Médine — Raison sociale, paroles et explication
Médine, de son vrai nom Médine Zaouiche, est un rappeur français d’origine algérienne. Né en 1983, il est fondateur du label indépendant Din Records et membre historiques du collectif La Boussole ainsi que de La Ligue, groupe qu’il forme avec Kery James et Youssoupha.
Incontestablement, Médine fait partie des têtes pensantes du rap français, mais surtout de ceux qui ont fait les beaux jours du rap dit « conscient » dans les années 2000. Au fil de sa discographie, il s’est en effet démarqué avec des textes forts et engagés. La clef de son art ? Le manifeste et le storytelling.
Parcours et discographie : étapes clés
Dans le circuit depuis 2004 et son album 11 Septembre, Récit du 11ème Jour, qui vient puiser son inspiration après le traumatisme des attentats du World Trade Center, Médine, c’est aussi des polémiques, la faute à des textes souvent provocants et qui lui ont valu d’être traîné dans la boue à plusieurs reprises, notamment par la classe politique et intellectuelle.
Il publie son premier album solo, en 2004 puis un deuxième l'année suivante. De 2006 à 2012, il publie en tout six projets, tandis qu'en 2008 sort son troisième album. Le quatrième sort en 2013 puis viennent un nouvel album en 2015, un EP surprise dévoilé sur les plateformes de streaming et directement classé dans le podium du Top iTunes en février 2017, et quatre autres albums en 2018, 2020, 2022 et 2025.
Publié en 2004, 11 septembre, récit du 11e jour est le premier album de Médine. Dans le livret, onze personnes interviennent sur le thème des attentats du 11 septembre 2001. Dans ce premier album, il commence le story-telling (petites histoires souvent tragiques) avec notamment la saga Enfant du destin.
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Huit mois après son premier album solo, et cinq mois après la sortie de l'album de La Boussole, Médine publie son deuxième album, Jihad, le plus grand combat est contre soi-même. L'album contient une autre entrée de la série Enfant du Destin : Petit cheval, l'histoire tragique d'un Amérindien témoin de l'assassinat de tout son village par des Blancs. Sur cet album, figure aussi Du Panjshir à Harlem, un texte de plus de six minutes racontant la vie de deux figures connues du XXe siècle : Malcolm X et le commandant Massoud.
Un disque de dix titres inédits sort le 21 novembre 2006, Table d'écoute ; à l'intérieur, en plus des dix titres, le CD contient le clip de Bvd Vincent Auriol, ainsi que divers bonus tels que des photos. Table d'écoute est un album-concept ou hors-série autour de la table d'écoute, sur lequel neuf personnalités introduisent le morceau suivant de l'album.
Don't Panik Tape, Arabian Panther, Protest Song, Prose Élite, Storyteller, Grand Médine et Médine France figurent parmi ses projets majeurs publiés entre 2008 et 2022. Storyteller, sixième album studio du rappeur, sort le 13 avril 2018. Grand Médine, l'album suivant, sort le 6 novembre 2020 sur le label Din Records. Le 23 mars 2022, l'artiste dévoile le single Médine France en tant que premier extrait de l'album du même nom, qui sort le 13 mai 2022.
Style, thèmes et techniques : le story-telling comme signature
Le rap de Médine se caractérise par une voix rauque et des textes inspirés par sa propre histoire et de sujets historiques qui l'ont marqué, comme la situation de l'Algérie vis-à-vis de la France ainsi que sa double nationalité franco-algérienne, mais aussi le conflit israélo-palestinien et la situation de l'Afrique.
L'artiste pratique l'art de traiter une histoire précise afin d'évoquer un sujet global et est connu pour son utilisation du story-telling. Artiste engagé, Médine cherche souvent à faire passer un message à travers ses écrits, ce qui donne presque une valeur d'apologue à ses œuvres.
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Paroles minutieusement pesées, finement renseignées afin d’en optimiser le punch mais assénées avec la sécheresse sans fioriture ni élégance du coup de poing. Les « couplets qui portent le kimono » sont littéralement boxés sur des instrumentaux denses, à mi-chemin entre étalages synthétiques et simples notes de piano qui ont tant collé à la peau du rap français.
