La Reconstruction de la Flotte de Pêche Française et l'Évolution du Marché du Poisson Après la Libération
À la Libération, la France se reconstruit et les ports relancent leurs activités, quand ils ne sont pas détruits comme celui de Dunkerque. Avec la prolifération du poisson pendant la guerre, les bateaux font « des pêches miraculeuses ».
La Reconstruction de la Flotte : Une Priorité Nationale
La première urgence est celle de la reconstruction et de la modernisation de la flotte. Sur les 340 chalutiers en acier qui existaient en 1939, 63 % ont été perdus au cours des hostilités. À la Libération, les chalutiers restants, en grande partie rapatriés de Grande-Bretagne, sont inadaptés ; 80 % des chalutiers hauturiers avaient déjà plus de 20 ans en 1939.
Malgré l’état des chantiers nationaux, 67 navires sont commandés en France pour une jauge de plus de 25 000 tx et 76 à l’étranger pour plus de 27 000 tx, notamment aux États-Unis et au Canada que la guerre a forcés à s’équiper et même à se suréquiper pour la construction navale. Ces navires mesurent de 26 à 68 m. Pour la pêche artisanale, l’État ne finance que les navires détruits pendant la guerre. La priorité des pouvoirs publics va donc à la pêche industrielle.
Un plan de reconstruction, préparé par les armateurs, est entièrement pris en charge par l’État par l’intermédiaire du Comptoir de reconstruction de la flotte de pêche en acier créé en 1946. Ce plan a la particularité d’être fondé sur la construction de bateaux en série.
Libéralisation et Nouvelle Organisation du Marché du Poisson
L’autre urgence concerne le marché du poisson, complètement réglementé pendant la guerre à cause de la pénurie. Après 1945, les professionnels demandent sa libéralisation, espérant bénéficier des hausses de prix qu’un marché libre devrait, pour eux, occasionner. Après beaucoup de discussions, les marchés sont déréglementés. Dans la foulée, les bases d’une nouvelle organisation des professions de la pêche sont mises en place.
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Un statut du mareyage est établi. Puis le Crédit maritime mutuel est remis en ordre ; l’administration de la Marine marchande veut développer ses activités bancaires, surtout par des prêts aux patrons-pêcheurs, tout en gardant la tutelle et le contrôle sur les crédits à distribuer par le truchement de la jeune Caisse centrale de crédit coopératif chapeautant l’organisme bancaire. Enfin, le Comité central des pêches maritimes (CCPM) est modifié pour donner plus de place aux syndicats. Il reste consultatif, placé sous une présidence nommée par le ministre, regroupant les représentants de toutes les catégories : armateurs, pêcheurs, conchyliculteurs, mareyeurs.
Tous les organismes corporatifs sont dissous. En complément du Comité central des armateurs, l’ordonnance du 14 août 1945 crée des comités locaux et régionaux, des comités interprofessionnels (pêche fraîche, grande pêche, sardine et anchois, thon, hareng, etc.).
Innovations Techniques dans la Pêche
Selon J.-L. Lenhof, la modernisation prend plusieurs formes. La première est la propulsion au diesel, qui l’emporte définitivement sur la voile et la vapeur. Seuls quelques chalutiers nouveaux conservent la technique de la vapeur, la Marine marchande et certains armateurs désirant maintenir des unités utilisant des combustibles produits en France. L’exploitation de ces chalutiers à vapeur se révèle coûteuse en raison du prix élevé du combustible français, malgré des économies.
La seconde est la mise en service, pour la première fois en 1951, d’un grand chalutier de pêche arrière. Cette technique permet d’utiliser toutes les potentialités de la pêche au chalut et de mettre en place une organisation plus rationnelle du travail à bord. Une fois le chalut relevé, le poisson tombe, par une trappe, sous le pont supérieur où il est traité.
Les techniques modernes de positionnement et de communication viennent en complément. Elles diminuent les risques d’accident, mais surtout conduisent à une intensification de l’utilisation des matériels. Le radar est d’un grand secours pour permettre la pêche par temps de brouillard. Cependant, les techniques de repérage les plus intéressantes sont celles qui utilisent les ondes ultrasonores. Ainsi, un traceur, couplé à un sondeur à ultrasons, affiche en permanence et en continu le profil du fond à l’aplomb duquel le navire avance, aide appréciable pour reconnaître les fonds sous-marins. Un sonar permet de repérer les bancs de poissons. Cependant sa portée est limitée et gênée par le remous de l’hélice car il est remorqué dans le sillage du bateau ; on place donc l’émetteur ultrasonore, le Netzsonde, sur le haut du filet lui-même. Diverses autres méthodes modernes de repérage des poissons sont mises en œuvre dans certaines pêches, comme l’observation aérienne ou encore la mesure de la température de l’eau.
