La monnaie, la banque et la finance : une analyse approfondie selon Couppey-Soubeyran
La monnaie, la banque et la finance sont des sujets complexes qui ont suscité de nombreux débats parmi les économistes à travers l'histoire. Entre ceux qui y voient un simple instrument de facilitation de l’échange et ceux qui la considèrent comme l'objet du désir d’accumulation capitaliste, peu d'économistes se sont intéressés à la monnaie au cours des siècles passés.
Cet article explore en détail ces complexités, en s'appuyant sur les définitions et les analyses de J. Couppey-Soubeyran. Il aborde l'évolution de la pensée économique sur la monnaie, son rôle dans l'économie et les défis actuels posés par la crise financière et les innovations monétaires.
L'évolution de la pensée économique sur la monnaie
Si les économistes de l’école classique, Adam Smith, David Ricardo ou Jean-Baptiste Say ont réduit la monnaie à un pur instrument de facilitation de l’échange, c’est parce que leur analyse de l’échange s’est d’abord focalisée sur la valeur et son substrat - la quantité de travail -, le prix n’étant pour eux que l’expression de cette valeur. Les classiques ont assez largement nourri la "fable du troc" décrite par l’économiste Jean-Michel Servet : la monnaie aurait été inventée, un beau jour, pour dépasser les contraintes du troc et faciliter l’échange.
Les néo-classiques, dans le sillage de Léon Walras en 1874 puis de Kenneth Arrow et Gérard Debreu en 1954, ont quant à eux entrepris d’établir un modèle d’équilibre "général", en excluant la monnaie de leur raisonnement. Ils ont ensuite essayé de l’y introduire après coup, mais uniquement pour vérifier que leurs résultats ne s’en trouvaient pas perturbés ! Et ils s’y sont cassé les dents, y compris Don Patinkin, le plus engagé d’entre eux dans cette entreprise "d’intégration" de la monnaie à l’économie "réelle".
Keynes et la non-neutralité de la monnaie
Il faut attendre John Maynard Keynes pour réaliser l’importance de la monnaie dans l’économie, c’est-à -dire sa non-neutralité. Keynes rompt avec le cadre d’analyse des néo-classiques et leur vision dichotomique des sphères réelle et monétaire qui, selon lui, n’a pas de sens. D’ailleurs, quand Keynes revisite les fonctions de la monnaie, la plus importante selon lui est celle de l’unité de compte, comme il le souligne dans les premières pages de son plus long ouvrage, longtemps resté dans l’oubli, A Treatise on Money (1930). Dans la Théorie générale (1936), ouvrage qui aura plus d’influence, il enfonce le clou avec la théorie de la préférence pour la liquidité. La monnaie peut être demandée pour elle-même et les individus peuvent être victimes d’illusion nominale.
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L’analyse monétaire de Keynes n’est cependant pas exempte d’ambiguïté. La Théorie générale n’offre pas d’explication claire de l’origine de la monnaie et de son offre. Keynes se contente d’écrire que le stock de monnaie est une des "données" de l’économie, ou d’indiquer, de manière elliptique, que la quantité de monnaie est "déterminée par l’action de la banque centrale".
À l’inverse, le Treatise on Money, et surtout les articles sur le "motif de finance" publiés après la Théorie générale, ouvrent la voie à une vision endogène de la monnaie : la quantité de monnaie n’est pas une donnée exogène, constante ou fixée par la banque centrale, mais une variable déterminée par la demande de financement de l’économie. Parmi ses héritiers, les post-keynésiens reprennent et enrichissent cette vision de la monnaie endogène : la monnaie est endogène car elle est créée en réponse aux besoins de l’économie. Sans monnaie, pas de production et d’échanges, et donc pas d’économie. Dans les économies modernes, la création monétaire est, en effet, le résultat d’une réponse des banques à la demande de crédits des agents économiques.
Une part de la monnaie en circulation correspond aux billets qui ne sont pas une monnaie de banques commerciales, mais une monnaie de banque centrale. Car la banque centrale a aussi ce pouvoir de création monétaire : sa monnaie est celle créée, selon le même mécanisme, en réponse aux besoins de liquidité des banques, donc inscrite sur le compte des banques au passif de la banque centrale.
La monnaie ignorée ou honnie
Même rejet dans la microéconomie contemporaine appliquée à la banque. La théorie bancaire fait paradoxalement abstraction de la création monétaire : que l’on pense aux modèles fondateurs (ceux de Douglas Diamond (1984), ou Diamond avec Philip Dybvig (1983)), ou à leurs prolongements, ceux-ci ont beau traiter d’une manière stimulante des raisons d’être de l’activité bancaire, il n’est nulle part question de monnaie, les banques n’y sont que de purs intermédiaires financiers : elles s’interposent entre des déposants auprès desquels elles collectent des ressources, et des emprunteurs à qui elles les prêtent.
Et quand la monnaie n’est pas ignorée par la théorie économique, pire, elle est pour ainsi dire honnie. Il en va ainsi de la théorie monétariste héritée de Milton Friedman. Mal absolu, dévorant le pouvoir d’achat des ménages, l’inflation est pour Friedman "toujours et partout un phénomène monétaire".
