Le "Mittelstand" Allemand : Un Modèle de Réussite pour les PME

Qu’ont en commun l’animation scénique du spectacle d’une célèbre chanteuse canadienne, le pilotage de l’éclairage, du chauffage et de l’isolation d’un immeuble entier à Dubai ou d’un bateau de croisière sur l’océan, la surveillance pointue d’une chaîne de montage dans une grande usine ? Ils sont équipés par Beckhoff, grand nom de l’automation, une de ces PME familiale allemandes du « Mittelstand » qui cartonnent à l’exportation et font rêver les patrons français. Ces entreprises ont été mises à l’honneur de la foire de Hanovre, la Hannover Messe, le plus grand rendez-vous des industriels au monde.

Le terme « Mittelstand » désigne un ensemble d’entreprises de taille moyenne constituant l’épine dorsale de l’économie allemande. Ces entreprises, souvent familiales, se caractérisent par leur indépendance, leur gestion prudente et leur ancrage dans les territoires où elles opèrent. Le Mittelstand est souvent perçu comme un modèle exemplaire, tant par sa résilience que par sa capacité à innover et à exporter.

Le terme « Mittelstand » est une particularité de l’économie allemande et se définit par une propriété et une gouvernance unique et le plus souvent familiale. Étant donné qu’il est difficile de comptabiliser les entreprises faisant partie du Mittelstand à partir des critères cités ci-dessus (gestion, propriété, indépendance économique), les statistiques utilisent les bases des données des PME telles que définies par l’IfM Bonn (entreprises de moins de 500 salariés - contrairement à 250 salariés en France - avec un CA annuel de moins de 50 millions d’euros) pour faire leurs calculs.

Le terme lui-même est issu du vieux terme allemand stand, signifiant « état » ou « classe ». Durant le XIXe siècle, alors que l’Allemagne se développait comme une puissance industrielle, le Mittelstand est devenu synonyme de la petite bourgeoisie d’entrepreneurs et d’artisans indépendants.

C’est après la Seconde Guerre mondiale que le Mittelstand a pris son essor actuel. Dans le contexte de la reconstruction, l’Allemagne a cherché à éviter la concentration excessive de grandes entreprises, préférant promouvoir une économie décentralisée où les entreprises de taille moyenne pouvaient prospérer. Cela correspondait également à la tradition fédéraliste allemande, avec un tissu économique distribué à travers les différents Länder (régions).

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Un autre facteur historique qui a contribué à la force du Mittelstand est l’accent mis sur l’éducation professionnelle et la formation en apprentissage (duale Ausbildung).

Économie allemande

Le Poids Économique du Mittelstand

Le Mittelstand se distingue non seulement par son poids historique, mais aussi par ses performances économiques remarquables dans l’économie allemande. Selon les chiffres récents fournis par l’Institut für Mittelstandsforschung (Institut de recherche sur les entreprises de taille moyenne, IfM), environ 99 % des entreprises allemandes sont des PME (petites et moyennes entreprises), et plus de 60 % de la main-d’œuvre active est employée par des entreprises appartenant au Mittelstand.

En matière d’innovation, le Mittelstand joue un rôle central. Les entreprises de taille moyenne investissent de manière significative dans la recherche et le développement (R&D), représentant environ 17 % des dépenses totales de R&D en Allemagne, selon les données de l’OCDE. Certaines entreprises du Mittelstand sont également devenues des leaders mondiaux dans leurs segments de marché respectifs, souvent appelées les hidden champions (champions cachés).

Ces KMU (kleine und mittlere Unternehmen) produisent plus de la moitié de la valeur ajoutée, créent près de 60 % des emplois en Allemagne et offrent environ 82 % des places d'apprentissage. Elles sont surnommées le German Mittelstand. Il existe un nombre extraordinaire de ces "champions cachés", des entreprises qui réalisent des produits innovants et hautement spécialisés en étroite coopération avec leurs clients du monde entier.

C'est le choix de la meilleure qualité, de leur forte intégration verticale et de la concentration sur leur cœur de compétences qui sont un facteur de leur succès.

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Ces PME demeurent "la colonne vertébrale" de l'économie allemande. Tout d'abord, elles ont contribué à battre tous les records en matière de création de richesses et d'emplois. Deuxième motif de satisfaction : les PME ont accru leurs fonds propres. Le taux de fonds propres des PME est passé de 11,5 % à 18,6 % entre 2017 et 2020. Enfin, les PME ont contribué à la dynamique économique, alimentée par les activités de recherche et développement (R&D).

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Le Succès de Beckhoff : Un Exemple du Mittelstand

Pour le cru 2024, qui s’achève ce vendredi 26 avril, Beckhoff s’était offert hall 9, un stand de 1 300 m2, un des 10 plus grands de la foire, où 4 000 entreprises de 60 pays ont exposé et quelque 120 000 visiteurs défilé.

Une Croissance Continue

Sise à Verl, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, près de Bielefeld, lancée en 1980 par Hans Beckhoff, qui est toujours aux commandes à 70 ans, avec ses deux enfants, Frederike 31 ans plus versée dans le marketing, et Johannes 28 ans, formé dans l’ingénierie, l’entreprise n’a cessé de grandir, y compris à l’international. Elle est aujourd’hui présente dans 40 pays.

L’an dernier, Beckhoff employait 6 000 personnes, (soit 5 500 temps plein) dans le monde, dont 2 000 ingénieurs, et a réalisé 1,7 milliard d’euros de chiffre d’affaires, en hausse de 16 % par rapport à l’année précédente, et de 28 % les deux années d’avant. 30 % des affaires se réalisent en Allemagne, 20 % en Chine.

