Le modèle économique de Mediapart : un exemple d'indépendance et de viabilité dans la presse en ligne

Onze ans après avoir imaginé un nouveau modèle économique pour la presse en ligne, Mediapart a présenté mardi un dispositif capitalistique sans équivalent dans la presse française, qui vise à sanctuariser son capital et pérenniser son indépendance.

Le président et directeur de la publication de Mediapart était de passage à Strasbourg pour présenter son nouvel ouvrage « La valeur de l’information ». Il n’en fallait pas plus pour lui tendre notre micro et recueillir ses propos sur le modèle économique de Mediapart, et l’avenir de l’enquête journalistique en région.

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Un succès basé sur l'investigation et l'indépendance

Le président de Mediapart a qualifié de « succès » cette aventure journalistique qui dure depuis 10 ans maintenant, et regroupe environ 150 000 abonnés payants. C’est trois fois plus que Libération (environ 50 000 abonnés et ventes papier + numérique) et moins de la moitié du Monde et du Figaro (environ 250 000 chacun). La recette miracle réside dans le souci d’investigation de la rédaction.

Selon Edwy Plenel, « Mediapart n’a pas vocation de conquérir les régions », mais une présence régionale est possible à travers son soutien financier aux médias locaux existants tels que Marsactu et Mediacités et quelques enquêtes décidées par la rédaction.

Mediapart se décline aussi en audio avec un article lu par jour ainsi que l'Esprit critique nouveau podcast proposé par Mediapart pour inciser l’actualité culturelle, renouveler les voix qui débattent des œuvres et rendre compte des débats esthétiques et politiques qui traversent ce qu’on nous donne à lire ou à voir. Retrouvez aussi notre série « La relève » sur les jeunesses qui s'engagent.

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Nouvelle application mobile, nouveau site, des BD, des podcast, des newsletters, des vidéos... La lettre pour tous·tes, qui paraît un jeudi sur deux, avec nos contenus consacrés aux violences sexistes et sexuelles, aux luttes féministes, aux mobilisations LGBTQ+, aux disputes sur le genre, et aux batailles pour l’égalité.

Un dispositif capitalistique unique pour garantir l'indépendance

Il s'agit d'une "invention capitalistique pour rendre éternelle l'indépendance de Médiapart", a expliqué à l'AFP son cofondateur et président Edwy Plenel. Elle va passer par la cession de 100% du capital de Médiapart à une structure "non capitaliste et à but non lucratif", qui le rendra "inviolable, non cessible, non achetable et non spéculable" selon le dirigeant.

Il s'agira d'un fonds de dotation, un type d'organisme apparu il y a une décennie en France, très utilisé dans le champ culturel, mais pas encore expérimenté dans la presse, selon Edwy Plenel. Baptisé "Fonds pour une presse libre" (FPL), cette structure assurera prioritairement une mission d'intérêt général, pour soutenir la liberté de la presse, et à titre secondaire, il permettra de sanctuariser le capital de Médiapart. Et en le dissociant de ses fondateurs, cela pérennisera son indépendance.

Ce montage passera par une structure intermédiaire, la Société pour la protection de l'indépendance de Médiapart (SPIM). Contrôlée par le FPL, elle détiendra la totalité du capital de Médiapart, qui sera statutairement incessible, faisant office de "coffre fort" selon Edwy Plenel.

Un dispositif inspiré d'un modèle unique au monde, le "Scott Trust", qui protège depuis les années 1930 le quotidien britannique The Guardian. Et préféré à d'autres statuts (financement participatif aux coopératives), qui ne tiendraient pas sur la durée selon Edwy Plenel.

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C'est l'aboutissement de trois ans de réflexion et de discussions au sein de Médiapart, visant à mettre le journal à l'abri de querelles de successions, batailles de pouvoir et autres opérations spéculatives.

Le journal est détenu par ses fondateurs (François Bonnet, Laurent Mauduit, Edwy Plenel et Marie-Hélène Smiejan), qui possèdent 42% du capital, aux côtés des salariés, et d'une "société des amis", avec qui ils forment un "pôle d'indépendance" (62% du capital). Le reste appartient à des investisseurs partenaires (Doxa et Ecofinance).

En vue de la cession de toutes leurs parts, Médiapart, économiquement en pleine forme (plus de 150.000 abonnés et une marge d'exploitation de 18%), a été valorisé à 16,3 millions d'euros par des experts indépendants.