Des phases de colères qui passent pour avoir été préparées derrière une porte avec le regard plongé dans l’œil de bœuf. Celui-ci plonge bien au-delà d’un palier de cage d’escalier. Prisme communautaire pour vision déformée ? Reste que la parole de Médine est de celles que l’on n’entend pas souvent en tournant le bouton de sa radio ou en maniant la télécommande de son téléviseur.
Engagement politique et polémiques
Depuis 2004, Médine s'implique dans un rap engagé aux côtés d'artistes comme Kery James, Youssoupha, Oxmo Puccino, Abd Al Malik ou encore Keny Arkana. Il fait l'objet de plusieurs polémiques dans les années 2010 et 2020.
En 2018, l'annonce de concert au Bataclan, théâtre des attentats du 13 novembre 2015, génère une controverse qui lui fait finalement renoncer à cette salle « par respect pour les familles des victimes » et pour éviter « l'instrumentalisation politique ». Ses détracteurs lui reprochent certaines paroles de ses chansons comme Jihad et Don't Laïk, respectivement de 2005 et 2015.
Don't Laïk, un morceau où il compare Nadine Morano, Jean-François Copé et Pierre Cassen à des « démons » et s'attaque à la laïcité française provoque une polémique importante. En réponse aux critiques, il déclare que les phrases en question sont « à ne pas sortir de [leur] contexte » et qu'il s'agit d'un morceau cherchant à redonner ses lettres de noblesse à la laïcité.
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La presse, la classe politique et des personnalités universitaires ont débattu et critiqué certains de ses textes; certaines voix l'accusent d'un discours communautariste ou d'attaques contre la laïcité tandis que d'autres défendent sa liberté d'expression et la portée militante de ses productions.
Identité, réappropriation et "Médine France"
Le premier contact avec un album se fait souvent par la cover. La direction artistique y est ici sobre, froide, la cover présentant la pièce d’identité de l’artiste apparaissant ici comme un symbole. Cette pièce d’identité renvoie Médine à son identité d’homme français, issu de l’immigration.
“Cela conteste le regard que les gens ont porté à ma carrière depuis mes débuts, cela conteste le regard que la société a sur une personne issue de l’immigration algérienne, musulman, en 2022. Les papiers français à proprement parler, c’est quelque chose qu’on t’impose, une mesure policière à visée de contrôle. Je pars de ce postulat pour définir qui je suis car je me sens étriqué dans cette carte de quelques centimètres carrés, dans cette représentation et ainsi montrer comment je suis en réalité en marge de cette identité, comment j’arrive à confectionner ma propre identité autour de cela.”
Moins de deux ans après son septième album Grand Médine, Médine revient aujourd’hui avec Médine France, un nouveau projet militant, sombre, mais néanmoins teinté d’optimisme. L’artiste nous offre ici une version beaucoup plus brute de son art, faisant fi de tout artifice, comme pour mieux délivrer son message.
Nous avions laissé Médine avec l’album Grand Médine, projet résolument tourné vers l’extérieur, comprenant un grand nombre d’invités démontrant alors la volonté du rappeur de s’ouvrir au plus grand nombre. Maîtrisant l’art du contre-pied, Médine nous revient aujourd’hui avec Médine France, soit le juste opposé : un album introspectif, sans aucun featuring, contrastant avec la démarche entamée par l’artiste depuis quelques albums.
Le propos est ferme, mesuré et équilibré, apportant cohérence et crédibilité à l’ensemble. L’album s’écoute à la fois comme un discours “politique” et une autobiographie critique, tant l’artiste se livre tout au long de ces 14 titres. Un autre élément frappant se trouve cette fois au verso de la cover. En découvrant la tracklist on constate l’absence totale de featuring. Médine a donc adopté le parti pris de s’exprimer seul, comme pour mieux exposer ses propos, ne pas les diluer aux côtés d’autres artistes.
“Le fait qu’il n’y ait pas de feat est moins parasitant pour le propos. Je peux ainsi m’adresser à des moments de ma vie où j’étais différent, me placer dans une réflexion sur le Médine que je serai dans 10-15 ans. C’est moi en featuring avec moi-même. Cela donne un côté plus personnel, introspectif, aucune voix ne vient sortir les propos de leur contexte.”
