Assemblée des délégués patronaux et Louis Blanc Bruxelles histoire: une analyse des mouvements sociaux et des dynamiques syndicales
Que n’a-t-on pas déjà écrit sur la grève de 1960-1961? Peu d’événements sociaux balisent en effet autant le XXe siècle belge. Parmi les noms des syndicalistes qui ont marqué la grève, André Renard est le premier. Le dirigeant radical de la centrale des métallurgistes (CMB) a incarné avec ardeur ce grand mouvement populaire, malgré l’opposition initiale des instances de son syndicat (FGTB) et du Parti socialiste. Mais un autre nom apparaît parfois dans ce récit: Robert Dussart. Si son nom subsiste encore aujourd’hui dans une certaine mémoire politico-syndicale, c’est parce qu’il y a joué un rôle capital bien que méconnu, surtout lors de son déclenchement à Charleroi. Il n’est pas le seul.
Au départ de la « grève mère », il y a une protestation contre la « Loi unique », une série de mesures voulant réduire l’accès à l’allocation de chômage et à la pension dans le service public, tout en augmentant certaines taxes. Cette « Loi unique » a comme principal prétexte l’indépendance congolaise. Eyskens, le Premier ministre du gouvernement catholique-libéral, justifie cette première grande cure d’austérité par la perte du Congo en juin 1960. Cet argument plutôt cynique au regard de son exploitation brutale depuis 1885 est en réalité faux. La colonie belge était devenue bien moins rentable durant les dix dernières années. Côté syndical, la FGTB veut rebondir sur les grèves de 1957-1959. Le combat des métallos marque en effet une montée en puissance du mouvement social. Les services publics sont eux aussi très remontés.
Avec les grèves, en Flandre, d’ouvriers du textile et de dockers, puis la lutte des mineurs contre la fermeture de charbonnages, une volonté populaire grandit à travers le pays pour retrouver le goût des grandes conquêtes sociales de la Libération. La clinquante Expo 58 peine à voiler le ralentissement économique belge. Le patronat comme le gouvernement de droite cherchent à imposer une vague austéritaire. Face à l’intransigeance du gouvernement, la gauche syndicale et politique hausse le ton. Même si la contestation vient des bastions industriels wallons, la première manifestation contre la Loi unique a lieu début octobre à Anvers. Ce cortège d’agents communaux a la particularité de défiler en front commun FGTB-CSC, une pratique quasiment inédite.
Le syndicat chrétien CSC est attaché au parti du Premier ministre et est majoritaire en Flandre, tandis que la FGTB, liée au Parti socialiste, domine les bassins industriels, situés surtout en Wallonie. Mais la grève générale reste toujours éloignée. L’état-major national de la FGTB est divisé entre partisans de l’action et adeptes de la concertation. Renard ferraille fermement contre Dore Smets, le patron de la Centrale générale, et Louis Major, le secrétaire général de la FGTB. Ces pontes syndicaux incarnent un courant plus centriste et subordonné à la ligne électorale du PSB. Leur mainmise sur la partie néerlandophone du syndicat nuira davantage encore à la grève en Flandre. Renard décide dès lors de s’appuyer sur ses propres forces: les métallurgistes et l’aile wallonne de la FGTB.
De grandes manifestations réunissent en novembre et décembre jusqu’à 100000 syndicalistes au travers de grèves locales, surtout à Liège et dans le Hainaut. Mais un vote interne au comité national de la FGTB repousse le 16 décembre à une très faible majorité la proposition de Renard d’une grève totale de 24 heures en janvier. Le syndicat ne voit pas venir la vague populaire. La CGSP, dont beaucoup de militants sont communistes, ne se résigne pas et dépose un préavis de grève pour le 20 décembre, premier jour des débats parlementaires. Tout va tourner autour de cette date.
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Le Parti communiste de Belgique est en 1960 plutôt affaibli. Il n’a plus que deux députés, contre 23 en 1946, et 11500 membres (88000 à la Libération). Le PCB est passé d’un statut de favori, suite à son implication considérable dans la Résistance antinazie, à paria de la Guerre froide. Bien des communistes ont eu de grandes responsabilités syndicales mais peu les ont gardées, tout comme peu de leurs cellules d’entreprise ont survécu. Mais trois pôles ont persisté. D’abord, dans la métallurgie liégeoise (100000 ouvriers), où les communistes ont conservé un ancrage solide, surtout à Cockerill (Seraing) mais aussi à l’Espérance-Longdoz et à la FN-Herstal. Au Port d’Anvers (10000 dockers), une cellule s’est maintenue envers et contre tout, continuant d’agiter le chiffon rouge malgré l’énorme pression de l’appareil syndical socialiste. Enfin, ce « triangle » est complété par les ACEC de Charleroi.
