L'Artisanat de Tranchée : Histoire et Exemples

Apparue durant la Première Guerre mondiale, l’expression « artisanat de tranchée » (trench art en anglais) désigne le fait de transformer des matériaux liés à un conflit armé, et généralement ramassés sur le champ de bataille, en objets usuels ou symboliques. L'artisanat de tranchée est une forme d'art populaire singulière qui a émergé pendant la Première Guerre mondiale.

Des exemples de souvenirs de campagne fabriqués par les soldats d’armées européennes existent dès la fin du XVIIIe siècle ainsi que pendant le XIXe siècle. C’est cependant au cours de la Grande Guerre que l’artisanat de tranchée se développe massivement, des objets étant alors réalisés à la main sur tous les fronts. La durée du conflit et les longues phases d’attente des soldats entre les combats expliquent en grande partie ce phénomène qui touche aussi bien les militaires que les civils.

L’historien Jean-Yves LE NAOUR évoque l’artisanat des tranchées : « Les soldats n’ont rien d’autre à faire qu’à apprendre la patience. Ils jouent aux dames, aux cartes, cisèlent des bagues, des vases, des tire-bouchons et quantité d’autres objets avec le cuivre des douilles d’obus, confectionnent des jouets pour les enfants, sculptent des cannes, et font passer le temps comme ils peuvent. »

Sur le front, la fabrication d’objets relevant de l’artisanat de tranchée (ou de guerre) débute avec le besoin des soldats de s’occuper pendant leur temps libre. D’une part, ceux-ci individualisent leur équipement réglementaire au gré de différentes opérations. De nombreux quarts, pipes, gamelles, gourdes ou casques sont peints ou gravés, se retrouvant ornés d’une grande variété de dessins et d’inscriptions.

D’autre part, les soldats confectionnent eux-mêmes en nombre de petits objets utilitaires qui s’insèrent dans leur quotidien et remplacent l’équipement fourni par l’armée. C’est le cas des couteaux de tranchées, des tabatières, des coupe-papiers ou encore des briquets. Mais le désir de créer un objet unique, pour soi ou la famille, conduit aussi des soldats à des fabrications spontanées et individualisées pouvant prendre la forme de vrais objets d’art. Parmi ceux-ci, on retrouve des vases décorés, des crucifix, des cannes en bois sculptées ou des instruments de musique.

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Certains soldats étaient dans la vie civile des artisans très qualifiés - orfèvres, graveurs, dinandiers, mécaniciens de précision, etc. - ou des paysans faisant preuve d’une grande habileté manuelle dans la fabrication d’objets d’art populaire. « Le bois facile à trouver et ne nécessitant qu’un outillage rudimentaire est un matériau de prédilection. Il permet la création de nombreux objets comme des plumiers, des tabatières, des boîtes à bijoux, des jouets, des cadres à photos, des bas-reliefs, etc.

L’artisanat de guerre se popularise au sein des armées surtout lorsque le conflit s’installe dans la durée. L’artisanat de guerre est moins fréquent durant les conflits postérieurs à 1914-1918, principalement en raison de l’abandon de la guerre de position. Cependant, les objets créés par les soldats lors de tous les conflits de l’époque contemporaine gardent les mêmes formes et répondent aux mêmes intentions. Ils permettent de tromper l’ennui, de décorer ou compléter l’équipement individuel.

Ceux qui s’adonnent à cette occupation le font aussi dans le but d’échanger leurs créations contre du tabac ou de la nourriture avec des camarades qui sollicitent leur savoir-faire. Mais les soldats en campagne se trouvant souvent loin de leur foyer (soldats coloniaux durant les guerres mondiales, soldats français en Algérie, etc.), ils cherchent aussi, par la confection de ces objets, à se doter de repères familiers leur rappelant la vie d’avant la guerre. À travers leurs créations, les hommes expriment également les idéaux pour lesquels ils se battent, leur vision de l’ennemi ou leurs croyances religieuses.

Après le conflit, les objets acquièrent un statut mémoriel, devenant des souvenirs de l’expérience du combattant. D’autres acteurs que les soldats engagés dans les combats réalisent des objets s’apparentant à l’artisanat de guerre. Appauvris par la guerre, déplacés ou restés dans la zone de conflit, des civils peuvent notamment améliorer leur vie quotidienne en les vendant : c’est le cas par exemple des populations belges. Dans l’après-guerre, et dans le seul cas des années qui suivent la Grande Guerre, une production artisanale civile se maintient même à partir de matériaux récupérés lors de la remise en culture des terres agricoles. Cette commercialisation fonctionne durant plusieurs années grâce au phénomène des pèlerinages sur les champs de bataille.

