Emploi et intégration sociale : enjeux et arguments

Le travail ne se limite pas à une source de revenu. Il façonne aussi votre identité sociale, c'est‑à‑dire la manière dont vous vous définissez, mais aussi comment les autres vous perçoivent. Dire « je suis médecin » ou « je suis artisan » implique bien plus qu'une activité quotidienne : cela renvoie à une position sociale singulière et reconnue.

Le travail comme structurant de l'identité et du statut social

Avoir un emploi structure la vie quotidienne de tous les actifs occupés, qui s'astreignent à la ponctualité, doivent respecter des normes sociales (amabilité avec les clients ou les collègues), tout en ayant un sentiment d'utilité sociale et une place dans la société. Pour beaucoup, cette participation à l'emploi organise la journée, rythme la vie et crée une appartenance à un groupe professionnel précis. Cette identification favorise la cohésion et permet d'activer des réseaux relationnels variés, qu'il s'agisse de collègues, de clients ou de partenaires.

La notion de statut social désigne la position reconnue par autrui dans la hiérarchie sociale. Pierre Bourdieu soulignait combien chaque profession apporte un capital symbolique spécifique (« La distinction », 1979), ce qui confère respect, réputation ou prestige à certains groupes professionnels. Le statut associé au métier pèse souvent autant que le montant du salaire encaissé chaque mois. Un poste à responsabilités, même avec des revenus modestes, peut placer un individu dans une sphère d'influence notable.

Emploi, solidarité et protection sociale

Les cotisations sociales financées par l'ensemble des travailleurs français ont représenté environ 11,6% du PIB en 2022 (sources : OCDE, France Stratégie), permettant la redistribution via retraites, assurance maladie et chômage. Le travail est donc souvent qualifié de « grand intégrateur ». Il est enfin source de droits sociaux et collectifs qui permettent de se prémunir contre les risques.

L'appartenance à une communauté professionnelle offre également un filet de soutien moral ou matériel. Les solidarités informelles permettent aux individus de traverser des difficultés financières ou des coups durs grâce à l'entraide portée par le collectif de travail.

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Socialisation, lien social et sentiment d'utilité

Le lieu de travail représente un espace central de socialisation, c'est‑à‑dire l'ensemble des processus par lesquels vous intégrez les normes, valeurs et codes propres à votre milieu. Apprendre à collaborer, débattre ou résoudre des conflits - ces apprentissages passent d'abord par l'activité professionnelle. D'après l'Insee (Enquête Emploi 2022), neuf salariés sur dix déclarent avoir noué au moins une relation amicale ou un lien social durable sur leur lieu de travail au cours de leur carrière.

L'utilité ressentie au travail nourrit le sentiment d'intégration sociale. Selon une étude annuelle de la DARES publiée fin 2023, 79% des personnes employées estiment contribuer positivement à la société dans l'exercice de leur fonction. Ce ressenti favorise une relation solide à autrui, car il génère fierté, estime de soi et confiance.

Précarisation, chômage et affaiblissement du rôle intégrateur

Le rôle intégrateur du travail s'est affaibli sous l'effet du chômage de masse et de longue durée, mais aussi de la précarisation de l'emploi rendue possible par la déréglementation du marché du travail. La fragilisation du statut salarial est facteur d'exclusion, non seulement quand la personne se trouve en situation de précarité d'emploi ou d'exclusion de l'activité productive, mais aussi quand le rapport salarial met en difficulté le salarié dans ses propres capacités à se préserver et à exercer sa capacité d'agir.

La précarisation de l'emploi entraîne une difficulté plus forte pour trouver une place dans la société grâce à l'emploi. En effet, un salarié changeant régulièrement d'entreprise devra à chaque fois se socialiser au fonctionnement et à la culture de l'entreprise. De plus, un salarié précaire n'a pas d'intérêt à se syndiquer et peut même l'éviter en espérant gagner un emploi plus stable pour le prix de sa docilité. Moins intégré à l'entreprise, moins soutenu par l'institution syndicale, l'identification par le métier et l'entreprise joue moins bien.

La précarité professionnelle se double alors d'une précarité sociale. Les salariés en emploi précaire accèdent moins facilement au crédit, source de financement de nombreux biens de consommation ou de l'acquisition de logement. Il leur est aussi plus compliqué de pouvoir signer un bail sans caution extérieure. Ainsi, privés de certains droits (se loger, se déplacer…), il leur est plus difficile de se défendre dans un marché du travail qui écrase ceux qui sont les moins biens dotés en ressources.

