Moi, Petite Entreprise: Les Auto-Entrepreneurs, De L'Utopie À La Réalité
Alors qu’il referme l’ouvrage de Sarah Abdelnour, le lecteur n’a pas seulement le sentiment d’avoir fait le tour de la question de l’auto-entreprenariat, et ce « de l’utopie à la réalité » comme l’indique le sous-titre du livre.
Il a aussi la nette impression d’avoir effectué une plongée dans les transformations actuelles du travail et de leur traitement politique. La portée et l’intérêt de l’ouvrage résident à la fois dans la juste distance à laquelle l’auteure tient son objet et dans la diversité des échelles à laquelle elle se propose de l’étudier.
L’analyse de l’auto-entreprenariat n’apparaît en effet jamais ici comme une fin en soi tant on saisit dès les premières pages la volonté de l’auteure d’inscrire la naissance et les usages de ce dispositif dans une réflexion plus large sur le salariat, ses mises en cause, ses limites mais aussi sa « puissance » pour reprendre l’expression de Bernard Friot [1].
« Faire de la France un pays d’entrepreneurs », tel a été l’un des objectifs des politiques menées ces dernières années, dont le point d’orgue est le régime d’auto-entrepreneur, qui a suscité depuis 2008 plus d’un million d’inscriptions. Une analyse du modèle du « tous entrepreneurs » met en lumière l’origine libérale de ce type de politiques mises en place par des opposants au modèle salarial.
Il en ressort également qu’au-delà de l’autonomie parfois recherchée, la promotion de l’auto-entreprenariat séduit notamment en se présentant au service de ceux qui veulent s’en sortir. La fragilité des auto-entrepreneurs est pourtant patente, puisque 90 % d’entre eux gagnent moins que le SMIC et que tous perdent les acquis sociaux du salariat dans une société en voie d’ubérisation.
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Quel est le sens politique de cette nouvelle injonction à être entrepreneur de sa vie ? En quoi cela vient-il bousculer le modèle social français ? Comment expliquer la mise à leur compte si rapide de plus d’un million d’individus et comment les vies de ces travailleur-se-s s’en sont-elles trouvées modifiées ?
Promettant de réduire le chômage et de libérer l’initiative individuelle, le statut d’auto-entrepreneur a été institué en 2008 sous l’impulsion du libéral Hervé Novelli et compte aujourd’hui plus d’un million d’inscrits sans avoir été remis en cause par l’alternance politique.
Mais quelles sont réellement les implications de ce dispositif pas aussi nouveau qu’il n’y paraît ? Pour le savoir, l’auteure présente dans cet ouvrage les résultats issus de sa thèse de sociologie. Qu’est-ce que la diffusion de l’auto-entrepreneuriat produit aux niveaux individuel et collectif ?
Cet article analyse le régime de l’auto-entrepreneur comme un dispositif de contournement du salariat qui participe de la déconstruction du modèle social français. Le contournement du salariat figure tant dans les objectifs politiques des promoteurs du régime, résolus à miner le modèle social construit autour du salariat, que dans les usages qui en sont faits de la part des employeurs, privés comme publics, qui cherchent à externaliser une partie de leur main-d’œuvre.
Fin 2016, la France compte plus d’un million d’auto-entrepreneurs. Pourquoi un tel succès ? Comment comprendre la genèse de ce statut, présenté dans les médias comme une innovation majeure ? Et quelles en sont les conséquences, tant pour les auto-entrepreneurs eux-mêmes que pour la société française dans son ensemble ?
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Genèse et Construction du Régime de l'Auto-Entrepreneur
La structure de l’ouvrage est à la fois simple et efficace. Dans ces deux parties, l’ambivalence du dispositif, pris entre entrepreneuriat et workfare, entre « patronat et économie de survie », est bien mise en évidence.
« Politique d’insertion » pour la gauche, politique de soutien à l’indépendance pour la droite, la construction du régime de l’auto-entrepreneur s’opère grâce à ces alliances improbables dont le néolibéralisme a le secret, de la droite libérale aux associations d’insertion par l’activité économique.