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Dans sa perspective, la politique monétaire de relance à la mode keynésienne est à bannir car jamais elle n’atteindra son but : elle élève le niveau de l’inflation et finit par faire remonter le chômage à son niveau naturel ou structurel. Les macroéconomistes de la nouvelle économie classique de la fin du XXe (Robert Lucas, Robert Barro, Finn Kydland et Edouard Prescott…) vont encore plus loin dans la phobie de la monnaie : la politique monétaire devient "super nocive". Les banques centrales, garantes de la stabilité de la monnaie, doivent donc impérativement être indépendantes du pouvoir politique !
La monnaie fait également assez peu d’émules parmi les hétérodoxes. Car les héritiers de la tradition marxiste n’y voient que l’objet du désir d’accumulation capitaliste. C’est cependant parmi les économistes hétérodoxes français que l’on trouve des théoriciens de la monnaie. Michel Aglietta et André Orléan (1982) sont les premiers à mettre en lumière l’ambivalence de la monnaie, objet de désir mais aussi lien social par excellence. La monnaie devient dans leur approche constitutive de l’échange.
La libéralisation financière et ses conséquences
La libéralisation financière, amorcée dans les années 1970-1980, n’a pas aidé à réconcilier les économistes avec la monnaie. En favorisant une expansion sans précédent de la sphère bancaire et financière, dont la crise financière de 2007-2008 a légèrement infléchi la tendance sans la renverser totalement, la libéralisation financière a financiarisé l’économie.
Quant au domaine de circulation de la monnaie, il s’est étendu à une sphère financière croissant à une vitesse exponentielle et se déconnectant de l’économie réelle. Comme la monnaie circule en plus grande quantité et à plus grande vitesse dans la sphère financière, ses variations causent celles des prix des actifs financiers et immobiliers, jusqu’à parfois former des bulles source d’instabilité financière, bien moins celle des prix des biens et services sur la base desquels l’inflation est mesurée.
Ces évolutions ont pu alimenter le sentiment d’un pouvoir excessif et dévoyé des banques. Des propositions s’en font l’écho, qui remettent au goût du jour le 100 % monnaie d’Irving Fisher dans les années 1930 : la monnaie devrait être à 100 % de la monnaie centrale. Cette initiative (rejetée à plus de 75 %) est assez emblématique de la période post-2008.
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La crise financière et la défiance qu’elle a suscitée envers les banques, mais plus largement envers l’ensemble des institutions du système financier, ont en effet constitué un terrain fertile pour les innovations monétaires. D’un côté, un système de monnaie virtuelle créé par une communauté de geeks, emmenée par Satoshi Nakamoto (groupe ou personne peu importe), contestant l’emprise des États et des banques centrales. De l’autre, des instruments monétaires alternatifs développés par des associations d’économie sociale et solidaire visant à reconstituer un lien social et à revitaliser des territoires en redéfinissant un espace de circulation et d’usage d’une monnaie locale.
La crise sanitaire actuelle fait également surgir d’épineuses questions monétaires qui s’entremêlent avec des questions budgétaires. Les dépenses publiques que les États doivent engager pour compenser des pertes et tenter de limiter la dépression qui s’annonce posent en effet la question du mode de financement à privilégier. Comment les banques centrales doivent-elles agir face à cette crise ? Comment doivent-elles financer les États ?
Ces achats massifs sont assurément un soutien à la dépense publique, mais comme ils ajoutent de la dette à la dette, des voix s’élèvent pour interroger la question de la soutenabilité de cette dette : cela ne fait-il pas courir, tout particulièrement pour les États de la zone euro, le risque d’une insoutenabilité à terme de la dette, qui pourrait conduire à une réédition de la crise des dettes souveraines ?
La monétisation, entendue au sens d’un transfert direct de monnaie centrale aux États sans contrepartie fait également partie des options de financement pour orienter la monnaie de la banque centrale vers la transition écologique (monnaie écologique), à côté d’autres propositions, de dettes perpétuelles, d’annulations de dettes publiques conditionnelles à des investissements verts, etc.
La monnaie centrale pourrait aussi être directement transférée aux ménages et aux entreprises, pour venir directement augmenter la dépense globale sans se heurter aux problèmes de transmission que rencontre la politique monétaire lorsqu’elle passe par les canaux bancaires et financiers.
Tels sont les débats du moment, ils sont vifs, prolifiques et essentiels au débat démocratique. Ce sont des débats sur la nature et le rôle d’une institution majeure, trop longtemps négligée par les économistes : la monnaie. Son rôle à court terme, pour éviter l’effondrement de l’économie. Mais aussi à long terme, pour répondre aux défis sociétaux, démographiques et environnementaux qui nous attendent dans les prochaines décennies.
La politique monétaire et les banques
J. Couppey-Soubeyran souligne le poids considérable qu’ont pris les banques dans l’économie. Le rapport Liikanen (publié en 2012) en fournit l’illustration en calculant le pourcentage du bilan de ces groupes par rapport aux PIB nationaux. Dans ces conditions, il n’est pas envisageable et possible pour un Etat et les banques centrales de « laisser tomber « ces groupes bancaires en cas de difficultés majeures ; c’est « le principe TBTF ».
