Situation financière d’Ubisoft et procédure de redressement judiciaire : diagnostic, mesures et enjeux

Ubisoft, le fleuron français des jeux vidéo, est dans la tourmente. Plombé par des retards et des annulations de sortie de jeux, des mauvaises ventes pendant les fêtes, le groupe a lourdement chuté en Bourse.

Contexte et causes de la crise

C’est la pépite française du jeu vidéo. Pendant des années, Ubisoft s’est maintenu dans le top 3 mondial des éditeurs indépendants de jeux vidéo, résistant aux assauts d’Electronic Arts et au raid de Vivendi, désireux de le racheter.

Le groupe est à l'origine des Lapins Crétins, de Rayman, Assassin’s Creed… des titres qui parlent même aux non-gameurs. Mais le vent tourne pour l’entreprise française qui dévisse en Bourse.

En 2023, année de la crise, l’action du groupe a chuté fortement sur la place de Paris. Le 12 janvier, l’action du groupe a chuté de 14,03% sur la place de Paris. La veille, Ubisoft avait lancé un "profit warning", un avertissement avant même l’annonce de ses résultats annuels prévu fin mars, pour partager la mauvaise nouvelle : ses revenus seront en recul de 10% au lieu d’une croissance prévisionnelle de 10%.

"Nous sommes clairement déçus par notre performance récente. Nous sommes confrontés à des dynamiques de marché contrastées alors que l’industrie continue de s'orienter vers les méga-marques et les jeux Live, persistant dans un contexte de dégradation des conditions macroéconomiques affectant les dépenses des consommateurs", a déclaré dans un communiqué le confondateur et PDG, Yves Guillemot.

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Déboires commerciaux et conséquences opérationnelles

Symbole de la chute d’Ubisoft, la sortie du jeu Skull and Bones, annoncée en 2017, est repoussée pour la sixième fois. Le groupe, qui avait déjà abandonné sept jeux cet été, met un terme à la conception de trois autres.

Le lancement réussi d'Assassin's Creed Shadows en mars 2025 a permis de contenir les pertes opérationnelles, explique Oddo BHF. Officiellement, le jeu comptait 5 millions de joueurs uniques en juillet. Mais selon plusieurs estimations externes, les ventes réelles ne dépasseraient pas 3,4 millions d’unités en deux mois. Les ventes décevantes d’Assassin’s Creed Shadows ont contribué à creuser l’écart entre les prévisions internes et les performances réelles.

En mars 2025, Ubisoft lançait Assassin’s Creed Shadows, nouvel opus de sa franchise phare. À titre de comparaison, Ghost of Yotei, développé par un concurrent japonais, avait atteint 3,3 millions d’exemplaires vendus en un mois à peine.

Le groupe subit depuis plusieurs années une série de revers commerciaux. En mars 2025, le groupe lançait Assassin’s Creed Shadows ; néanmoins, les chiffres publiés pour le premier trimestre de l’exercice 2025-2026 confirment la tendance négative : Ubisoft a enregistré 281,6 millions d’euros de réservations nettes, en recul de 2,9 % sur un an, et en dessous de ses propres attentes (310 millions d’euros).

Pour le semestre complet, les analystes anticipaient autour de 430 millions d’euros, contre une prévision interne de 450 millions. Sur l'exercice 2024-2025, Ubisoft affichait déjà une baisse de 20,5 % de ses réservations nettes, à 1,846 milliard d’euros, avec une perte nette de 159 millions.

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Réorganisations, plans d’économies et impact social

Depuis 2023, Ubisoft a engagé un vaste plan de réduction des coûts, ayant conduit à la suppression de plus de 2 000 postes, soit environ 12 % de ses effectifs. Des studios stratégiques ont été fermés, dont Ubisoft San Francisco, qui comptait 143 salariés, après l’échec commercial du jeu en ligne XDefiant.

Le plan initial de réduction des coûts a légèrement dépassé l'objectif de 200 millions d'euros. Au moins 100 millions d'euros d'économies supplémentaires sont attendus sur les deux prochaines années. "Il est clair que des efforts supplémentaires doivent être faits pour améliorer la rentabilité, notamment en ce qui concerne les effectifs. Ubisoft emploie 18 000 personnes, soit 2 à 3 fois plus que ses homologues américains, alors qu'il ne génère qu'une fraction de leurs revenus", signale Deutsche Bank.

En novembre 2025, Ubisoft a demandé à Euronext de suspendre la cotation de ses actions et de ses obligations, une mesure mise en œuvre à l’ouverture des marchés. En demandant la suspension immédiate de sa cotation et en repoussant la publication de ses résultats semestriels, Ubisoft a ravivé les inquiétudes sur sa santé financière et sa gouvernance.

Dans un message interne adressé aux salariés, Frédérick Duguet, directeur financier du groupe, a expliqué que cette décision visait à « limiter les spéculations inutiles et la volatilité du marché », le temps de « finaliser la clôture du semestre ».