L’auteure montre bien que la loi de 2008, qui crée le dispositif, ne part pas de rien mais s’inscrit tout au contraire dans « une trentaine d’années de politiques publiques encourageant le travail indépendant comme forme de réponse partielle au chômage » (p. 63).
Le consensus autour de « l’entrepreneuriat populaire » qui se construit au début des années 2000 débouche progressivement sur le crédo du « tous entrepreneurs », la volonté d’universaliser l’entreprenariat se trouvant symbolisée par le choix du terme « auto-entrepreneur » en 2008.
La première partie de l’ouvrage est consacrée au processus de fabrication de la loi, resituée dans la longue histoire des politiques d’incitation à la création d’entreprises, notamment à partir des années 1970, période à laquelle les théories néolibérales gagnent le « cœur de l’État ».
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En constatant que les premiers dispositifs d’aide aux créateurs étendent de fait la protection sociale des salariés aux futurs indépendants, l’auteure souligne les ambivalences du néolibéralisme : loin de disparaître, l’État y exerce de fait un rôle actif, élaborant sans relâche les règles chargées de garantir le jeu de la concurrence, allant jusqu’à mobiliser des politiques sociales pour soutenir l’initiative individuelle.
À partir des années 1980, l’idéal entrepreneurial défendu par une droite libérale rejoint paradoxalement le souci d’insertion par l’économique promu par des militants de l’intervention sociale à la recherche de solutions alternatives.
Au tournant du xxie siècle, l’entrepreneuriat populaire, ouvert à tous et non exclusif d’autres activités et d’autres sources de revenus s’impose alors comme une figure largement consensuelle.
S. Abdelnour va plus loin dans cet exercice de sociologie politique en mettant en scène les différents acteurs de la loi dans leurs trajectoires professionnelles et idéologiques (à commencer par les ministres et les députés les plus impliqués), de façon à rendre lisibles les configurations politiques, mais aussi les résistances et les compromis qui ont marqué l’avènement du régime.
Les matériaux recueillis lui permettent ainsi de retracer, presque de l’intérieur, le déroulement de cette saga législative, dans laquelle les deux principaux foyers de contestation sont les administrations sociales, inquiètes de l’équilibre des comptes, et les artisans, furieux d’être soumis à ce qu’ils considèrent comme une concurrence déloyale.
Si l’auteure met surtout l’accent sur la façon dont le régime de l’auto-entrepreneuriat s’oppose aux institutions de la société salariale, on comprend néanmoins, à lire l’histoire de cette saga, que le régime met en tension d’autres modes de régulation concurrents : la régulation libérale (qui vise à simplifier les règles au maximum), la régulation néolibérale (qui secrète en revanche de nombreuses règles afin de préserver le jeu concurrentiel) et la régulation professionnelle, basée sur la reconnaissance de la qualification et donc gardienne des « barrières » réglementaires à l’entrée.
Au fil des débats et des compromis, S. Abdelnour montre comment le quinquennat de François Hollande a finalement pérennisé, en le modifiant à la marge, le régime de l’auto-entrepreneuriat.
Les Auto-Entrepreneurs: Réalités et Usages
L’auteure propose, dans la seconde partie de l’ouvrage, de « passer de l’autre côté des déclarations d’intention politiques » pour aller à la rencontre de ces Françaises et ces Français qui ont fait le « choix » de l’auto-entrepreneuriat.
Elle s’appuie à la fois sur des données de cadrage de l’Insee et de l’Acoss (chargée de la collecte des cotisations des auto-entrepreneurs), qu’elle a pu en partie exploiter, et sur une trentaine d’entretiens avec des auto-entrepreneurs, réalisés entre juillet 2010 et mai 2011.
Pour l’essentiel issus du salariat, ces « néo-indépendants » se démarquent largement de la population des indépendants par leur absence de capital initial et de transmission familiale. Mais là aussi l’ambivalence est de mise.