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Chômage de longue durée et conséquences sociales

La diminution des revenus accroît la contrainte budgétaire, et conduit à ne plus pouvoir tenir les standards de la société de consommation, contraignant les chômeurs à moins consommer. L'indemnisation du chômage diminuant, le niveau de vie des chômeurs n'est pas assez élevé pour une sociabilité extérieure, provoquant ainsi l'isolement, et la désaffiliation de leurs réseaux amicaux et parfois familiaux. Ces effets sont d'autant plus graves que le chômage est devenu plus massif et dure longtemps.

Entre 2008 et 2012, le pourcentage de chômeurs de longue durée (plus d'une année consécutive) a cru de 1,9 point, soit 343 000 chômeurs de longue durée de plus. Le chômage revêt ainsi tellement de dimensions qu'il est particulièrement compliqué d'en maîtriser toutes les causes et de lever tous les obstacles qui empêchent le retour au plein emploi.

Politiques publiques : actives, passives et acteurs de l'insertion

Pour maintenir la dimension intégratrice du travail, les pouvoirs publics peuvent privilégier deux sortes de politiques que l'on qualifie d'« actives » et de « passives ». Les passives visent ensuite à permettre à certaines personnes de quitter le marché du travail pour faciliter son accès à d'autres (pré‑retraites, congés parentaux, poursuite d'études). Les politiques actives, elles, mettent l'accent sur la formation, le coaching et les dispositifs favorisant l'accès à l'emploi.

Depuis la fin des années 1980, les politiques sociales connaissent un important tournant. Avec l'émergence de l'« État social actif », il s'agit désormais de « (ré)activer » les sans‑emploi, pour les aider à (re)devenir « acteur·trices de leur parcours d'aide et de formation ». La (ré)insertion professionnelle devient ainsi la meilleure solution pour tou·tes. Ces changements remettent en question les objectifs auparavant associés aux politiques sociales, tels que la redistribution et la lutte contre les inégalités sociales.

Dispositifs d'insertion : social, socio‑professionnel, professionnel

Un premier ensemble de dispositifs affichent un objectif d'« insertion sociale » des sans‑emploi. Ces mesures se destinent aux personnes jugées trop « désocialisées » et « vulnérables » pour qu'un accès au marché du travail soit envisageable dans un futur proche. Le principal objectif poursuivi est de « réparer » les sans‑emploi avant de les insérer, en les poussant par exemple à s'occuper de leur santé. Il s'agit de réaliser, avec ces personnes, un travail de care, la priorité étant la maintenance inconditionnelle du lien avec les usager·ères dans un cadre qui se veut « très souple ».

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Un deuxième ensemble de dispositifs affichent un objectif d'« insertion socio‑professionnelle ». Ces mesures se basent sur une vision dite « holiste » ou « globale » de l'insertion, qui aspire à tenir compte de l'« ensemble des dimensions qui déterminent la trajectoire » des sans‑emploi, à l'image de problèmes familiaux ou de santé. Parallèlement à cette prise en charge globale des personnes, ces dispositifs proposent aussi de les « remettre en activité » dans des cadres collectifs, par exemple à travers des activités artistiques ou sportives, des ateliers professionnels, ou des stages en entreprise.

Certaines structures visent un objectif d'« insertion professionnelle », qui consiste à soutenir l'accès à un emploi ou à une formation professionnelle. Leur durée se veut plus courte et leur périmètre d'intervention plus restreint. Spécialistes en « insertion professionnelle », les professionnel·les proposent un « coaching individualisé » aux inscrit·es et peuvent proposer des placements en entreprise par des stages ou des emplois d'insertion.

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Dilemmes, effets de performance et limites des dispositifs

Les dispositifs présentés sont plus ou moins soumis à un principe de performance et à l'obligation de justifier de taux de sorties positives. La nécessité d'en garantir l'efficacité peut conduire les professionnel·les à sélectionner les plus « employables ». Elle produit donc un effet d'« écrémage », qui peut s'opérer à l'entrée des dispositifs mais aussi pendant la prise en charge.

