Planification économique en Union soviétique : fonctionnement et caractéristiques
Est-il possible d'industrialiser en quelques années le pays agricole le plus important du monde ? Joseph Staline (1878-1953), le dirigeant de l'Union soviétique, s'est attelé à cette tâche en 1928 et y est parvenu. L'Union soviétique (URSS) est née en 1922 de la révolution russe (1917) et s'est dissoute en 1991. L'URSS souscrivait à une économie socialiste fondée en grande partie sur le marxisme.
Contextes historique et idéologique
L'Empire russe, dirigé par les tsars, était une société essentiellement agraire, 70 à 80 % de la population travaillant dans l'agriculture. Cependant, il existait des poches de production industrielle dans toute la Russie impériale tardive, notamment : la construction de chemins de fer reliant la Sibérie (le chemin de fer transsibérien), l'expansion des industries lourdes, y compris la production de charbon et de fer, la fabrication dans les villes. Après la révolution de 1917, le système économique soviétique a cherché à rompre avec le passé tsariste.
Les révolutionnaires, menés par Vladimir Lénine (1870-1924), ont utilisé les travaux de Karl Marx (1818-1883) et ont adapté ses théories aux conditions de leur pays. Karl Marx était un intellectuel allemand critique qui a collaboré avec Friedrich Engels (1820-1895). Marx et Engels ont analysé la nature du capitalisme et les relations entre les classes au sein de ce système économique. Marx pensait que le système économique capitaliste conduisait à l'exploitation de la classe ouvrière par le capital parce que le capital possède les moyens de production. Marx a également prédit l'émergence d'une société sans classe après une révolution sociale ; le communisme est le système économique, politique et social théorisé par Karl Marx.
Marx est essentiel pour comprendre les bases théoriques et idéologiques d’une économie planifiée, mais il n’en est en rien l’instigateur, ni le planificateur. Les thèses attribuant à Marx l’avènement d’une société communiste parfaite sont peu compatibles avec le réalisme de ses écrits, et il a été relativement vague sur la façon dont une révolution se déroulerait concrètement.
Les premières mesures : du communisme de guerre à la NEP
La révolution russe (1917) a débouché sur une guerre civile (1917-1921). Pendant la guerre civile, le système économique est celui du communisme de guerre : la nationalisation des industries, l'expropriation des produits alimentaires excédentaires et le troc au lieu de l'utilisation de l'argent. Les conditions de guerre ont entraîné une baisse importante de la production industrielle et de l'inflation.
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Le tout premier pas vers une politique économique est fait en décembre 1917 avec la création du Conseil suprême de l'économie nationale (Vesenkha), chargé de surveiller et de contrôler les nouvelles industries nationalisées. En 1921-1928, la Nouvelle politique économique (NEP) est mise en place : c'était un mélange de socialisme et de capitalisme, une économie transitoire et mixte. Le nouvel État soviétique nationalise les industries clés mais autorise la propriété privée dans d'autres secteurs de l'économie, notamment l'agriculture, l'industrie des services et le commerce de détail. Le gouvernement soviétique cherche à attirer les capitaux étrangers par le biais de concessions et réforme la monnaie pour rendre le rouble convertible.
La décision de planifier : création et rôle du Gosplan
Le 22 février 1921 est créé le Gosplan, organisme central chargé de planifier l'économie. Le Gosplan était à la tête de l'appareil de planification du gouvernement et était de loin l'agence la plus importante de l'administration économique. Parmi plus de vingt comités d'État, le Gosplan possédait des départements industriels (charbon, fer, construction de machines) et des départements transversaux (finance). La tâche des planificateurs était d'équilibrer les ressources et les besoins pour s'assurer que les entrées nécessaires étaient fournies pour les sorties planifiées.
La planification nécessitait le traitement de grandes quantités de données statistiques. Vers 1929, l'État faisait un usage massif de machines statistiques ; la banque d'État possédait des tabulatrices dans 14 branches. Le Gosplan donnait, par essai et erreurs, un ensemble d'objectifs du plan préliminaire en combinant les objectifs larges donnés par le Conseil des ministres avec les données fournies par les niveaux administratifs inférieurs concernant l'état courant de l'économie.
Les plans quinquennaux : mécanisme et priorités
En 1928, l'Union soviétique, dirigée par Joseph Staline, amorce une mutation économique sans précédent en adoptant le premier plan quinquennal. Les plans quinquennaux étaient une série de plans économiques soviétiques commencés en 1928 par Joseph Staline. Ces plans étaient basés sur des quotas de production. Le plan avait pour objectif théorique de contrôler toute l'activité économique et d'orienter l'allocation des ressources à l'échelle nationale.
Les plans quinquennaux : Premier plan quinquennal (1928-1932), Deuxième plan quinquennal (1933-1937), Troisième plan quinquennal (1938-1942), Quatrième plan quinquennal (1946-1950), Cinquième plan quinquennal (1951-1955), Sixième plan quinquennal (1956-1960), Septième plan quinquennal (1959-1965), Huitième plan quinquennal (1966-1970), Neuvième plan quinquennal (1971-1975), Dixième plan quinquennal (1976-1980), Onzième plan quinquennal (1981-1985), Douzième plan quinquennal (1986-1990), Treizième plan (dislocation politique en 1991).