Financement du rachat

Le rachat sera financé par les excédents du journal (4,4 millions), des donations effectuées par des actionnaires (à hauteur d'un million), et un emprunt bancaire (10,9 millions d'euros) contracté par la SPIM.

Ce dispositif doit voir le jour d'ici fin octobre et s'accompagnera "d'un jeu de pouvoirs et de contrepouvoirs", selon Edwy Plenel. Histoire d'assurer une parfaite étanchéité entre le FPL, structure "à mi-chemin entre une fondation et une association", selon Marie-Hélène Smiejan, et l'activité commerciale de Médiapart.

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Une troisième entité, l'ADS (Association pour le droit de savoir) garantira le bon fonctionnement de cet édifice complexe. Formée de salariés et anciens salariés de Médiapart, elle aura un droit de veto sur les statuts de la FPL et de la SPIM, servant ainsi de "verrou".

Ce dispositif a été accepté par les fondateurs et actionnaires de Médiapart, et validé par le fisc.

En outre les salariés l'ont approuvé à 93% lors d'une consultation interne, avec 91% de participation, après un avis positif du CSE (comité social et économique), a précisé à l'AFP Dan Israël, élu du personnel et délégué syndical CGT.

Mediapart face à la concentration des médias

L’état des lieux est connu : jamais, dans notre histoire démocratique, le monde de la communication n’a connu une telle mainmise d’intérêts privés extérieurs aux métiers de l’information. 91 % des quotidiens nationaux diffusés chaque jour, numériques tout en restant imprimés, appartiennent à une poignée de milliardaires tandis que 44 % de l’audience télévisuelle est contrôlée par trois d’entre eux (Bouygues, Bolloré, Drahi).

À la fois horizontale (nombre de médias détenus) et verticale (diversité des activités économiques), cette concentration signifie des abus flagrants de position dominante, des conflits d’intérêts généralisés et des pressions publicitaires sur les rédactions. Jusqu’ici, elle n’a pas rencontré de résistance des pouvoirs publics, qui l’ont même accompagnée.

Loin de créer des « champions » médiatiques comme le prétendent ces milliardaires, cette concentration affaiblit la démocratie en détruisant la valeur de l’information, son originalité, sa diversité et son authenticité, au profit du clash des opinions, du règne des propagandes et de la montée des haines. Son modèle économique est celui de l’audience, donc de la foule aveugle et de la masse anonyme, au détriment de la construction patiente d’une conversation démocratique entre publics soucieux de vérités factuelles.

Concentration des médias

Le modèle économique payant de Mediapart : un choix politique

Le principe du gratuit, qui a tant bouleversé ces dernières années la presse en ligne comme les journaux traditionnels, arrive à ses limites. Tout particulièrement pour des contenus à forte dose d’enquêtes, qui nécessitent des équipes de journalistes expérimentées et indépendantes.

Le financement par la publicité implique de faire aux annonceurs une place toujours plus envahissante qui déplaît aux lecteurs. Il interdit une identité éditoriale forte et, par là même, la constitution d’un lectorat fidélisé et investi. Il ne permet pas de développer de fortes compétences journalistiques et de produire une information de référence.

Excluant les recettes publicitaires, notre modèle économique repose donc sur l’adhésion payante, à terme de plusieurs dizaines de milliers de personnes. En adhérant, l’internaute retrouvera le lien si particulier, d’adhésion, de fidélité et de distinction, qui unit tout acheteur à son journal. Mais il entrera aussi dans un club, dans un réseau social et dans une communauté, où il sera co-acteur par ses contributions, ses demandes, sa personnalisation des réseaux informatifs proposés.

Nous demandons donc à nos lecteurs d’adhérer à leur journal pour garantir son indépendance et sa pérennité. Le prix définitif de l’abonnement sera fixé au dernier moment, mais nous raisonnons d’ores et déjà sur les tarifs suivants :

  • tarif normal : 9 euros par mois.
  • tarif réduit pour les moins de 25 ans et les chômeurs : 5 euros par mois.
  • tarif de souscription ou de soutien : 15 euros par mois.
  • tarif groupé à négocier pour les établissements d’enseignement, les collectivités et les entreprises.

