 que la délocalisation de la production vers les pays asiatiques a pris une forme beaucoup plus prononcée. Lors des décennies 1990 et 2000, on peut parler d’un boom. Et cela continue. »

Une caractéristique marquante de ce système est le fait que les grandes marques ne sont plus directement propriétaires ni du capital physique, c'est-à-dire de l'immobilier ou des matériels de production, ni de la force de travail, à savoir des ouvriers. Ces firmes sans usines font fabriquer leurs biens à travers une chaîne opaque de sous-traitance auprès de producteurs sur place dans les pays où la main d’œuvre est sous-payée. Le manque de transparence a une conséquence claire pour nous, les consommateurs, c’est que nous ne pouvons que difficilement connaître les conditions dans lesquelles ces articles sont produits.

Petr Mareš gère la campagne « Ušili to na nás ! » (littéralement, « cela a été cousu pour nous », mais qui, au sens figuré, signifie « on nous a trompés »). Son objectif est de pointer du doigt les conditions de travail critiques dans lesquelles sont produits à bas coût la majorité des vêtements importés en Europe. Petr Mareš refuse l'excuse avancée par certaines marques qui consiste à dire qu'elles seraient elles-mêmes victimes de cette opacité : « Des nouveaux rapports des ONG basées sur place sont produits presque toutes les semaines dans leurs usines. Les grandes marques savent ce qui se passe et abusent de ce système. »

Accidents et scandales : quand l’attention publique s’éveille

Petr Mareš constate que le sujet de l'industrie textile, largement absent du débat public, s’y impose au moment des accidents graves, comme celui de Rana Plaza au Bangladesh où un immeuble abritant plusieurs ateliers travaillant au service de grandes marques de prêt-à-porter s’est effondré en avril 2013 causant la mort de plus de 1000 personnes. L’effondrement, le 24 avril 2013, des six étages de l’immeuble Rana Plaza dans un faubourg industriel de la ville de Dacca, au Bangladesh, a coûté la vie à 1.138 travailleurs et travailleuses du textile, enseveli·es sous des tonnes de gravats et de vêtements destinés au marché européen et américain.

Salaires, living wage et répartition des coûts

D’autre part, se pose la question de la rémunération insuffisante de ces employé-e-s de l’industrie textile. Depuis plusieurs années se développe une initiative pour la mise en place d’un minimum vital. Le « minimum vital » (ou le « living wage ») dépend du contexte socio-économique du pays et est calculé pour satisfaire les besoins primaires de la personne et de sa famille en termes de logement, nourriture, éducation et soins médicaux. On constate qu'il est dans de nombreux pays quatre fois plus élevé que le salaire minimum légal.

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Au Bangladesh, le salaire minimum de 50 euros constitue 21% du minimum vital, en Cambodge, les 73 euros représentent 25% du minimum vital. La situation en Europe de l’Est n’est pas meilleure. Ainsi, en Bulgarie, les 139 euros du salaire minimum représentent 14% du minimum vital (767 euros). En Slovaquie, les 292 euros égalent à 21% des 1 360 euros calculés pour le minimum vital.

Selon le rapport « Climbing the Ladder to Living Wages » de 2012 produit par Fair Wage Foundation, la répartition des coûts et des profits pour un tee-shirt est la suivante : 3% des salaires des employé-e-s, 5% du transport et des douanes, 6% pour les dépenses de gestion des usines, 11% pour le matériel, 15% pour les dépenses et le profit des marques, 60% pour les dépenses, taxes et profits des vendeurs. Certains proposent d’augmenter simplement le prix du tee-shirt de 10 centimes pour assurer un salaire digne au travailleur.

Responsabilités : multinationales, États et régulation

Si Petr Mareš remarque qu’une hausse des salaires aurait un effet sur toute la chaîne de distribution, il souligne que la capacité d’action dans ce sens incombe de manière primordiale aux entreprises. Car selon lui, si les multinationales ont la force de négocier des délais de livraison courts, ils ont le même pouvoir d’insister sur l'amélioration conditions de travail.