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Les choix des plans sont autant idéologiques qu'économiques ; l'accent est mis sur les industries lourdes qui reçoivent la majeure partie des investissements industriels : charbon, acier, ciment, machines-outils, énergie et infrastructures lourdes. L'objectif était de construire les bases d'une économie autonome et mécanisée, capable de soutenir à la fois le développement industriel et la puissance militaire. On visait à combler le retard économique sur les pays capitalistes occidentaux, résumé par le slogan « rattraper et dépasser ».
Objectifs et incitations
Les plans furent conçus comme impératifs : des quotas de production précis étaient distribués, et les travailleurs étaient encouragés à dépasser ces quotas. Les stakhanovistes, du nom du mineur Alexey Stakhanov, qui dépassaient leurs quotas, étaient récompensés et loués publiquement. Les travailleurs étaient encouragés à achever les plans en quatre ans ; les autorités encourageaient également le dépassement de soi au niveau personnel. Des incitations aussi bien que des punitions étaient utilisées.
Industrialisation accélérée et collectivisation
L'industrialisation implique la construction de centaines d'usines, comme l'Uralmash, de centrales électriques, de chemins de fer, et l'expansion des villes axées sur les industries lourdes comme l'exploitation minière (par exemple, Magnitogorsk). Le métro de Moscou a également été construit à cette époque.
Pour financer et soutenir cette industrialisation, Staline impose une collectivisation généralisée de l'agriculture. Décidée en 1929, cette mesure vise à regrouper les terres agricoles en grandes fermes collectives gérées par l'État (kolkhozes, sovkhozes) et à supprimer la propriété privée. L'objectif de la collectivisation était d'améliorer la productivité grâce à la production mécanisée et de réorienter les ressources vers le secteur de l'industrie lourde.
En réalité, la collectivisation désorganise profondément le monde rural, provoquant des millions de morts et une baisse de la production. Certains agriculteurs, en particulier les plus aisés (les koulaks), se sont opposés à la collectivisation ; en conséquence, l'État a parfois été contraint de ralentir ce processus pour éviter des troubles civils. En Ukraine, en 1932-33, la ponction de la production au profit de l'État entraîne une résistance et l'Holodomor, provoquant la mort de millions d'Ukrainiens.
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Fonctionnement pratique et limites de la planification
La planification était techniquement complexe et administrativement lourde. La planification soviétique était faite de manière sectorielle plutôt que régionale, et à l'exception d'une brève expérience régionale sous Khrouchtchev, elle resta centralisée par branches d'activité et ministères. Les ministères transmettaient les directives centrales à leurs entreprises, mais aussi formaient avec celles-ci des cartels puissants.
Au fil des années et à mesure que l'économie se diversifiait, il est devenu de plus en plus difficile de planifier à partir du centre tous les indicateurs quantitatifs et qualitatifs. Les réformes successives visaient à déconcentrer, plus que décentraliser, ce processus en donnant plus d'autonomie aux entreprises pour préparer et exécuter le plan. En pratique, le plan obéissait au plan : il y avait des demandes, des ajustements, des améliorations, des changements, des demandes d'investissement. Le Gosplan devait gérer la transmission des consignes et donner les moyens qu'on les comprenne.
Les plans ont généré des comportements bureaucratiques et des pratiques d'ajustement : sous-estimation des capacités pour ne pas recevoir des objectifs impossibles, achat de matériels à la fin de l'année pour utiliser les fonds restants, « périodes de forcing » (likhoradka) pour remplir les objectifs, et parfois priorisation de la quantité sur la qualité. Les entreprises signifiaient souvent l'exécution formelle des objectifs même lorsque la réalité était différente (par ex. pertes pendant le transport, casse, ou inventaires fictifs).
Problèmes d'information et incitations
Dans la pratique, la grande majorité des fonctionnaires, y compris ceux du ministère de la planification, ne travaillaient pas toujours avec des chiffres fiables ; les vrais chiffres étaient connus par une infime minorité de dirigeants. L'un des problèmes cruciaux était l'information : comment obtenir des données fiables et comment inciter les managers et les ouvriers sans recourir aux mécanismes de prix qui caractérisent les économies de marché.
Le système soviétique utilisa des mesures non monétaires comme l'heure-travail comme unité de compte pour l'évaluation de la production industrielle, et le profit socialiste servait à alimenter des fonds d'accumulation pour de nouveaux investissements plutôt qu'à rémunérer des propriétaires privés. La question de la rentabilité restait problématique : en fixant les prix et en socialisant les salaires, l'État modifiait les critères de rentabilité et limitait les signaux économiques que fournit le marché.
Plans, guerre et ressources
Au-delà du besoin d'industries lourdes, du point de vue soviétique, le pays était entouré de puissances hostiles. La menace de guerre était imminente ; par conséquent, la production militaire était également nécessaire. Le troisième plan quinquennal renforça la production militaire (1938-1942) en raison de la menace croissante de l'Allemagne nazie. Parallèlement, des spécialistes et des entreprises étrangères ont participé à l'industrialisation soviétique, par exemple General Electric et Ford Motors.
