Les Rothschild et le Financement des Guerres : Une Histoire Complexe
La dynastie Rothschild, souvent perçue comme les "plus grands financiers du monde", a une histoire riche et complexe, marquée par des succès financiers, des influences politiques et des défis considérables. Cet article explore le rôle des Rothschild dans le financement des guerres, en particulier en Europe centrale et orientale, ainsi que leur adaptation aux bouleversements politiques et économiques du XXe siècle.
L'Ascension des Rothschild en Europe Centrale et Orientale
Les Rothschild de Paris ont été très présents en Europe centrale et orientale durant la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle. C’est sous leur nom que sont émis alors un grand nombre d’emprunts d’État et de société ferroviaires, tant en Autriche-Hongrie que dans les États balkaniques qui viennent d’accéder à l’indépendance. Leur participation active à de « grosses affaires » dans cette région, dans les années 1850-1860, leur assure de solides positions. Elle leur procure d’importants profits qui contribuent largement à la croissance de leur fortune et des ressources de leur maison.
Le fondateur de la dynastie, Mayer Amschel Rothschild, est devenu facteur de cour, un titre honorifique, puis fournisseur officiel du Kronprinz. Le "juif de cour" a la confiance de Guillaume de Hesse et sa connaissance des pièces rares séduit aussi le duc de Weimar et le roi de Bavière, qui lui confient des transactions. Dans les années 1770, sa fortune est faite.
Au début des années 1800, le négociant Mayer Amschel Rothschild, originaire du ghetto juif de Francfort, avait envoyé ses cinq fils développer les affaires familiales dans les grandes capitales européennes.
Afin de bien comprendre le développement européen de la famille Rothschild, voici un arbre généalogique présentant les héritiers de Mayer Amschel Rothschild et de ses cinq fils. Nathan eut 7 enfants (4 fils et 3 filles). Banquier et homme politique britannique, il est le père de 5 fils dont Nathaniel Mayer de Rothschild (1850-1915), 1er Baron Rothschild (titre britannique - traduction de Lord, à ne pas confondre avec l’appellation générale « baron de Rothschild », titre autrichien). Ce dernier, associé au sein de la branche londonienne NM Rothschild & Sons, devint président de la filiale à la mort de son père en 1879. Le plus jeune fils de Nathan, Leopold de Rothschild (1845-1917) travaillait également au sein de NM Rothschild & Sons à Londres.
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Carte de l'Europe en 1815, après le Congrès de Vienne.
Les Rothschild et les Emprunts d'État
Il est intéressant de suivre l’ascension de cette famille qui est liée à bien des événements et au développement économique de l’Europe. Comme beaucoup de grosses fortunes, la leur aussi est le fruit de spéculations à l’occasion d’une guerre ; c’est les bénéfices réalisés pendant les guerres de la Révolution française et du premier Empire qui en ont fourni la base.
Jusqu'en 1914, les Rothschild, comme les autres banquiers, accompagnaient toute l’existence des emprunts qu’ils avaient lancés ou dont ils avaient garanti le placement, en se chargeant du « service des emprunts » : paiement des coupons, du remboursement des titres échus, et de toutes les opérations matérielles auxquelles peuvent donner lieu ces titres.
En 1913, les trois maisons étaient toujours bien présentes à son conseil d’administration. De Rothschild frères avait, en outre, largement contribué au succès du placement des valeurs de la Südbahn sur la place de Paris. La vente en 1875 de la partie italienne du réseau au jeune État italien qui venait de se constituer n’avait pas porté atteinte à la large faveur dont jouissaient encore à la veille de la guerre les obligations de la Südbahn, considérées comme un placement « de père de famille » convenant en particulier pour les mineurs et les femmes mariées sous le régime dotal.
La Première Guerre Mondiale et ses Conséquences
La Première Guerre mondiale remet cependant totalement en question leur présence dans cette partie de l’Europe. La guerre elle-même contrecarre toute initiative financière nouvelle dans cette région. L’embargo généralisé sur les mouvements internationaux de capitaux, décidé de fait ou de droit par les belligérants dès les débuts des opérations militaires, empêche le paiement des coupons dus par les États ou les firmes qui avaient fait appel aux Rothschild pour emprunter en France.