L’auteure observe en effet dès le départ une pluralité des usages de ce régime, caractérisée par une « bipolarisation entre une minorité d’usages de type bonus, et une majorité de situations précaires, voire de mobilité sociale descendante » (p. 171).
À un pôle, essentiellement composé des travailleurs les moins qualifiés et les moins protégés, l’auto-entrepreneuriat est un travail indépendant exclusif, « tandis que le cumul des revenus est plus important parmi les salariés stables, du privé comme du public » (p. 178).
Les plus qualifiés, déjà protégés, en tirent des revenus supplémentaires, et même une protection sociale inutilement dédoublée, tandis que les plus fragiles, plus souvent des jeunes et des femmes, semblent accumuler des bouts de ficelle d’une société de travail de laquelle ils peuplent les marges.
S’ensuit une typologie détaillée des modes d’entrée et des conditions de possibilité de cette « petite indépendance » : cumuler les revenus, gérer le chômage, trouver du travail et quitter le salariat.
La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée aux auto-entrepreneurs, leurs trajectoires professionnelles et familiales, l’expérience qu’ils font du régime, leurs modes de travail et de vie. Elle permet de faire ressortir un certain nombre de résultats.
D’abord, la faiblesse du revenu moyen dégagé dans l’activité d’auto-entrepreneur masque en fait une très grande disparité d’usages : il peut s’agir d’une activité d’appoint, en complément d’un travail salarié ou d’une pension de retraite, d’un banc d’essai pour tenter l’aventure de l’indépendance ou encore d’un pis-aller, en attendant de trouver un emploi.
S. Abdelnour note une bipolarisation de cette nouvelle forme de travail indépendant, dans la mesure où ceux qui cumulent plusieurs activités et plusieurs revenus sont aussi souvent les plus qualifiés et les mieux protégés.
À l’image de ce que Marie-Françoise Mouriaux (1994) avait pu observer dans les années 1990, une part des créations de micro-entreprises correspond en réalité à des externalisations : l’employeur se dégage des obligations liées au contrat de travail et la relation se poursuit sous forme de prestation de service.
Dans ce cas, le travailleur peut connaître une sorte de double peine, cumulant la dépendance à l’égard d’un seul client, parfois assortie d’un véritable lien de subordination (sous forme de contraintes et contrôles), avec des droits sociaux amoindris.
Une situation, généralement qualifiée de « salariat déguisé », qui n’est pas, précise l’auteure, l’apanage du secteur privé, puisqu’on la retrouve aussi dans certaines municipalités et administrations publiques.
Compte tenu de la faiblesse des revenus issus de l’activité d’auto-entrepreneur, celle-ci ne peut être appréhendée qu’en articulation avec d’autres formes de travail et d’autres sources de revenus, à l’image du « travail à-côté » étudié par Florence Weber (1989), qui permet de « supporter l’usine, non de la refuser, ni de la remplacer ».
Aussi l’analyse privilégie-t-elle ces différentes formes d’articulation. Le premier profil correspond à des individus pour qui l’auto-entrepreneuriat constitue un complément de revenu, soit à une pension de retraite, soit à un salaire. Tels ces cadres de grandes entreprises qui, après le passage à la retraite, poursuivent leur activité sous une forme indépendante afin de maintenir leur niveau de vie.
Ou ces salariés en sous-emploi qui ne trouvant pas l’autonomie, la reconnaissance et la rémunération qu’ils attendent, choisissent de compléter leur vie professionnelle par une activité indépendante.
Le deuxième profil concerne des chômeurs (un tiers des auto-entrepreneurs). Pour certains d’entre eux, le statut d’auto-entrepreneur permet d’acquérir une légitimité sociale, même si l’activité reste accessoire ou se développe peu.
Mais le passage par l’auto-entrepreneuriat peut être aussi, en particulier pour les jeunes (troisième profil), un moyen de s’insérer sur le marché du travail, une sorte de période d’essai, à l’image des stages et des CDD, ou une période de professionnalisation, par exemple dans des métiers comme l’architecture où la photographie, où l’auto-entrepreneuriat tend à devenir un point de passage obligé.