A ceci s’ajoute ce que J. Couppey-Soubeyran appelle la « subvention implicite des pouvoirs publics » aux banques. Celle-ci, estimée entre 90 et 300 milliards de dollars en 2011-2012 pour les banques de la zone euro, s’explique de la manière suivante. Les agences de notation et les investisseurs, connaissant ce principe TBTF savent que les grandes banques ne peuvent pas faire faillite. Les banques sont donc bien notées et peuvent dès lors se financer plus facilement et « à meilleur taux ».
La conséquence de cette subvention implicite est l’augmentation de la dette au bilan des banques. Celles-ci voient leur endettement augmenter et leurs fonds propres diminuer. Dans le cadre de « Bâle 3 », les exigences de fonds propres des banques ont été renforcées (10,5 % de fonds propres désormais). Ce pourcentage semble élevé mais il faut préciser que ce sont les banques elles-mêmes qui évaluent les risques, à l’aide de leurs modèles internes.
Une des mesures prises pour éviter que les difficultés des banques ne soient prises en charge par les pouvoirs publics est la procédure du « bail in ». En cas de faillite, la banque ne peut plus compter sur les pouvoirs publics et l’argent du contribuable pour éponger ses pertes. Elle doit mettre à contribution ses créanciers pour se renflouer.
Pour conclure, J.Couppey-Soubeyran souligne que la concentration du secteur bancaire reste forte en Europe. Peu de mesures structurelles ont été prises pour réduire la taille des bilans bancaires. La crise financière de 2008 a été en partie surmontée par une politique monétaire expansive (ou quantitative easing) qui a permis d’éviter une contraction de la masse monétaire.
Si cette politique a eu sans conteste des résultats positifs aux Etats-Unis, c’est moins vrai en zone euro ce qui s’explique par le type de politique monétaire utilisé. La Banque centrale européenne a choisi de privilégier l’assouplissement du refinancement des banques, alors que la FED a procédé à des opérations de rachats de titres. Mais les résultats en termes économiques sont loin d’être satisfaisants. Malgré un taux de croissance du PIB de 1,6 %, l’inflation est nulle et le chômage reste supérieur à 10 % en France.
Les premières grandes civilisations urbaines de la Haute Antiquité (Mésopotamie, Egypte), orientées vers un projet agraire et religieux, sont dirigées par les bureaucraties des temples et des palais, qui inventent l’État et le marché, l’écriture et la monnaie de compte, il y a plus de cinq mille ans. C’est avec le projet conquérant et marchand des sociétés poliades et impériales que sont venues les premières pièces de monnaies, frappées au VIe siècle avant notre ère en Lydie (actuelle Turquie). Après le déclin médiéval du monde urbain et marchand, puis le renouveau des Empires coloniaux gorgés de métaux précieux, c’est finalement l’invention de la monnaie fiduciaire (les billets de banques) et scripturale (les comptes en banques, simples jeux d’écritures comptables) qui accompagnera la révolution industrielle.
La monnaie bancaire n’est en effet émise par les banques qu’à la condition de procurer à celles-ci une créance suffisamment rentable à inscrire à leur actif. Pour éviter tout excès de liquidités, une batterie d’instruments de régulation serait mise en place : des instruments fiscaux (contributions sur les flux et les stocks monétaires et compensations écologiques des prélèvements de ressources non renouvelables et des émissions polluantes non biodégradables) et des instruments de politique monétaire (restitutions de monnaie volontaire à la banque centrale, vente de titres par la banque centrale, hausse des réserves obligatoires des banques, etc.).
La monnaie est une institution à la fois structurante pour la société, et changeante au cours du temps. Elle fait preuve tout au long de l’Histoire d’une grande malléabilité, épousant les besoins variés des différents projets de société qui se succèdent au fil du temps. Notre analyse se veut à la fois positive et normative. Elle part d’un double constat : il est impossible de financer une bifurcation écologique complète avec la monnaie bancaire actuelle, mais il est possible de faire évoluer le mode d’émission de la monnaie, qui est une construction historique malléable. L’un des aspects-clés de la réforme que nous proposons consiste à faire émerger un mode d’émission monétaire contrôlé par la société civile et mis au service de la satisfaction de ses besoins collectifs fondamentaux. Les grandes bifurcations sociétales sont aussi des grandes bifurcations monétaires.
Tableau récapitulatif des points clés
| Concept | Description |
|---|---|
| Monnaie | Instrument d'échange, unité de compte et réserve de valeur |
| Banque | Intermédiaire financier, créateur de monnaie |
| Finance | Ensemble des mécanismes de financement de l'économie |
| Politique monétaire | Action des banques centrales pour contrôler la masse monétaire et les taux d'intérêt |
| Crise financière | Période d'instabilité et de perturbations des marchés financiers |
La Monnaie et Son Rôle dans l'Économie : Comprendre l'Essentiel
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