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De nouveaux chaluts apparaissent. Alors que le filet traînant (chalut) est le principal engin de pêche utilisé comme engin de fonds pour capturer les poissons plats, il devient aussi d’usage fréquent pour la pêche aux poissons pélagiques vivant dans les eaux superficielles ou entre deux eaux au-dessus de 200 m sur grands fonds, tels les thons, les maquereaux ou les sardines. Le filet pélagique est mis au point en 1962 au cours d’essais effectués sur la Thalassa, navire de recherche de l’ISTPM. C’est un filet-poche de grandes dimensions constitué par quatre faces : outre la face supérieure garnie sur l’avant de flotteurs et la face inférieure faiblement lestée, il compte deux faces latérales, ce qui lui donne une grande ouverture verticale (de 10 à 28 m selon les engins) et un pouvoir de capture considérable. Pour contrôler son niveau d’immersion, il faut placer sur la face supérieure le sondeur netzsonde, qui indique l’ouverture verticale du filet et surtout sa position par rapport au fond et la surface. Il est donc possible de travailler au-dessus de secteurs accidentés impraticables avec des chaluts classiques et de faire évoluer rapidement le filet pour l’amener au niveau d’un banc de poisson. Il est remorqué, soit par un bateau qui utilise des panneaux de bois divergents nécessaires au maintien de l’ouverture horizontale, soit par deux bateaux opérant en « bœufs ». Cela permet d’employer des chaluts de grande ampleur particulièrement efficaces : un seul traict de chalut donne parfois plusieurs tonnes de poissons.
La reconstruction de la flotte industrielle s’accompagne d’une augmentation de sa jauge, une avance technique sur les autres pays et une progression des apports.
Schéma d'un chalut pélagique.
Globalement, la pêche maritime en métropole retrouve en 1953 ses chiffres d’apport de poissons frais et crustacés de 1938, atteignant 406 000 t contre 424 000 t en 1938. Mais en 1949 et 1950, les apports de poissons diminuent alors que la jauge brute totale continue d’augmenter. La reconstruction de la flotte ramène sur les lieux de pêche plus de bateaux qu’avant-guerre, d’autant que s’y ajoutent les très nombreux bateaux en bois construits pendant la guerre et après 1945. Les apports se concentrent dans les neuf premiers ports français. Avec 301 200 t débarquées en 1953, ceux-ci représentent 74,1 % du total national. L’essor de la Bretagne Sud est dû surtout au développement du chalutage à Concarneau et Le Guilvinec. Dans les années 1950-1966, les techniques nouvelles ne sont pas sans effet, permettant une augmentation des apports de poisson dans les ports français (de 312 055 t en 1950 à 457 982 t en 1966). L’utilisation de la technique nouvelle du Decca navigator permet de mieux contrôler la position du navire.
Mais cette phase d’expansion masque deux types de déséquilibres. En premier lieu, la présence étrangère - Espagnols dans le golfe, Anglais, Allemands et Belges en mer du Nord et en Manche - contribue à la raréfaction des ressources. La flotte hauturière française est amenée à se reconvertir rapidement au début des années 1960. Ainsi, pour les chalutiers lorientais, la pêche au merlu passe de 23,7 % du total de la marée en 1960 à 11 % en 1966. Ils exploitent d’autres stocks de poisson : lieu noir, merlan, églefin et cabillaud.
Le deuxième déséquilibre concerne les marchés au poisson. La baisse progressive des barrières douanières, consécutives à la création de la CEE, et le niveau élevé des débarquements de la pêche hauturière en espèces nouvelles déstabilisent en partie les marchés à partir de 1958. Le prix moyen du poisson frais baisse en francs constants de 1958 à 1966.
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Du huitième rang en 1953 avec 15 800 t d’apports de poisson, La Rochelle est au quatrième en 1962.
La Rochelle atteint son niveau maximum en 1964 avec 25 342 t, dépassant seulement de 3 000 t celui de 1924 qui était de 22 137 t. Les apports rochelais plafonnent donc entre 20 000 et 25 000 t dans le début des années 1960.
Ce plafonnement de la pêche rochelaise intervient pourtant dans un contexte marqué par l’amélioration des infrastructures portuaires, le développement des trois grands armements industriels d’avant la guerre, la création de nouveaux armements tout particulièrement dans le cadre de sociétés quirataires et la recherche de nouveaux lieux de pêche.
Le marché au poisson des Carmes se révèle trop à l’étroit. Situé à l’écart du bassin des chalutiers et de la gare, entouré de rues très étroites rendant impossible tout chargement rapide et efficace sur camion, équipé de magasins de mareyeurs insuffisants en nombre et en surface, il contraint à l’exécution de manutentions longues et coûteuses. En 1946, la chambre de commerce est appelée à présider à l’organisation du marché et obtient la concession de la part de la mairie du droit d’exploitation de la criée des Carmes. Elle décide alors la construction d’un encan au bassin des chalutiers.