Enfin le quatrième profil correspond à des salariés qui choisissent la transition vers l’indépendance, que ce soit pour gagner davantage ou par dégoût des relations hiérarchiques. Ajoutons que ce type de pari risqué s’accompagne souvent d’un soutien familial (conjoint ou parent) qui le rend possible.
Très loin donc d’une nouvelle forme de travail autonome, capable de tenir par elle-même, l’auto-entrepreneuriat apparaît largement adossé au système de protection sociale de la société salariale, ainsi qu’aux solidarités familiales.
Le dernier chapitre est sans doute celui qui prête le plus à discussion. Il s’agit en effet de rendre compte du fait que, malgré la faiblesse de leurs revenus et la fragilité de leur situation, les auto-entrepreneurs manifestent pourtant une satisfaction à l’égard de leur nouvelle situation professionnelle, voire saluent la création du régime.
L’auteure s’interroge : « méconnaissance » du dispositif, « résignation » face à la difficulté de trouver un emploi salarié, « joies de l’auto-exploitation », adhésion à l’idéologie dominante ?
Il est intéressant, à cet égard, de prendre à nouveau un peu de recul historique pour citer Charles Gide (1920) qui, au début du xxe siècle, alors même que les institutions de la société salariale restaient encore embryonnaires, s’inquiétait de voir les petits producteurs tomber dans une situation de dépendance économique vis-à-vis des grandes entreprises industrielles et s’interrogeait : « Vaut-il la peine de sauvegarder une ombre d’indépendance qui ne consiste le plus souvent que dans la possibilité de travailler plus longuement et plus péniblement qu’en fabrique et de vivre en marge des lois protectrices du travail ? »
Mais il ajoutait aussitôt : « le travailleur est meilleur juge que nous des conditions de son bonheur » et il consacrait, dans son ouvrage, de longs développements aux moyens de préserver une indépendance effective, en particulier par la coopération.
En écho à ces interrogations du siècle passé, nous pouvons constater qu’il existe aujourd’hui un certain nombre de collectifs qui regroupent, entre autres, des auto-entrepreneurs, et qui explorent différentes voies pour inventer - ou réinventer - des façons de coopérer et de se protéger mutuellement, prouvant ainsi qu’entrepreneuriat ne rime pas nécessairement avec individualisme1.
Le retour sur les questionnements du passé comme l’observation de ce qui émerge au présent, nous amènent donc à mettre en débat le point de vue adopté par l’auteure. En opposant l’auto-entrepreneuriat, vu comme foyer de l’individualisme et de la précarité, à une vision idéalisée du salariat, vu comme bastion des droits sociaux et de l’action collective, ne s’interdit-on pas de penser que de nouvelles formes d’action collective et de nouvelles protections du travailleur soient possibles ?
Et que celles-ci ne seront pas nécessairement arrimées au statut de salarié dont la qualification juridique reste tributaire de l’existence d’un lien de subordination ?
L'Auto-Entrepreneuriat: Un Salariat Déguisé?
Sarah Abdelnour s’interroge enfin sur les effets de la diffusion de ce dispositif sur les pratiques de travail mais aussi, plus largement, sur les rapports aux institutions et les représentations politiques des individus. En testant l’hypothèse d’une « libéralisation de la société par le bas » et en observant au plus près le quotidien des auto-entrepreneurs et de leurs pratiques, elle s’intéresse in fine à la manière dont ce régime participe plus largement d’un nouveau mode de gouvernement des conduites, un mode néolibéral au sens de Foucault.
Sarah Abdelnour reprend à son compte ce passage des cours au Collège de France où ce dernier suggère que c’est « la vie même de l’individu - avec par exemple son rapport à sa propriété privée, son rapport à sa famille, à son ménage, son rapport à ses assurances, son rapport à sa retraite » qui ferait de lui « comme une sorte d’entreprise permanente et d’entreprise multiple ».
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