Après une première restructuration en 2023 qui sabre 20% des effectifs, Ubisoft organise pour avril 2026 un virage dans l’organisation en séparant l’entreprise en 5 “maisons de création” indépendantes et plus compétitives. Chacune des entités gérera à la fois la création des jeux et aura une pleine autonomie financière. Le but est simple : gagner en agilité et renouer avec son âge d’or créatif, celui de Far Cry 3 ou Assassin’s Creed 2.

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Cette réorganisation a été qualifiée de « tournant décisif » par Yves Guillemot. Les équipes techniques, marketing, de production et de distribution seront mutualisées tandis que le siège conservera la main sur les orientations stratégiques et l’allocation des budgets.

Crise sociale et judiciaire : harcèlement et condamnations

Mais les enjeux ne sont pas seulement financiers pour le groupe. Ubisoft est plongé dans une crise sociale depuis les accusations de harcèlement sexuel visant plusieurs cadres du groupe. En juillet 2020, le journal Libération s’empare de témoignages sur les réseaux sociaux et publie un article édifiant sur les pratiques au sein du groupe. Contacté par Novethic, Marc Rutschle, représentant de section syndicale chez Ubisoft Paris, évoque une "grande culture de l’impunité".

Un an plus tard, le 15 juillet 2021, le syndicat Solidaires Informatique dépose une plainte contre Ubisoft pour "harcèlement sexuel institutionnel". "On sait qu’on en a pour 5 à 10 ans de procédure. Depuis notre alerte, plusieurs types ont été virés, ça a fait un appel d’air, mais certains sont toujours en place", rapporte Marc Rutschle.

Preuve en est, un employé d’Ubisoft membre du collectif A Better Ubisoft souhaitant rester anonyme a déclaré en septembre dernier au média The Gamer que plusieurs développeurs avaient refusé de travailler sur le projet Assassin’s Creed Project Red à cause du directeur créatif Jonathan Dumont, accusé en 2020 de harcèlement. "Dumont a été la raison du départ de plusieurs de mes collègues. Que ce soit à cause d'avances sexuelles, de rabaissement, de la peur de lui ou d'avoir vu son comportement lorsqu'il était de mauvaise humeur", témoigne cette source.

Le 2 juillet 2025, trois anciens cadres dirigeants ont été condamnés par la justice française pour harcèlement moral et sexuel, dans le cadre des suites du mouvement #MeToo dans l’industrie du jeu vidéo. Thomas François, ancien vice-président éditorial, a été condamné à trois ans de prison avec sursis et 30 000 euros d’amende. Serge Hascoët, ancien numéro deux du groupe, a écopé de 18 mois avec sursis et 45 000 euros d’amende. Guillaume Patrux a, quant à lui, été condamné à 12 mois de sursis et 10 000 euros d’amende.

Ces accusations de harcèlement sexuel ont contribué à la chute d'Ubisoft, en mal de recrutement dans un contexte de guerre de talents dans l'industrie du jeu vidéo. "Quand on a 80% d’hommes de moins de 30 ans dans un studio, ça renforce la culture du silence."

Partenariats, opérations financières et incertitudes comptables

En mars 2025, Tencent a investi 1,16 milliard d’euros dans une nouvelle filiale, Vantage Studios, chargée de développer les franchises Assassin’s Creed, Far Cry et Rainbow Six. Le groupe chinois détient 25 % de cette entité, qui a commencé ses opérations le 30 septembre, en avance sur le calendrier initial.

Ce partenariat a permis à la famille Guillemot, fondatrice du groupe et encore détentrice de 20,5 % des parts, de conserver le contrôle d’Ubisoft. Mais la transaction reste soumise à des approbations réglementaires attendues d’ici la fin de l’année. En l’absence d’aval définitif, des incertitudes pèsent sur le périmètre de consolidation de cette structure dans les comptes du groupe.

Selon plusieurs analystes, dont ceux de Morningstar, la complexité comptable autour de Vantage Studios pourrait être l’un des facteurs expliquant le report de la publication des résultats. Le traitement des participations minoritaires, la reconnaissance des revenus et les obligations de transparence rendent la situation particulièrement délicate sur le plan réglementaire.

Résultats financiers récents et projections

Sur l'exercice 2024/2025, clos fin mars, Ubisoft a essuyé une perte opérationnelle ajustée de 15,1 millions d'euros contre un profit de 401,4 millions d'euros sur l'exercice précédent. La bonne surprise de cette publication est venue du free cash flow, ressorti à 127,7 millions d'euros alors qu'il était négatif à hauteur de 509,4 millions d'euros sur l'exercice 2023/2024. Il a été soutenu par une trésorerie provenant des activités opérationnelles de 169 millions d'euros, signale l'éditeur de jeux vidéo.

Sur l'exercice 2025-26, Ubisoft vise un net bookings stable - l'équivalent du chiffre d'affaires - (1,846 milliard d'euros), ainsi qu'un résultat opérationnel ajusté proche de l'équilibre et un free cash-flow négatif. Ubisoft prévoit d'annoncer une nouvelle organisation d'ici la fin de l'année. Une fois la transaction avec Tencent close, le groupe prévoit de maintenir une position de dette nette consolidée autour de zéro.