Un grand nombre de textes internationaux pourrait leur servir de base notamment pour la mise en place d'un niveau de rémunération satisfaisant. Il y a ainsi la Déclaration universelle des droits de l’Homme, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, les recommandations de l’Organisation internationale du travail (OIT) ou encore les Principes directeurs de l'ONU relatifs aux entreprises et aux droits de l'homme approuvés en 2011. Par ailleurs, ce dernier document est très explicite quant à la répartition de la responsabilité dans la chaîne de distribution.

« La réglementation est certainement nécessaire. Elle devrait obliger les entreprises à rendre transparente la chaîne de distribution. Cela est une condition pour pouvoir par la suite mettre en place des audits indépendants qui pourront engendrer un changement. La transparence profiterait aussi aux consommateurs car aujourd’hui, l’information sur la provenance d’un t-shirt ne vous dit rien sur les conditions dans lesquelles celui-ci a été cousu. Les entreprises devraient aussi être soumises à des sanctions si les conditions de travail dans leurs ateliers violent les droits des travailleurs. » Ainsi, en France, une proposition de loi qui vise à établir un devoir de vigilance envers les sous-traitants est actuellement en discussion au Parlement.

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Le rôle des ONG et campagnes de sensibilisation

Les ONG basées sur place dans les pays du Sud produisent des rapports réguliers relayant les cas de violation des droits des travailleurs ou faisant état d'accidents du travail. Avec ces données à leur disposition, les ONG en Europe font du lobbying auprès des Etats afin de pousser les grandes marques à assumer la responsabilité des effets néfastes de ce système. Diffusé en plusieurs langues, y compris en tchèque, ce rapport est un exemple type du travail en réseau des ONG en Europe, organismes généralement de petite taille, qui s’intéressent à cette question.

Les campagnes de sensibilisation menées par les ONG cherchent aussi à contrer le greenwashing et le social washing. Aujourd’hui, les entreprises définissent elles-mêmes des engagements qu'elles ne tiennent pas forcément. Il n’est pas rare que les rapports qui découlent de ces codes de bonne conduite intègrent en fait le plan de communication des entreprises vis-à-vis des consommateurs. En réaction à cette pratique, le collectif français Ethique sur étiquette a récemment déposé une plainte contre une publicité mensongère de la chaîne de distribution Auchan.

Néanmoins l’ONG Na Zemi a participé à la remise en question de la campagne médiatique de H&M qui ne correspondait pas à une amélioration réelle des conditions de travail. L’activité du groupe H&M ne passe donc pas inaperçue : « Les représentants de H&M étaient même les invités d’une conférence sur le minimum vital en novembre 2013. Leur directrice du développement durable y a annoncé l’intention de H&M de mettre en place le revenu vital d’abord dans deux usines au Bangladesh et au Cambodge comme projet pilote. Puis sous cinq ans, ce revenu devrait être versé dans tous leurs ateliers. »

Impacts environnementaux de la fast fashion

La fast fashion est l’un des secteurs les plus polluants au monde. Le polyester, fibre synthétique dérivée du pétrole, est devenu la matière la plus utilisée par l’industrie textile. Problème : au lavage, des microfibres plastiques sont relâchées dans les cours d’eau, puis les océans. Aujourd’hui, 24 000 milliards de microplastiques flottent à la surface des océans. Cette pollution plastique invisible est ingérée par des petits organismes marins, et contamine toute la chaîne alimentaire.

Le coton est la matière végétale la plus utilisée dans le monde. Le coton est la culture la plus gourmande en pesticides ! Elle ne couvre que 2,5 % de la surface agricole mondiale, mais consomme 11 % des pesticides. Elle exige également beaucoup d’engrais chimiques, qui s’infiltrent dans les nappes phréatiques et encouragent la prolifération d’algues. Pour la teinture des vêtements, les industriels utilisent de nombreux produits toxiques (éthoxylates de nonylphénol, colorants azoïques, phtalates, formaldéhyde) qui terminent leur vie dans les cours d’eau. Selon l’ADEME, 20 % de la pollution des eaux dans le monde serait due aux teintures du secteur textile.