Par ailleurs, hors de la zone de front, l’artisanat de guerre est pratiqué par les soldats prisonniers ou en convalescence. Dans le premier cas, il s’agit d’objets fabriqués dans des matériaux périssables (bois, os, etc.) et destinés à être échangés pour améliorer les conditions de détention des soldats. Si les productions sont bien attestées, les lieux de fabrication au front restent encore à définir avec exactitude. Les sources écrites et photographiques peuvent servir dans leur identification mais elles ne comblent pas le manque d’exemples concrets de vestiges de terrain.

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Les fouilles de la ZAC Actiparc d’Arras réalisées en 2000 ont cependant été parmi les premières à livrer des traces d’artisanat, suivies par celles menées à Marcilly-sur-Tille en 2011 ou dans le camp du Borrieswalde (dans la forêt d’Argonne) en 2015. Les indices archéologiques de cette activité sont multiples mais difficiles à identifier précisément. Il n’existe, en effet, pas de lieu dédié spécifiquement à la fabrication d’objets, mais un ensemble de traces accumulées permet néanmoins de définir un contexte « d’atelier ».

Les étapes de la transformation des matériaux réalisées sont nombreuses : découpe, déformation plastique par martelage à chaud ou à froid, fonte de métaux, soudure et gravure (qui peut se faire également hors de la zone d’« atelier »). Les traces archéologiques se matérialisent par des rebuts de découpes d’objets récupérés sur le front, majoritairement des douilles et des ceintures d’obus, ou des objets semi-finis, découverts dans des fosses dépotoirs ou dans les coins des baraques de soldats.

La présence d’outils (marteaux, burins, pinces) peut également constituer un indice d’artisanat, même s’ils ne sont pas spécifiques à la fabrication d’objets. De même, associé à d’autres éléments, un foyer doit être considéré comme un indice important. Il peut témoigner de la volonté de procéder à la déformation plastique ou à la fonte de matériaux, parfois effectuées à de très fortes températures (jusqu’à 1 500° C), ainsi qu’à des soudures réalisées à basse température.

Ces opérations impliquent la maîtrise d’un important savoir-faire chez les soldats qui les accomplissent. Ces vestiges constituent des sources d’informations majeures sur la chaîne opératoire technique de fabrication des objets d’artisanat dont la valeur matérielle et symbolique a d’emblée été reconnue par les sociétés belligérantes. Durant la Grande Guerre, la production en nombre et précoce (dès 1915) de ces objets donnent lieu à l’organisation de concours et d’expositions dont l’une, intitulée L’art de guerre, se déroule du 22 décembre 1915 au 22 février 1916 dans les salles du Jeu de Paume aux Tuileries.

Parmi les occupations favorites journalières et amusements des soldats de la Première Guerre mondiale, la fabrication des souvenirs de la tranchée était la plus importante, et la bijouterie y occupait le premier rang. Cette matière première si abondamment fournie, c’était l’aluminium, l’un des métaux servant à la préparation des munitions. L’aluminium pur est cassant, son point de fusibilité est de 1000° ; le plomb auquel il est mélangé lui donne la souplesse et abaisse son point de fusion. Par contre, l’aluminium pur, inaltérable à l’air et brillant, prend sous cette forme d’alliage une couleur terne et noircit la peau.

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Comment fait-on une bague en aluminium alors que l’outillage le plus rudimentaire fait complètement défaut ? Ce serait faire injure à nos troupiers que de douter de leur ingéniosité. Les outils indispensables sont le moule, la poche de fusion, des burins et des limes. Le moule, ce sera un objet cylindrique quelconque un peu plus gros que le doigt, prélevé par exemple sur un pétard explosé ; à défaut, l’embase de la baïonnette présente justement la forme cylindrique voulue. La poche de fusion, ce sera la gamelle ou plus simplement la cuiller de fer ; peut-être reste-t-elle encore grasse des résidus point ou mal lavés des précédents repas, ceci n’a pas d’importance ; la coulée du métal fondu n’en sera que plus facile. Le haut fourneau sera constitué par quelques tisons prélevés sur le feu du cuistot.