La particularité syndicale de cette usine de fabrications électriques (10000 salariés) est que les communistes sont parvenus dès 1950 à s’imposer peu à peu à la tête de la délégation syndicale. Le PCB prend conscience de l’ampleur du mouvement lors de la réunion de son comité central le week-end des 17 et 18 décembre à Bruxelles. Les cadres communistes décident d’aider de toutes leurs forces la grève de la CGSP du 20 décembre. Beaucoup, en syndicalistes aguerris, sentent que la masse des travailleurs est chauffée à blanc et que l’indécision du comité national de la FGTB ne sera pas acceptée. Le PCB décide de mobiliser sa vingtaine de sections d’entreprise pour doper la grève de la CGSP, y compris celle des ACEC-Charleroi dont Dussart est le responsable. Un tract d’usine est rapidement écrit.
L’appel est clair: «Dès ce lundi matin [19décembre], les assemblées ouvrières auront donc à prendre les décisions nécessaires pour déclencher la pression la plus grande sur le Parlement, qui entame la discussion ce mardi 20décembre. C’est au cours de ces journées de débat public que l’effort maximum doit être fourni.» Le dimanche soir, de retour de Bruxelles, Dussart réunit ses camarades, leur fait le point et prépare un numéro spécial de leur petit journal d’usine sur base du tract national, à distribuer le lundi à l’usine. Tout se joue le 19décembre: les trois délégués socialistes des ACEC présents au comité national FGTB du vendredi 16 ne viennent pas travailler le lundi et il n’y a aux ateliers que trois permanents syndicaux, dont Dussart et un autre communiste. À 10h, «j’avais fait en sorte que ma permanence syndicale soit envahie par cent travailleurs exigeant des comptes», raconte Dussart, espiègle. «J’ai proposé tout de suite en catastrophe à ma délégation une assemblée générale à 13h.»
Les ouvriers et employés des deux syndicats y sont présents en masse et, comme prévu, sont furieux des atermoiements de la direction de la FGTB. La grève jusqu’au bout, «au finish», et en front commun (!) est votée à l’unanimité pour le lendemain. La tension monte d’un cran le 30 avec le premier gréviste abattu par les forces de l’ordre à Bruxelles. Plus important, il est décidé de lancer dès 7h du matin un cortège en direction des entreprises susceptibles de les suivre. Après l’assemblée, Dussart téléphone aux ACEC-Herstal pour leur annoncer la nouvelle et les inciter à faire de même, avec succès. Dussart rassure sa délégation syndicale: si les ACEC sont isolées le soir du 21, la reprise sera garantie le 22.
Le mardi 20, les grévistes des ACEC assiègent les usines voisines, précédés par des groupes de motards. C’est une réussite: les ouvriers de ces usines rejoignent la grève. Le patron socialiste de la FGTB-Charleroi est furieux de cette désobéissance et téléphone à Dussart pour lui faire savoir son exclusion du syndicat. Mais c’est trop tard. Le mercredi 21 à 14h, la régionale interprofessionnelle FGTB vote la grève générale sur le champ, annulant de ce fait la sanction. Ailleurs, la grève se répand.
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Marcel Baiwir, délégué communiste de Cockerill-Ougrée, a laissé dans ses souvenirs le récit détaillé de cette journée du 20 décembre où, partie de l’aciérie et des ateliers centraux, la grève se répand à la vitesse de l’éclair dans cette énorme entreprise de 45000 ouvriers, avec la complicité du président de la délégation syndicale, le communiste Honoré Swinbergh. Baiwir est également puni par sa hiérarchie syndicale mais, à la différence de Dussart, la peine sera maintenue. La sanction de trois mois de suspension de mandat syndical se double de la menace de ne plus être protégé par le syndicat et donc d’être livré à un licenciement patronal. À Anvers, Frans Vanden Branden, dirigeant communiste des dockers, mille fois chassé par la porte du syndicat et mille fois revenu par la fenêtre, rassemble le matin du 20 décembre 500 débardeurs devant le bureau régional de la FGTB, cloîtré dans un silence dédaigneux, pour l’obliger à décréter la grève. Il revient le soir avec mille déchargeurs.