Le secteur est responsable de 10 % des émissions annuelles mondiales de gaz à effet de serre. 87 % des textiles mis au rebut - y compris des vêtements neufs et invendus de marques connues - finissent dans des incinérateurs ou des décharges. L’industrie de la mode produit plus de 92 millions de tonnes de déchets par an. 87 % des vêtements finissent dans des décharges ou sont brûlés. À peine 15 % sont collectés séparément pour être recyclés, et moins de 1 % sont utilisés pour fabriquer de nouveaux vêtements.

Alternatives : slow fashion, seconde main et consommation responsable

La slow fashion est née de la prise de conscience que le système de la « mode jetable » n’est plus tenable. Le mouvement slow fashion entend associer mode et plaisir à la prise de conscience et de responsabilité. Ce mouvement se tourne donc en premier ressort vers des matières premières à faible impact écologique, telles que le coton bio, le chanvre, le bambou ou des tissus recyclés. La slow fashion sous-entend cependant aussi un mode de consommation responsable : commerce équitable, seconde main, troc, partage, recyclage et réparation.

Pas de production, pas de transport, en achetant vintage, on fait économiser au monde l’impact qu’aurait coûté la production d’une nouvelle fringue et son transport. La solution idéale si ce n’est qu'elle implique de fouiller un peu pour dénicher des jolies pièces en bon état. En partageant sa garde robe avec le reste du monde, on diminue drastiquement le nombre de pièces que chaque individu aurait pu acheter. Louer, c’est aussi l’assurance de choisir son outfit parmi une sélection de pièces triées sur le volet.

Pour adopter une mode éthique sans renier son style ni faire un prêt sur 10 ans, il convient peut-être d’engager une réflexion sur nos habitudes d’achats et, pourquoi pas, d’envisager d’autres façons de faire son shopping. Quand on achète un vêtement neuf, privilégier des produits de qualité que vous pourrez conserver plus longtemps. Se former à la couture pour retoucher vous-même vos vêtements, et le faire savoir autour de vous.

Labels, transparence et marques engagées

Les marques éthiques privilégient des matières durables, la production locale ou responsable, et le respect des droits des travailleurs. Au sein de la mode, les labels permettent de distinguer les vêtements réellement éthiques et durables de ceux relevant du greenwashing.

  • OEKO-TEX Standard 100 : garantie d’absence de substances nocives pour la santé dans le produit fini.
  • Fairtrade International et WFTO : certification du commerce équitable et du développement durable des producteurs.

Quelques exemples de marques et initiatives : Patagonia encourage la réparation et la réutilisation via son programme Worn Wear ; Veja utilise du coton bio et du caoutchouc sauvage et veille à une production responsable ; 1083 fabrique ses vêtements en France et affiche une empreinte carbone réduite ; People Tree est 100 % certifiée Fair Trade et place les artisans au cœur de sa mission.

Que peuvent faire les consommateurs ?

  1. Prendre conscience du fonctionnement de l’industrie de la mode et éviter le greenwashing.
  2. Privilégier la seconde main, la réparation, le troc, la location ou l’achat de pièces de qualité.
  3. Se renseigner sur les labels et la transparence des marques, choisir celles qui publient des rapports non-financiers et révèlent leur chaîne d’approvisionnement.
  4. Réduire les lavages, utiliser une lessive écologique et économiser l’énergie lors du lavage pour limiter la pollution.
  5. Se mobiliser pour un commerce international plus juste et écologique et soutenir les campagnes d’ONG qui poussent à la régulation et à la responsabilité des multinationales.

Quelques chiffres clés

Indicateur Chiffre
Part du prix d’un tee-shirt reversée aux salaires 3 %
Part des textiles finissant en décharge 87 %
Contribution sectorielle aux émissions mondiales 8-10 %
Pourcentage de fibres synthétiques (polyester) ~52 %
Part des marques ne versant pas de salaire décent 97 %

De plus en plus de consommateurs recherchent des vêtements responsables et s’interrogent sur la production de leurs vêtements et sur leur propre mode de consommation. Gaspiller moins, choisir des matières premières durables et renouvelables, réutiliser les matériaux… Le secteur de la mode joue lui aussi un rôle dans la transition générale vers la durabilité. Mais il faut faire attention aux pièges. Le greenwashing est à l’affût. Il est par conséquent essentiel que les gens prennent conscience du fonctionnement de l’industrie de la mode.

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