Le métal en fusion est versé dans l’espace laissé libre entre le bâtonnet-calibre et l’intérieur du moule. C’est ici que l’adresse, le goût de nos soldats se montrent dans tout leur éclat. Point de burin, de lime ou d’autre outil spécial au bijoutier. Le couteau, le bon gros couteau, dont les usages sont encore plus divers à la guerre que dans la vie ordinaire, est l’unique instrument utilisé. Par son seul emploi, en procédant par de petites tailles, d’autant plus aisées que la présence du plomb rend le métal plus facile à travailler, l’intérieur de la bague sera d’abord égalisé pour former un anneau absolument circulaire, puis les bords seront arrondis afin qu’ils ne blessent pas la peau de l’heureux possesseur du bijou.

La bague chevalière est celle qui rencontre le plus d’amateurs. Le plateau de sa partie supérieure reçoit généralement les initiales du destinataire, initiales souvent encadrées d’un filet continu ou pointillé tracé à la pointe du couteau. D’autres préfèrent une ornementation plus compliquée dont le trèfle à quatre feuilles constitue l’élément le plus fréquent ; ce trèfle se trouvera souvent accosté au plateau de la bague chevalière.

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, la durée des conflits est en général assez réduite. Sauf lors des sièges, les batailles sont rapides, et les militaires ne restent pas longtemps dans l’attente du combat. Cette situation inédite donna naissance à un art populaire singulier : l’artisanat de tranchée. Pour passer le temps, certains poilus se mettent à fabriquer, avec des matériaux communs ou de rebut, des objets usuels, des bijoux ou des artefacts décoratifs qu’ils donnent à leur famille, à leurs amis ou vendent pour compléter leur solde.

Outre les matériaux à portée de main (bois, tissu), ces créations sont essentiellement réalisées à partir d’éléments récupérés sur le champ de bataille, aux risques et périls des soldats qui s’exposent alors aux balles ennemies. À l’image du cliché Soldats français affublés de casques allemands à Neufmontiers, où les militaires, coiffés du casque à pointe, posent devant leur butin, le produit de cette collecte constitue souvent une sorte de trésor de guerre, surtout lorsqu’il a été soustrait à l’ennemi.

L’ingéniosité déployée dans l’artisanat de tranchée est en effet d’autant plus étonnante que les poilus n’ont que les « moyens du bord » pour fabriquer ces objets. Au départ très spontané, l’artisanat de tranchée prit rapidement beaucoup d’ampleur. L’engouement qu’il suscite à l’arrière, parmi les civils, conduit à la création d’une véritable industrie. Des ateliers dédiés à la fabrication de ces objets sont mis en place dans les campements en seconde ligne, les centres de rééducation professionnels pour les mutilés de guerre produisent des artefacts similaires, des bijoutiers vendent des copies réalisées par des civils. Des expositions et des ventes sont également organisées pour montrer le travail des poilus et soutenir des actions caritatives.

Pour les civils de l’arrière, ces créations singulières représentent non seulement un souvenir des amis ou des membres de la famille partis au front, mais aussi un lien avec le cœur de la guerre. Avoir sous les yeux des artefacts réalisés avec les matériaux entourant les poilus, et surtout ceux directement liés au combat - munitions, projectiles, armes - leur donne l’impression de partager une partie de l’expérience des combattants.

Les artistes des tranchées 1914-1918

Exemples d'Artisanat de Tranchée

Voici quelques exemples concrets de l'artisanat de tranchée, illustrant la diversité des objets créés et les matériaux utilisés :

Objet Matériaux Description
Crucifix « Verdun » Balles de fusil Lebel Crucifix fabriqué à partir de balles de fusil, souvent associé à la bataille de Verdun.
Vases Douilles d'obus de 75 mm Douilles d'obus transformées en vases décoratifs, souvent gravées avec des motifs floraux ou des inscriptions.
Bagues Aluminium extrait des fusées Bagues fabriquées à partir d'aluminium fondu, souvent ornées des initiales du destinataire ou de motifs simples.
Objets en bois Bois Plumiers, tabatières, boîtes à bijoux, jouets, cadres à photos, bas-reliefs, etc.
Feuille de chêne sculptée Bois Feuille de chêne sculptée avec des inscriptions telles que "Ton mari qui t’aime", "Je pense à toi", "Mille baisers", "Souvenir de Serbie", "Alfred".

Ces exemples montrent l'ingéniosité des soldats et leur capacité à transformer des objets de destruction en objets d'art et de souvenir.

Artisanat de tranchée

Poilus décorant des douilles d'obus pendant la guerre de 1914-18.

Artisanat de tranchée

Douilles d'obus transformées en vases.

Artisanat de tranchée

Soldats belges travaillant des douilles d'obus.

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