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Après la fin du conflit et la signature des traités de paix, les Rothschild de Paris se trouvent confrontés dans cette partie de l’Europe à un contexte radicalement nouveau. L’effondrement de l’empire austro-hongrois et l’émergence de nouveaux États-nations posent le problème de l’adaptation - ou non - de la vieille maison de la rue Laffitte, de son réseau d’information et d’influence, de la structure de ses placements et de ses dirigeants à des réalités foncièrement nouvelles.
Les conséquences de la Première Guerre mondiale affectèrent très directement la Südbahn dont le réseau se retrouvait écartelé au début des années 1920 entre quatre États désormais souverains : 31 % en Autriche, 29 % en Yougoslavie, 22 % en Hongrie et 18 % en Italie du fait de l’annexion par cette dernière du Tyrol méridional et de la région de Trieste.
Carte de l'Europe après la Première Guerre mondiale.
Le Retrait des Rothschild des Emprunts Publics
En fait, le retrait des Rothschild des emprunts publics émis en Europe centrale et orientale s’est opéré dès avant le début de la Première Guerre mondiale. Les « prospectus et notices d’emprunt » collationnés dans deux volumes conservés dans les archives Rothschild, qui témoignent des emprunts auxquels s’intéressait la maison de Paris, en attestent : au tout début du XXe siècle, l’Europe centrale et orientale apparaît encore au centre de leurs préoccupations. Mais à partir de 1904 jusqu’au début de la Grande Guerre, l’Europe centrale et orientale disparaît complètement.
Les Rothschild ont même pris soin de faire publier le 2 octobre 1910 dans le journal Le Temps un démenti de l’information reprise par plusieurs journaux selon laquelle ils auraient été intéressés par l’emprunt hongrois de 1910. Pourtant, les Rothschild de Londres apportent, eux, leur concours à un emprunt hongrois de 1914. Mais après la Première Guerre mondiale, l’Europe centrale est totalement absente des émissions mentionnées. Celles-ci concernent essentiellement l’État français et des sociétés françaises.
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La Distance Prise avec les Emprunts Passés
Les Rothschild de Paris ont, au cours des années 1920, tout fait pour prendre leur distance avec des emprunts qui avaient été dans le passé lancés et gérés par eux. En 1921-1922, ils se tiennent au courant de l’échange d’un emprunt roumain à 4 % unifié contre des emprunts roumains antérieurs, émis entre 1890 et 1914, mais ils évitent d’apparaître comme des acteurs directs dans l’opération.
En 1922, quand l’Autriche décide d’émettre des titres en échange des coupons arriérés de sa dette, les Rothschild demandent la radiation de leur nom sur le libellé de ces valeurs. Ils exigent que leur nom ne figure pas sur ces nouveaux titres. En 1926, quand, en application du traité de Saint-Germain, la dette de l’Empire austro-hongrois doit être partagée entre les États successeurs, l’Autriche et la Hongrie, la Caisse commune des porteurs des dettes publiques autrichienne et hongroise émises avant guerre sollicite l’intervention des Rothschild, en leur rappelant que « [leur] maison était officiellement chargée en 1914 du service de ces titres ».
C’est ce même souci qui explique leur position dans l’affaire des emprunts russes. Depuis 1901, les Rothschild avaient cessé de participer à toutes les émissions de l’État russe mais continuaient à gérer les capitaux des emprunts antérieurs.
Dès avant la fin de la guerre, le 3 mai 1918, ils déposent à la Banque de France une somme de 2310 818 francs, correspondant au reliquat de provisions destinées au service des coupons échus de ces emprunts.
L'Antisémitisme et la Seconde Guerre Mondiale
Il ne fait pas de doute que la réalité de l’antisémitisme dont ont été victimes les Rothschild au cours de leur histoire constitue une donnée essentielle. Incontestablement « le bois était très sec », comme l’écrit Herbert Lottman à propos de la catastrophe qui les emporta finalement dans les années 1930 et 1940, au terme du long cycle de campagnes antisémites développées depuis le dernier quart du XIXe siècle.
La montée du nazisme représente une menace constante et croissante. Séparés, persécutés, pillés par les nazis, tout semble à refaire. En France, leurs biens à Paris sont saisis et spoliés par l'occupant.