Au-delà de l'exercice 2025-26, le groupe français anticipe un retour à un résultat opérationnel ajusté positif et à une génération de free cash-flow en 2026-27, ainsi que l'arrivée de contenus significatifs provenant de ses principales franchises sur les exercices 2026-27 et 2027-28.

Initialement attendue à l’équilibre pour son résultat opérationnel sur l’année 2025-2026, Ubisoft devrait afficher une perte opérationnelle de 1 milliard d’euros pour l’exercice en cours en raison de cette restructuration. Le groupe annonce un déficit d’un milliard d’euros pour l'exercice fiscal 2025-2026.

Calendrier produit et capacité de redressement

Ubisoft espérait redonner confiance au marché avec le lancement d’Anno 117: Pax Romana, le 13 novembre. Ce nouveau volet de la franchise de stratégie urbaine devait incarner un nouveau souffle après les 5 millions de joueurs atteints par Anno 1800 depuis 2019. Le reste du calendrier 2025-2026 reste maigre. Prince of Persia: Les Sables du Temps Remake est attendu avant fin mars, aux côtés de projets secondaires comme Rainbow Six Mobile et The Division Resurgence. Aucun de ces titres ne semble en mesure, à ce stade, d’inverser la trajectoire du groupe à lui seul.

Le groupe avait annoncé l’annulation du développement de six jeux dont le remake très attendu de Prince of Persia et le report de sept autres. Si Ubisoft pensait revenir à l’équilibre il y a quelques mois, l’entreprise annonce maintenant un déficit d’un milliard d’euros pour l'exercice fiscal 2025-2026.

Scénarios autour d’une procédure de redressement judiciaire et rachat

La suspension de la cotation d’Ubisoft soulève plusieurs hypothèses. Certains analystes évoquent un éventuel scénario de rachat partiel ou total, notamment par Tencent, qui détient déjà une influence stratégique via Vantage Studios. D’autres estiment que le groupe fait face à une complexité comptable exceptionnelle liée à cette nouvelle structure.

Dans les deux cas, le message est le même : Ubisoft ne contrôle plus totalement son calendrier, ni sa communication financière. L’ampleur des difficultés commerciales, la perte de talents clés, les réorganisations brutales et les tensions internes placent le groupe face à un moment décisif.

En cinq ans, la valeur boursière d’Ubisoft a chuté de plus de 90 %. Cet effondrement ouvre un boulevard pour un rachat, et tous les regards se tournent vers la Chine : Tencent détient déjà 9,99 % d’Ubisoft et 25 % de Vantage Studios, qui gère les licences clés. Selon des analystes, il faudrait au moins trois ans pour qu’Ubisoft renoue avec la croissance, si sa stratégie fonctionne et que ses jeux cartonnent comme à la belle époque.

Impact sur les salariés et réactions

De quoi faire bondir le syndicat Solidaires informatique qui demande un "engagement contre les licenciements déguisés et une condamnation contre les politiques managériales abusives qui poussent les salariés à la démission". Un appel à la grève a ainsi été lancé pour les salariés d’Ubisoft Paris le 27 janvier après-midi.

En 2024, des grèves avaient déjà paralysé des studios français lorsque la direction avait fixé une présence de trois jours sur site par semaine, réduisant de facto le télétravail. Sur le front social, la direction envisage également de mettre fin au télétravail. Une orientation qui ne manquera pas de créer de fortes tensions dans une entreprise où le travail à distance s’est largement installé depuis la pandémie.

Ces réductions d’effectifs posent la question de la capacité du groupe à maintenir sa productivité et son rythme d’innovation. Ubisoft, qui a fermé plusieurs de ses studios à l’étranger ces derniers mois, ne procède plus qu’à un remplacement sur trois en cas de départ.

Données clés synthétiques

Indicateur Valeur / période
Réservations nettes (net bookings) 1,846 Md€ (ex. 2024-2025, -20,5%)
Perte nette 159 M€ (ex. 2024-2025)
Free cash flow +127,7 M€ (ex. 2024-2025) vs -509,4 M€ (ex. 2023-2024)
Objectif économies 200 M€ supplémentaires sur 2 ans + 100 M€ au moins
Effectifs ≈17-18 000 employés fin 2025, >3 000 postes supprimés
Investissement Tencent 1,16 Md€ pour 25% de Vantage Studios (mars 2025)

[3' pour comprendre] Séminaire Soutenabilités : Séance Zéro

Points de vigilance pour une procédure de redressement judiciaire

  • Complexité comptable liée à Vantage Studios et au périmètre de consolidation.
  • Pression sur la trésorerie malgré une amélioration récente du free cash-flow.
  • Perte de talents clés et coût des réorganisations répétées sur la production.
  • Risques juridiques et réputationnels liés aux affaires de harcèlement et aux condamnations.
  • Possibilité de rachat partiel ou total par un investisseur externe, avec enjeux de contrôle.

Ubisoft a annoncé qu'il prévoit d'annoncer une nouvelle organisation d'ici la fin de l'année afin de répondre à ces enjeux et d'améliorer sa résilience financière et opérationnelle.

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