Les thèmes personnels : famille, amour et transmission
Médine, havrais, français, mais aussi époux et père de famille. Son épouse justement, Médine ne rate jamais une occasion pour lui déclarer tout l’amour qu’il a pour elle. Une nouvelle fois dans cet album, il ne déroge pas à la règle avec le titre “Houri”. Faisant référence à ce personnage céleste, récompense attendue au paradis en Islam, Médine nous confie ainsi que son épouse est tombée du ciel et qu’il vit donc sur terre avec elle.
“C’est un des meilleurs engagements de cet album. J’ai osé dire durant un interview que c’était une femme du paradis et je me suis pris un shitstorm de personnes me disant que je ne pouvais pas dire qu’elle venait du paradis, que c’était un blasphème. Je trouve ça drôle de voir comment les gens s’offensent face au bonheur d’autrui. C’est assez symptomatique de notre époque et ça en dit beaucoup.”
Aujourd’hui, son épouse, Cheez Nan, possède sa propre carrière et a sorti il y a peu un livre de recettes qui a rencontré un énorme succès. Leur carrière respective, le couple semble le gérer en famille, là où souvent les couples préfèrent compartimenter. “Ma femme c’est mon meilleur feat de toujours. Elle était là quand c’était la Hess pour moi donc c’est normal que je sois là pour elle et pour soutenir ses projets aujourd’hui. Elle intervient dans le conseil, au travers de sa bienveillance, sans craindre pour l’image extérieure.”
Les 3 enfants de Médine et Cheez Nan ont bien grandi, deux sont aujourd’hui adolescents. Omniprésents dans la vie du rappeur, sur ses réseaux et dans sa musique. “Ils ont un nouveau regard, comme mes deux plus grands deviennent des adolescents. Ce sont souvent des interrogations liées aux choix que j’ai fait. Pourquoi j’ai choisi de faire de ma musique un message, c’est une question qui revient souvent.”
Politique, militantisme et positionnement public
De la politique, Médine n’a eu de cesse d’en faire au travers sa musique et ses positions, pour autant il tient à nuancer son approche de la politique : “Pour moi, la meilleure façon de faire de la politique c’est de ne pas en faire justement, c’est de l’incarner, d’avoir des actions qui fédèrent, de remettre les valeurs au centre du débat, d’être dans une démarche de solidarité. En ce sens, oui cet album est un album politique.”
Récemment, Mediapart lui donnait la parole pour savoir quels étaient son état d’esprit et son raisonnement à l’approche du vote : le havrais n’a alors pas hésité à expliquer clairement pour qui il comptait voter ou plutôt contre qui il votait. Plein de pragmatisme et de lucidité, Médine nous explique ce qui l’a poussé une fois encore à dire ce qu’il pensait publiquement : “C’est important pour moi de ne pas être un lâche lorsqu’on me tend un micro et que j’ai cette dimension publique. Ne pas fuir ses responsabilités lorsqu’on me demande de m’exprimer dans l’entre deux tours c’est très important pour moi.”
Au silence retentissant du milieu rap lors de l’entre-deux tours, qui s’oppose à des périodes de l’histoire du rap français où les rappeurs se mobilisaient en masse contre l’extrême droite et le racisme au sens large comme dans le titre “11’30 contre le Racisme”, Médine semble comprendre ceux qui aujourd’hui ont fait le choix de ne pas s’exprimer sur le sujet : “Les deux postures se comprennent et s’expliquent. Certains sont désabusés et ont peur de la récupération.”
Pour autant, force est de constater que la voix de Médine contre l’extrême droite est une des rares que l’on entendit alors. Quelque peu résigné, le rappeur avoue : “Oui je me sens un peu seul comme je l’ai souvent été. Pour autant mon but n’est pas de pointer du doigt les artistes qui ne se prononcent pas. Mes ennemis sont politiques, ceux qui normalisent une parole raciste, islamophobe.”