Autodafé à Berlin en 1933, un exemple de la montée de l'antisémitisme en Europe.
La Südbahn : Un Exemple de Transformation Radicale
La Südbahn est en 1914 le principal réseau ferroviaire du sud de l’Empire austro-hongrois, reliant principalement Vienne et Budapest à Trieste, débouché maritime vital de la double monarchie. Son histoire condense de manière saisissante la transformation radicale qu’a entraînée la Première Guerre mondiale dans la dynamique des réseaux financiers internationaux. Elle met en particulier en évidence que les logiques nationales des États ont prévalu dès lors sur les intérêts transnationaux des capitalistes, petits ou gros.
Les Rothschild avaient été à l’origine de la constitution de la Société impériale et royale privilégiée des chemins de fer du sud de l’Autriche, du Royaume lombard vénitien et de l’Italie centrale en 1858 dans le contexte de la rivalité qui les opposa aux Pereire en Europe centrale.
En 1920, la société fut ainsi dans l’impossibilité de publier son bilan et son compte de profits et pertes du fait de la diversité des monnaies nationales qui s’étaient substituées à la couronne austro-hongroise et de l’instabilité des changes. Sur le réseau de la Südbahn, devenue en 1923 la Compagnie Danube-Save-Adriatique, se surimposaient désormais, pour reprendre les mots mêmes employés par la maison, les « bornes des pays », imprimant à la gestion des intérêts « matériels » de la Compagnie les logiques politiques, c’est-à-dire géopolitiques, des États.
La Collaboration Argentine avec le Régime Nazi
Une liste de 12 000 sympathisants nazis installés en Argentine révèle un soutien financier opaque dès les années 1930, via en particulier une banque suisse. Des milliards d'euros, en partie spoliés, auraient transité, notamment pour le parti d'Hitler.
Le document découvert à Buenos Aires confirme de façon édifiante que l'Argentine aurait servi, avant même la guerre, de relais bancaire au régime nazi en Allemagne. La liste montre en effet des transferts sur un compte ouvert à la Schweizerische Kreditanstalt (SKA), l'ancêtre du Crédit Suisse. Compte lui-même lié à la Bank der Deutschen Arbeitsfront, contrôlée par les nazis.
D'après le Centre Simon Wiesenthal, La Nacion et le quotidien suisse Le Temps, une partie de l’argent spolié aux juifs allemands et d'autres pays "à la suite de la politique d’aryanisation, et notamment des lois de Nuremberg établies en 1935, a été envoyée en Argentine pour alimenter des entreprises qui fonctionnaient en toute légalité. Par la suite, une partie de cet argent serait retournée en Europe, via notamment la banque suisse." Les caisses du parti d'Hitler auraient ainsi été alimentées via l'Argentine et la Suisse.
Manifestation pro-nazi à Buenos Aires en 1938.
L'Adaptation Post-Guerre et l'Héritage Actuel
Après la guerre, Guy de Rothschild entreprend de reconstruire l’empire familial, modernisant la banque et diversifiant les investissements. Toutefois, en 1982, la banque Rothschild est nationalisée sous le gouvernement de François Mitterrand.
En 2003, la réunification des branches françaises (Rothschild & Cie) et londonienne (NM Rothschild) permet à David d’accéder à de la gestion de fortune.
Aujourd’hui, bien que l’influence des Rothschild ne soit plus aussi hégémonique qu’au XIXe siècle, leur nom reste synonyme de prestige et de puissance financière. Leur activité se concentre sur le conseil financier, la banque privée et les investissements, notamment dans le secteur viticole avec des domaines prestigieux comme Château Lafite Rothschild.
Rothschild & Co est un acteur majeur des services financiers, présent dans plus de 40 pays à travers un réseau de 60 bureaux. L’activité du groupe s’articule autour de quatre pôles : le conseil financier (Global Advisory), la banque privée, la gestion d’actifs et le Private Equity avec Five Arrows. La banque se distingue par sa capacité à proposer des solutions sur mesure, tout en intégrant les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans ses pratiques.
ROTHSCHILD : LES MAÎTRES DE LA FINANCE MONDIALE | DOCUMENTAIRE GÉOPOLITIQUE PROFONDE
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