À Gand, l’entreprise-moteur de la grève, ce sont les ateliers Carels (SEM), bientôt renommés en 1961 ACEC-Gand (1200 ouvriers). Depuis la guerre, un noyau communiste est implanté dans cette vieille usine réputée comme le bastion rouge de la région. Un jeune ouvrier incarnera petit à petit cet ancrage local du PCB. La grève fait tache d’huile les jours suivants, mobilisant promptement 300000 travailleurs et continuant à s’élargir. Le rôle des communistes a été déterminant pour la hâter. Renard, d’abord débordé, reprend peu après le contrôle du mouvement, chapeautant les comités de grève unitaires par les instances de la FGTB. À Charleroi, les ouvriers des ACEC créent un rendez-vous presque quotidien pour les grévistes. Un cortège traverse la ville basse comme au carnaval. Un groupe de motards pétaradants, flanqués de side-cars, ouvre la manifestation. La procession est fleuri des drapeaux et banderoles les plus colorés. Une effigie suspendue à un gibet ridiculise le Premier ministre. La foule entonne L’Internationale ou La Marseillaise, chants révolutionnaires traditionnels. Cette procession populaire soude les grévistes et renforce leur cohésion. Ouvriers et ouvrières s’y retrouvent avec joie et fierté.
La grève prend une allure festive, comme en mai-juin 1936. On scande la démission d’Eyskens et la marche sur Bruxelles, comme durant la Question royale (1950). Voici dix ans que la classe ouvrière attendait de revivre l’atmosphère conquérante des années 1944-1950, la voilà servie. Le PCB hésite à monter sur la capitale pour y défiler, craignant l’émeute et la répression du mouvement qui s’en suivrait. Les affrontements avec la police sont déjà quotidiens en province. L’armée est déployée tactiquement près de certaines usines, ponts et routes. Des soldats sont rappelés d’Allemagne. 12 à 15000 militaires sont mobilisés pour renforcer la gendarmerie, forte de 18000 agents. Le journal La Wallonie est saisi pour son appel à la solidarité des soldats. Des militants sont arbitrairement arrêtés. Le sommet de la mobilisation est atteint le 29 décembre avec 600000 grévistes.
La tension monte d’un cran le 30 avec le premier gréviste abattu par les forces de l’ordre à Bruxelles. Tenir une grève aussi longue est éprouvant pour les foyers ouvriers. L’indemnité de grève ne comble qu’un demi-salaire. Noël se fête aux chandelles. Les Maisons du Peuple, quartiers généraux des grévistes, sont au centre des solidarités ouvrières mais pâlissent dès la troisième semaine de grève, malgré les collectes au porte-à-porte et l’apport des commerçants. L’internationalisme prolétarien donne de l’oxygène à une FGTB exsangue. Dons et prêts à taux nul arrivent de syndicats des pays voisins comme les Trade Unions britanniques mais également de la CGT française, communiste, et des syndicats est-allemands ou soviétiques. L’appui n’est pas que financier. Bien des cégétistes du Nord accueillent des enfants de grévistes belges ou franchissent la frontière pour soutenir leurs camarades d’Outre-Quiévrain. Et pas seulement entre francophones: des dockers de Dunkerque sont reçus à Anvers par leurs collègues, avant d’être expulsés manu militari avec une interdiction définitive de séjour à la clé.
Dussart sollicite la CGT de Maubeuge, qui lui verse 50000 FB (9300 € actuels). Des délégations ouvrières traversent aussi la frontière linguistique pour se soutenir mutuellement, comme des Anversois à Liège et des Louviérois à Gand, avec un calicot explicite (« Wallons, Flamands, soyons unis »), tandis que le socialiste anversois Jos Van Eynde se déplace à Charleroi pour célébrer l’unité ouvrière Nord-Sud devant 45000 travailleurs. Dussart se rend aussi à une assemblée des ACEC-Ruysbroek (Leeuw-Saint-Pierre) en guise de soutien et prend position pour l’idée de marche sur Bruxelles, qui ne cesse d’être clamée lors des manifestations. Renard va alors imposer un nouveau mot d’ordre: l’abandon de l’outil. C’est une menace grave, dangereuse, en particulier pour les hauts fourneaux, qui demandent un entretien minutieux. Les grévistes fêtent le Nouvel An dans un optimisme que rien ne vient encore sérieusement assombrir. La grève dure depuis deux semaines et la journée du 3 janvier marque sans doute son point culminant.