Le secret de la croissance constante depuis 25 ans ? « L’innovation, qui année après année génère en moyenne 30 % du chiffre d’affaires », selon le directeur général, Gerd Hoppe, arrivé en 1994 dans l’entreprise qui à l’époque comptait 120 salariés.

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L'Innovation au Cœur de la Stratégie

La PME mise aujourd’hui sur l’intelligence artificielle. « L’IA est déjà une réalité et change complètement la donne, explique son responsable, Fabian Bause. Elle va nous permettre de maximiser au plus près les performances des machines, par exemple l’orientation des turbines des éoliennes, qui sera calculée au plus près en fonction des prévisions du vent à la hauteur des pales. L’entreprise pilote 25 % de toutes les éoliennes au monde.

Autre exemple, nous entraînons des algorithmes pour optimiser l’emballage des produits alimentaires, de façon à pouvoir tracer en temps réel chaque étape de sa production et être en mesure de le recycler en fonction de ses différents composants. » L’ingénieur mentionne aussi la possibilité pour les industriels de piloter la coupe des parts de viande ou de poisson, toujours irrégulières, le plus précisément possible, pour éviter le gaspillage alimentaire.

Éoliennes

Le Mittelstand : Un Modèle pour la France ?

Le succès du Mittelstand allemand a attiré l’attention des responsables économiques et politiques en France, où le tissu entrepreneurial est traditionnellement plus polarisé entre les grandes entreprises et les très petites structures. La France, en comparaison avec l’Allemagne, souffre d’un manque d’entreprises de taille intermédiaire (ETI), ce qui crée un fossé entre les petites entreprises et les grands groupes.

En 2008, la loi de modernisation de l’économie (LME) a introduit pour la première fois en France une classification des ETI, définies comme des entreprises comptant entre 250 et 4 999 salariés, avec un chiffre d’affaires inférieur à 1,5 milliard d’euros.

Des mesures ont été mises en place pour encourager l’innovation, le financement des ETI et la recherche et le développement. Les dispositifs fiscaux, comme le crédit d’impôt recherche (CIR), ont été renforcés pour stimuler l’investissement dans les secteurs stratégiques.

Malgré ces réformes, la France accuse toujours un retard par rapport à l’Allemagne en matière de densité d’entreprises de taille intermédiaire. Selon une étude de l’Insee de 2022, la France compte environ 5 400 ETI, contre 12 500 en Allemagne. Ces ETI françaises emploient 25 % de la main-d’œuvre dans le secteur privé, contre plus de 38 % en Allemagne. En matière de R&D, les entreprises françaises investissent également moins que leurs homologues allemandes.

Malgré les défis, il existe des opportunités pour la France de s’inspirer du modèle allemand. Tout d’abord, l’accent mis par l’Allemagne sur la formation professionnelle et l’apprentissage pourrait être davantage adopté par la France. Ensuite, le soutien à l’innovation pourrait être intensifié.

Néanmoins, la France fait face à des limites structurelles qui rendent difficile la reproduction exacte du modèle Mittelstand. Tout d’abord, le cadre juridique et fiscal est perçu comme plus contraignant que celui de l’Allemagne. De plus, la culture entrepreneuriale en France est différente.

Alors que le Mittelstand repose largement sur des entreprises familiales et sur une gestion à long terme, la France voit plus fréquemment des entreprises se développer avec pour objectif à court ou moyen terme d’être revendues à de grands groupes.

Les Défis du Mittelstand Allemand

Les PME allemandes n'en demeurent pas moins confrontées à des défis, tels que la dégradation de la conjoncture économique en Europe et les bouleversements démographiques.

L’Allemagne fait face à un vieillissement de la population et un manque de travailleurs qualifiés. Les entreprises se voient freinées dans leur développement à cause de cette pénurie. Les secteurs qui manquent le plus de main d’œuvre qualifiée sont les domaines de la science, des technologies, l’ingénierie, les mathématiques et la santé.

Le gouvernement allemand a fixé dans sa loi pour la protection du climat des objectifs de réduction des émissions carbone de 65 % d’ici 2030 et la neutralité carbone d’ici 2045. Pour atteindre ces objectifs, un ensemble de mesures de soutien dans les secteurs de l’énergie, des transports, de l’industrie, des bâtiments et de l’agriculture est engagé. Les PME dans ces industries seront soumises à de nouvelles contraintes et devront faire preuve d’innovation.

De nombreuses PME allemandes ont un vrai retard à rattraper en matière de transformation numérique. Les grandes entreprises ont mieux réussi leur transformation, encore plus depuis la crise du corona. Ce retard est dû à une peur des PME de perdre leur place sur le marché si elles concentrent leurs efforts sur la numérisation.

Tableau Comparatif : PME en France et en Allemagne

Caractéristique France Allemagne (Mittelstand)
Nombre d'ETI (2022) Environ 5 400 Environ 12 500
Emploi dans les ETI (secteur privé) 25 % Plus de 38 %
Culture Entrepreneuriale Objectif de revente à court/moyen terme Gestion à long terme, entreprises familiales
Formation Professionnelle Moins développée Très développée (apprentissage)

Le Mittelstand allemand représente un modèle de réussite économique fondé sur des entreprises de taille moyenne, souvent familiales, résilientes et innovantes. Leur contribution au PIB allemand, à l’emploi et à l’exportation est significative. Ce modèle, envié à travers le monde, a inspiré la France dans ses tentatives de développer un tissu similaire d’entreprises de taille intermédiaire.

La structure économique et culturelle de la France diffère profondément de celle de l’Allemagne, ce qui rend la transposition de ce modèle difficile. Pour y parvenir, la France devra non seulement adapter son cadre juridique et fiscal, mais aussi favoriser une culture entrepreneuriale tournée vers le long terme, en renforçant notamment l’apprentissage et la transmission d’entreprise.

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