Lorsque l'Allemagne nazie attaqua l'Union soviétique en juin 1941, l'URSS disposait déjà d'industries lourdes, de réserves naturelles et de puissance humaine. Les historiens affirment que l'URSS n'aurait pas pu résister à l'assaut nazi sans son industrialisation rapide. En 1942, l'URSS réoriente son économie vers la production de guerre ; la production industrielle devient dédiée à l'industrie de l'armement. Le pays a cependant été dévasté, avec des villes entières détruites et des millions de morts.
Après-guerre, Guerre froide et évolution ultérieure
Après 1945, en raison de la guerre froide, l'Union soviétique a été exclue du plan Marshall et a lancé son pendant, le plan Molotov, visant à relancer l'économie en Europe de l'Est. L'URSS a maintenu les plans quinquennaux axés sur l'industrie lourde et la production militaire à la lumière de la guerre froide. L'URSS a développé la science, la technologie ainsi que la recherche et l'exploration spatiale : le pays a lancé le premier satellite artificiel, Spoutnik (octobre 1957), et le premier homme dans l'espace, Youri Gagarine (avril 1961).
Dans les décennies suivantes, l'économie soviétique poursuit le développement de l'industrie lourde, de l'énergie nucléaire, de l'électronique, du pétrole et du gaz. Cependant, depuis les années 1960-70 la croissance s'essouffle ; certains aspects de la gestion centralisée deviennent obsolètes. La répartition géographique de l’industrie répond souvent à des considérations stratégiques et militaires plutôt qu’à l'économie de marché, entraînant la construction de nombreuses villes mono-industrielles et une forte migration interne vers l'Oural et la Sibérie.
Réformes et effondrement
En 1965, le premier ministre Kossyguine prépare une réforme de décentralisation et de libéralisation visant à favoriser l’efficacité et pas seulement la quantité. Des tentatives d'assouplir la planification ont été faites sous Brejnev (1973) et plus tard sous Gorbatchev (Perestroika) qui visait une décentralisation partielle et une meilleure allocation des ressources. Cependant, ces réformes s'enlisent et la Perestroika finit par coexister avec une économie toujours largement centralisée.
La chute des prix du pétrole, la stagnation de la productivité et des problèmes structurels de fonctionnement de la planification (manque d'incitations, rigidité bureaucratique, inefficacité dans la gestion des informations) contribueront, parmi d'autres facteurs politiques et nationaux, à l'effondrement de l'Union soviétique en 1991.
Principaux enseignements et caractéristiques du modèle soviétique
- L'économie soviétique a connu trois grandes phases : le communisme de guerre (1917-1921), la NEP (1921-1928) et l'économie planifiée centralisée par plans quinquennaux (1928-1991).
- Après 1928, l'État a entièrement pris en charge l'économie du pays en établissant des plans quinquennaux et en privilégiant l'industrie lourde, la science et la technologie.
- Le Gosplan était l'organe central de planification, chargé d'équilibrer ressources et besoins et de définir les quotas sectoriels.
- La planification sectorielle centralisée a permis une industrialisation rapide et la constitution d'une base industrielle lourde, indispensable lors de la Seconde Guerre mondiale.
- La collectivisation a servi à transférer des ressources vers l'industrie mais a provoqué une désorganisation rurale massive et des coûts humains immenses.
- Le système a souffert de problèmes récurrents : information imparfaite, incitations inadéquates, bureaucratie, rigidités, priorisation de la quantité sur la qualité, et difficulté à intégrer des signaux économiques réels.
- Les tentatives de réformes ont alterné entre déconcentration et contrôles renforcés, sans permettre une transformation complète du modèle avant 1991.
FAQ synthétique
- Qu'est-ce que le premier plan quinquennal en URSS ? C'est un programme de planification économique, lancé par Staline en 1928, pour industrialiser rapidement l'Union soviétique en donnant la priorité aux industries lourdes.
- Quel a été l'effet de la collectivisation des terres en URSS ? Elle a entraîné la désorganisation de l'agriculture, une forte répression, une chute de la production agricole et des famines massives, notamment en Ukraine (Holodomor).
- Quel rôle jouait le Gosplan ? Le Gosplan était l'organisme chargé de la planification économique en URSS ; il fixait les objectifs de production pour chaque secteur et coordonnait les ressources, mais il souffrait de lourdeurs bureaucratiques et d'un manque d'informations fiables.
Collectivisation et industrialisation en URSS
| Phase | Dates | Caractéristiques principales |
|---|---|---|
| Communisme de guerre | 1917-1921 | Nationalisations massives, expropriations, troc, effondrement économique |
| NEP | 1921-1928 | Économie mixte, propriété privée limitée, concessions étrangères |
| Plans quinquennaux (économie planifiée) | 1928-1991 | Planification centralisée, industries lourdes prioritaires, collectivisation |
L'économie soviétique reste un cas d'étude majeur pour comprendre la portée et les limites de la planification centralisée, la façon dont l'idéologie oriente les choix économiques et l'impact humain des priorités politiques et industrielles.
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