Havre, racines et engagement local
Les grands-parents paternels, originaires d'Algérie, arrivent au Havre après la Seconde Guerre mondiale pour participer à la reconstruction de la ville. Son père, Abdel Zaouiche, travaille comme employé dans une entreprise d'emballage et est boxeur semi-professionnel puis entraîneur. Sa mère naît en France ; mère au foyer, elle devient ensuite assistante maternelle.
Autre élément constituant la fiche d’identité de Médine : son origine havraise qu’il n’a eu de cesse de clamer durant sa carrière. Avec le titre “La puissance du port du Havre”, l’artiste signe ici une sorte de nouveau “Grand Paris” recentré sur sa ville, rassemblant sur la version remix un certain nombre d’artistes de la scène locale.
“Ce ne sont que des gars des différents quartiers du Havre. La puissance du port du Havre a longtemps été un slogan porté par le film La Beuze qui nous a beaucoup fait souffrir. Etre un rappeur venant du Havre dans les années 2000-2004, ça a été nocif, on avait une étiquette de provincial qui nous a fait beaucoup de mal. Aujourd’hui, reprendre le titre et en faire un gros morceau de trap produit par Junior Alaprod, c’est une sorte de pied de nez.”
Évolution musicale et réception
Afin d'intéresser les fans de rap plus jeunes à ses textes, il évolue musicalement et se rapproche de la trap, tout en conservant ses messages engagés. Il déclare que la trap permet d'aller « à l'essentiel », « de synthétiser les idées » et que « le rap des années 90's [l]'emmerde aujourd'hui ».
Parfois présenté par ses admirateurs comme l’une des meilleures plumes du rap français, la vérité est autre. Celui dont le courrier électronique est bourré d’Anthrax ne fait ni poésie ni littérature de haut vol. La créativité ne réside pas ici dans les effets de style. Au contraire, l’encre de Médine est brute, chirurgicale, barricadée dans une pièce tapissée de coupures de presse, noyée sous des piles de livres et les éclats stroboscopiques d’une télévision diffusant une chaîne d’information en temps réel.
Entre journalisme et militantisme, à la fois héritier des annales du monde et harangueur romançant des réalités, Table d’écoute conjugue art du story-telling et mémoire, travail de documentation et revendications. Et c’est là que Table d’écoute définit finalement l’assise de Médine : une écriture certes peu musicale, un flow âpre et monolithique, une voix rugueuse pleine de hargne, mais une définition pointilliste de ses thèmes, des propos clairement identifiés et identifiables.
Tableau récapitulatif (sélection d'albums et années)
| Année | Projet |
|---|---|
| 2004 | 11 septembre, récit du 11e jour |
| 2005 | Jihad, le plus grand combat est contre soi-même |
| 2006 | Table d'écoute (hors-série) |
| 2013 | Protest Song |
| 2018 | Storyteller |
| 2020 | Grand Médine |
| 2022 | Médine France |
Pourquoi ses paroles suscitent-elles débat ?
Médine manie les symboles et la provocation, utilisant une esthétique géopolitique : une vérité scandée et actualisée en temps réel, des histoires qui font l’Histoire, celle-là même qui conditionne les trajectoires du monde. Ses phases ne sont pas des calligraphies, mais plutôt des tracts ravageurs.
Les polémiques tiennent souvent à la sortie de leur contexte de médias ou d'extraits de paroles, et à la manière dont sa démarche militante se confond parfois avec une rhétorique communautaire aux yeux de certains détracteurs. D'autres défendent en retour la profondeur, la documentation et l'intention politique de son œuvre.
En titrant sa troisième trace discographique solo Table d’écoute, Médine pourrait laisser croire qu’il a la prétention d’estimer que sa voix compte assez pour que les services de renseignements en fassent une mixtape. Flow binaire pour discours bipolaire, telle est la première impression. Celle-ci est fourbe et la réalité plus complexe.
Finalement, reprendre la formule d’un rappeur montpelliérain est sûrement la meilleure manière de définir le rôle sous-jacent des beats de Table d’écoute : « la musique, c’est l’armée derrière le porte drapeau. Scandant sa vision du monde, glissant un peu plus du combat contre soi-même à celui pour affirmer un droit à énoncer haut et fort une autre vision de l’histoire et des faits. »
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