Les professionnel·les se retrouvent face à un dilemme : d'une part, iels se doivent de travailler « avec » les usager·ères, en respectant leurs souhaits et en les rendant acteurs et actrices de leur parcours d'insertion ; d'autre part, afin de montrer l'efficacité de leur intervention, iels essaient de maximiser les chances d'insertion des usager·ères, en essayant d'ajuster leurs aspirations professionnelles pour les rendre « réalistes ». L'injonction à la performance peut aussi se traduire dans des logiques d'orientation racialisées ou genrées.

Les politiques d'activation contribuent, certes, à baisser le taux de chômage, mais elles peuvent engendrer indirectement une augmentation de la souffrance au travail. Elles « n'exercent souvent pas un effet durable », mais peuvent même « intensifier la pression subie par les personnes concernées et, partant, favoriser la précarité plutôt que l'autodétermination et l'indépendance ».

Atouts des approches souples et limites pratiques

Les programmes favorisant des objectifs plus qualitatifs produisent des effets positifs : la possibilité de décider du rythme de leur accompagnement et du type d'activités dans lesquelles s'engager est appréciée par les personnes accompagnées. De plus, la proximité avec les intervenant·es, le cadre souple et l'absence de sanctions économiques favorisent l'acquisition de soft skills transférables dans un contexte professionnel (dispositions temporelles, relationnelles et réflexives).

Les dispositifs dits « souples » et à « bas seuil d'exigences » proposent aussi une « remise en activité » dans des cadres collectifs (ateliers artistiques, sportifs, professionnels) qui constituent de véritables espaces de « socialisation pré‑professionnelle ». Ils permettent aux participant·es de retrouver des liens de sociabilité et une reconnaissance sociale, ainsi que d'améliorer leurs connaissances linguistiques, notamment pour les personnes en situation de migration.

Cependant, des effets moins positifs sont aussi évoqués : la trop grande familiarité dans la relation d'aide pousse une minorité des bénéficiaires à quitter ces programmes par peur de décevoir les professionnel·les. De plus, le cadre « souple » ne favorise pas une véritable « reprise de rythme » pour tou·tes ; certain·es jeunes affirment qu'un cadre plus « strict » les inciterait davantage à arriver à l'heure et fréquenter régulièrement les dispositifs.

Initiatives territoriales, partenariats et rôle des acteurs locaux

Face à cet état des lieux, la politique de la ville vise à garantir aux habitants des quartiers prioritaires les mêmes opportunités d'insertion qu'à l'ensemble de la population. Des associations ont accompagné des cohortes de femmes isolées et/ou monoparentales à travers des ateliers collectifs (maîtrise des outils numériques, théâtre, soins esthétiques, découverte des administrations …) qui leur ont permis de reprendre peu à peu confiance en elles et de construire leur projet professionnel.

En signant une charte d'engagement PAQTE, l'entreprise manifeste sa volonté de travailler en réseau avec tous les acteurs publics et associatifs intervenant sur le quartier pour favoriser son développement économique et social. Les entreprises membres de clubs « les entreprises s'engagent » s'impliquent dans des actions concrètes en faveur des publics ayant des difficultés d'insertion professionnelle : accueillir des demandeurs d'emploi en immersion, inciter ses salariés à devenir parrains/marraines, proposer des stages à des élèves de 3e… En retour de leur engagement, les entreprises valorisent leur image d'entreprise citoyenne et leur marque employeur.

Les adultes relais jouent un rôle clé pour inciter les jeunes « invisibles » à sortir de leur isolement et pousser cette fameuse « première porte ». Le rôle des mentors est primordial : ce sont des adultes acceptant de partager leur expérience avec leur jeune filleul et de le conseiller dans la durée tout au long de son parcours d'insertion.

Mobilité sociale, formation et limitations structurelles

La mobilité sociale désigne les passages d'un individu d'une catégorie socioprofessionnelle à une autre. Historiquement, le travail sert souvent de levier pour cette ascension ou cette transformation du statut initial. En 2020, selon l'Insee, 65% des enfants issus de familles ouvrières exercent désormais un autre métier que celui de leurs parents, signalant que l'emploi continue d'être moteur de changement social.

Néanmoins, la dynamique de mobilité varie selon les diplômes, secteurs économiques ou zones géographiques. Les évolutions des formes et des modalités d'emploi font peser un vrai risque d'insécurité sociale qui freine la participation des individus à l'instance d'intégration décisive qu'est le travail. La fragilisation économique et sociale porte atteinte à la cohésion sociale, les politiques de l'emploi s'avèrent donc indispensables.

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