La nouvelle halle présente des fortes améliorations. Un quai de débarquement de plus de 270 m de long permet de placer à quai, face à la halle de vente, six grands chalutiers et quatre petits, parfois cinq, lesquels peuvent débarquer simultanément leur pêche. La faible largeur du quai, cinq mètres, réduit les manutentions au minimum indispensable. Le poisson est déglacé à bord par les marins ou par des équipes fournies par la chambre de commerce. Placé dans des paniers, il est hissé sur le quai à l’aide de treuils électriques. Ces opérations commencent de très bon matin, souvent à deux heures lorsque le tonnage annoncé est assez important et, en tout état de cause, au moins deux heures avant le commencement de la vente. Un auvent construit tout le long abrite le poisson débarqué en attente du triage. Par ailleurs, une halle de vente est construite sur le quai même. Pour permettre le déchargement simultané d’un plus grand nombre de chalutiers, la chambre de commerce décide, en 1955, de procéder à un allongement de cette halle qui mesure 213 m.
Contrairement au port de commerce de Chef de Baie, le port de pêche n’a pas de dockers professionnels. La chambre de commerce et les armateurs refusent, dans les années 1950, pour des raisons de coût et pour éviter d’être confronté à une corporation organisée et syndicalisée. Les armements se tournent vers l’embauche de déglaceurs occasionnels, qui pour certains, travaillent la journée et complètent leurs revenus par un travail de nuit, souvent dès 22 ou 23 h. Le débarquement du poisson se fait dans des paniers mis à terre, renversés sur les tables de triage au nombre de dix (une par chalutier en cours de déchargement). Le poisson est trié, placé dans des caisses d’une contenance de 50 kg qui sont placées les unes à côté des autres. La vente à la criée commence à 7 heures du matin, chalutier après chalutier. Les lots sont attribués aux mareyeurs qui répondent à l’enchère la plus élevée et amenés dans les magasins des mareyeurs par les commis de marée.
Cette nouvelle halle est utilisée par tous les armements rochelais, réunifiant ainsi le marché au poisson jusqu’alors segmenté entre le marché public aux Carmes et les pêcheries des grands armements d’avant-guerre. Une série de magasins sont destinés aux mareyeurs, aux côtés desquels se trouvent une salle des machines, la station d’épuration, un restaurant et des dépôts de glace. Ces magasins sont au nombre de quatre-vingt-quatre nouvellement construits et trois plus anciens autrefois affectés aux pêcheries des grands armements. Au total, ce sont 8 100 m ² répartis en cases de grandeurs différentes allant de 33 à 465 m2 pour les plus grandes, les trois magasins anciens représentant 3 253 m². Chaque case de mareyeur comprend une chambre froide, un plancher à caisses vides (une mezzanine), une installation électrique, un système d’évacuation des eaux, une installation d’alimentation en eau douce et en eau de mer épurée.
Deux quais complètent les abords de la halle. Un quai d’embarquement routier, long de 220 m, permet le chargement direct sur les nombreux camions et camionnettes qui viennent prendre livraison du poisson. Un auvent protège les expéditions contre les intempéries. Un second quai d’embarquement ferroviaire constitue la gare de marée de la SNCF. Celle-ci comporte, en fait, deux quais couverts équipés de trois voies de chargement, située dans la partie nord-est de la halle dans le prolongement du quai de chargement routier. Les quais sont au niveau du plancher des wagons, ce qui facilite grandement les manutentions. Enfin, un magasin de caisses est construit de l’autre côté de cette chaussée en bordure des voies de la SNCF, ainsi qu’un abri-garage pour les véhicules automobiles des usagers et des bureaux à l’usage des armateurs. Ainsi, globalement, du chalutier au camion ou au wagon, le poisson ne parcourt guère plus de quatre-vingts mètres.
En 1957, le tonnage de pêche fraîche débarqué atteint 22 580 t, chiffre proche de celui de 1924 (22137 t). Les prix de vente du poisson à l’encan, établi par enchères, sont élevés. « Il y a là un mystère. Comment les mareyeurs et grossistes rochelais ont-ils pu payer aussi longtemps et aussi cher les apports de bateaux… » ? La Rochelle, par sa situation géographique, demeure le port français de l’Atlantique le mieux placé en termes de distance kilométrique face à Lorient et Arcachon. Cependant le centre de la France, l’Auvergne et Clermont-Ferrand ne sont pas desservis directement par voie de chemin de fer en provenance directe des ports de pêche de l’Atlantique.
Toutefois, les prix du poisson tendent à se dégrader en France dans les années 1963-1968. La Fédération CGT des syndicats maritimes inscrit, ainsi, en tête de ses revendications, l’amélioration des prix du poisson qui conditionne le pouvoir d’achat des marins.
Que font ces vestiges de la Seconde Guerre Mondiale à cet endroit ? Insoupçonnable !
| Année | Tonnage (t) |
|---|---|
| 1913 | 15 000 |
| 1924 | 22 137 |
| 1953 | 15 800 |
| 1962 | 25 342 |
| 1964 | 25 342 (niveau maximum) |
| 1967 | Données non disponibles |
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