Ambition éditoriale de Mediapart

Il s’agit d’un journal en ligne d’information généraliste, s’adressant à une clientèle que ni l’offre papier existante ni l’offre en ligne ne satisfont aujourd’hui. Ce projet est né d’un double constat partagé par une équipe de journalistes expérimentés : la crise de la presse papier qui est une crise de l’offre éditoriale ; la crise de croissance du web, dont les potentialités au service des citoyens éclairés ne sont pas exploitées au mieux et qui appelle l’invention d’un nouveau modèle d’information de presse.

Pour ses lecteurs, ce journal sera à la fois :

  • Le lieu d’une information de référence et d’une culture journalistique renouvelée.
  • Le lieu d’une documentation de référence.
  • Le lieu d’un débat de référence, organisé et modéré.

Notre ambition est que ce journal en ligne devienne l’outil principal de gestion de l’information de chacun des adhérents, avec un haut degré de personnalisation et d’intégration.

Venue principalement de la presse traditionnelle, attachée à l’écrit et au papier, l’équipe des fondateurs est cependant arrivée progressivement à la conclusion que seul le web permet de lancer aujourd’hui en France un quotidien indépendant d’information généraliste. Tous les autres supports nécessitent des investissements initiaux très lourds, donc dépendants de puissances financières, soit directement en tant qu’actionnaires, soit indirectement en tant qu’annonceurs publicitaires.

Par ailleurs, le web permet au lecteur actif de la presse francophone de référence de garder un lien permanent avec son journal, dans une époque où les déplacements, en France comme à l’étranger, font partie de son quotidien. Enfin, seul le web est lu par la génération des 20 à 30 ans qui n’achète plus de quotidien papier et recherche aujourd’hui la quasi-totalité de son information sur internet.

Différence avec les médias en ligne existants

Les médias en ligne - déclinaisons ou non de la presse papier - sont tous engagés dans une course à une audience maximale, condition d’une « gratuité » financée par la ressource publicitaire. C’est le modèle économique dominant, qui a ses limites, tant en termes de pertinence éditoriale que de viabilité financière.

De ce constat découlent, pour notre journal, quatre défis :

  1. Un modèle économique différent : notre journal sera sans publicité et, à partir de sa page d’accueil gratuite, proposera le gros de ses contenus sous forme d’adhésion payante.
  2. Le choix de la qualité des contenus : notre objectif n’est pas de couvrir dans une fausse exhaustivité l’ensemble de l’actualité.
  3. L’innovation continue en matière de web : notre journal évoluera régulièrement, dans ses contenus éditoriaux comme dans les services qu’il rendra à la communauté de ses adhérents.
  4. Un pacte inédit entre journalistes et lecteurs : refusant la logique dominante de l’audience et de la gratuité en matière d’information, notre journal propose à son public de faire vivre un club dont l’information, sa qualité et sa richesse, les expertises qu’elle réclame et les débats qu’elle suscite, sont l’enjeu.

En rendant explicite les conditions de production de l’information, le journal entend fiabiliser le pacte lecteurs/journalistes par rapport aux suspicions de connivence et d’opacité qui pèsent sur la presse actuelle. C’est pourquoi il repose sur une équipe consistante, qui se consacrera à la fois à la découverte de faits inédits et à la qualification des articles disponibles ailleurs, le tout pour informer le lecteur de façon exclusive et pertinente.

Besoins de financement

Notre objectif est de rassembler, en année 3, environ 75 000 adhérents. Objectif modeste au regard de l’attente que nous percevons ; objectif réaliste au vu de l’équation commerciale si particulière du web.

Notre business plan chiffre à environ 4 millions d’euros les besoins de financement sur la période. En quatrième année, le site permet déjà de dégager une forte rentabilité.

Ce besoin de financement s’explique par trois arguments :

  • La volonté de rassembler dès le démarrage une équipe de professionnels chevronnés.
  • La volonté de construire une plateforme technique performante.
  • La volonté de donner au projet le temps de sa réussite.

Comment est garantie l’indépendance ?

Outre la garantie offerte par l’absence de publicité et le recours à l’abonnement, l’indépendance du journal est garantie par les caractéristiques originales de son actionnariat.

Edwy Plenel a également interpellé les journalistes présents sur le danger que représenterait l’application de la loi sur « la protection des savoir-faire et des informations commerciales non divulgués contre l’obtention, l’utilisation et la divulgation illicites ».

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