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Mais un autre slogan va rendre caduque l’idée de marche sur Bruxelles: le fédéralisme. Les conséquences de ce mot d’ordre en Flandre, où la grève peine à se maintenir, sont funestes. Selon Jacques Yerna, secrétaire national Gazelco-CGSP et penseur du mouvement wallon, le tournant régionaliste de l’action en Wallonie est interprété massivement au nord du pays comme une rupture de l’unité ouvrière et, plus globalement, comme un abandon. Les pontes de la FGTB flamande y voient une porte de sortie et s’en servent pour saper les bastions de la grève à Gand ou Anvers. Le 6 janvier marque une nouvelle étape du conflit: c’est le saccage des Guillemins. Si une image de la grève est restée dans les mémoires, c’est bien l’émeute face à la gare de Liège. La colère, contenue depuis 18 jours, explode. Il y a 75 blessés et deux morts. C’est une réaction de désespoir face à l’essoufflement de la grève. Les forces de l’ordre réagissent par des arrestations ciblées. À Charleroi, 30 syndicalistes sont mis en cellule le 9 janvier.
25000 grévistes se retrouvent le soir-même au stade du Sporting. À la fin du meeting, un cortège spontané de 10000 ouvriers se forme et retourne vers le centre-ville en direction de la prison où les grévistes sont détenus. Les carreaux du pénitencier volent en éclats. Les ouvriers des ACEC manifestent encore le lendemain, alors que de nouveaux grévistes sont mis en garde à vue. On y entend « À Bruxelles! », « Belgique, République! ». Le 12 janvier, alors que Dussart s’était toujours arrangé avec la police pour la maintenir hors de la vue des manifestants contre sa garantie du maintien de l’ordre, la gendarmerie montée charge la foule, sabre au clair et sans raison apparente. Il y a tant d’autopompes en action que même les cavaliers sont trempés. Nombreux sont les blessés. Ce type de provocation policière se répète partout dans le pays.
Dans l’histoire de Louis Blanc (1) et de son projet d’organisation du travail, l’idée d’un « atelier social » est centrale: l’État fournit les outils, les travailleurs s’associent pour dominer les concurrents et créer une solidarité. Cette approche met en évidence une alternative au capitalisme individuel et propose une régulation par l’association, afin de mieux répartir les bénéfices et harmoniser production et besoins sociaux. L’exemple historique de Louis Blanc a nourri des réflexions sur l’émancipation du prolétariat, l’interaction entre réforme sociale et réforme politique, et a inspiré les débats sur le rôle de l’État dans l’organisation du travail. Dans le cadre du mouvement belge, ces réflexions éclairent en filigrane les tensions entre centralisme syndical et fédération locale, et la nécessité de structures collaboratives qui dépassent les loyautés partisanes pour consolider l’action collective.
En complément, l’unification des mouvements syndicalistes européens et les dynamiques de coopération transfrontalière apparaissent comme des éléments clés du contexte historique. L’Union Syndicale service public européen - Bruxelles (USB) fut fondée le jeudi 25 janvier 1973 lors d’une assemblée générale constitutive regroupant les adhérents du SGPOE et du SGPOI. L’objectif était de peser sur les négociations au niveau institutionnel et d’établir une structure fédérale capable d’affronter les défis de la politique salariale et sociale dans les institutions européennes. Le processus d’unification s’inscrit dans un contexte où les institutions européennes et les organisations syndicales fédèrent des travailleurs de pays différents, puis cherchent à étendre les coopérations transnationales et à garantir les droits des fonctionnaires européens, tout en luttant contre les discriminations liées à la nationalité.
À la fin des années 60 et au début des années 70, les dynamiques européennes influencent fortement les pratiques syndicales dans les États membres. Le Traité de Rome (1957) et les efforts d’intégration créent une architecture institutionnelle européenne nouvelle: Parlement européen, Conseil, Commission et Cour de justice. Cette période voit aussi un développement important des grèves et des mobilisations, avec des répercussions sur la structuration des syndicats et sur la reconnaissance des droits des travailleurs dans les institutions publiques européennes. Le mouvement belge et l’action des ACEC-Charleroi s’inscrivent dans cette logique d’unité et de solidarité transfrontalière, qui se manifeste par des échanges et des soutiens entre syndiqués des différentes régions et pays voisins.
Grève - Trêve de l'Unsa pour Noël : "Ce n'est pas l'arrêt du conflit", prévient le syndicat
Enfin, l’héritage intellectuel de Louis Blanc continue d’alimenter les débats sur la place du travail, l’organisation des ateliers, et la relation entre l’État et les travailleurs dans les sociétés modernes. Les textes et les idées présentés dans ce document montrent comment la lutte sociale belge des années 1960, portée par des acteurs comme Dussart et Renard, s’inscrit dans une tradition plus large de la recherche d’un équilibre entre les exigences économiques et le droit à une vie décente pour les travailleurs. Cette dynamique met en lumière la continuous évolution du dialogue social, les tensions entre centralisation et fédération, et l’importance des échanges internationaux pour renforcer les capacités de mobilisation et d’organisation.
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