Concurrence directe et indirecte de l'artisanat péruvien

L’artisanat péruvien est parmi les plus diversifiés au monde. Diversité, couleurs, sa créativité et sa multi-fonctionnalité en font une activité fondamentale non seulement pour la configuration de l’identité péruvienne, mais aussi pour la survie de milliers de familles et même de villages entiers.

Richesse des filières artisanales et diversité régionale

L’excellence de l’artisanat du Pérou réside dans l’harmonie des formes géométriques des tissus, la représentation détaillée de la vie paysanne dans les matés (récipient dans lequel se garde une boisson d’herbe, fabriqué dans la région d’Ayacucho), le métissage culturel et la couleur des autels.

Les départements d’Ayacucho, Huancavelica, Cusco offrent la plus grande variété. À Quinua, ville située à 40 km d’Ayacucho, la poterie est l’activité principale. Sont connus les petites églises, chapelles, maisons et le taureau de Quinua. Parmi la plus intéressante, la céramique de Puno a crée le taureau de Pucara (ville de l’Altiplano). C’est l’une des figures les plus répandues de la céramique péruvienne.

A Puno on élabore également des églises, chapelles et maisons paroissiales, dessins d’apparence naïfs qui sont recouvertes d’une pellicule blanche faite d’un mélange d’argile et d’autres minéraux. Puno est le principal producteur de chullos et pulls en laine de vigogne, d’alpaga et de mouton.

La tradition Inca a marqué la production de la poterie à Cuzco. Parmi les séries les plus élaborées figurent des séries de vaisselle anthropomorphe, où les hommes et les femmes acquièrent différentes positions montrant les sexes clairement définis.

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Textiles, tissages et techniques ancestrales

L’art textile est l’héritier d’une longue tradition préhispanique développée dans le pays, dont les manteaux Paracas et les tissages incas et Wari (Ayacucho). Les plus anciens textiles, trouvés dans Huaca Prieta (Chicama), datent de 4.000 ans. Les matériaux encore utilisés aujourd’hui sont les fibres de coton brun et blanc, de vigogne, d’alpaga et de lama.

Les départements où le tissage a une vigueur supérieure sont Puno, Cusco, Junin, Apurimac et Lima. Quant à la décoration de Cusco, des articles tels que les tika représentent la fleur de pomme de terre, et sojta, un dessin géométrique qui symbolise le cycle de l’ensemencement. Il y a une grande variété de chullos (bonnet à oreilles), de perles, de sacs, de couvertures, de ceintures vendus sur le marché de Sichuan ou de Pisac.

Célèbres sont les broderies de Chiqnaya et de Puno, comprenant des couvertures tissées en laine de mouton et de coton représentant des scènes liées à l'agriculture et les fêtes. Les découvertes de chullos, bonnets, ceintures tubulaires, poupées et diverses autres pièces provenant de cultures préhispaniques de la côte (Paracas, Nazca, Chancay et Mochica) démontrent une tradition du tricot.

Poterie, matés et arts gravés

La calebasse, connue sous le nom de maté au Pérou, est le support de l’art raffiné du maté gravé. Les plus anciennes de ces œuvres datent de 3 500 ans et ont été trouvés à Huaca Prieta (vallée de Chicama) sur la côte nord. A une époque plus récente, cette pratique a connu un grand développement dans la région de Huanta à Ayacucho, d’où proviennent les matés huanta connus pour la vitalité des tracés, grossiers mais sûrs, à travers lesquels sont représentés des scènes de vie paysanne.

Une autre variante est la miniaturisation des dessins, qui souvent ne peuvent être appréciées qu’à travers une loupe.

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Pierre taillée, sculpture et sujets religieux

Au Pérou, il existe plusieurs types de pierre taillées: le granit, le basalte, l’andésite, la pierre du lac (Puno), le sillar qui est la pierre volcanique d’Arequipa, et l’albâtre blanc connue sous le nom de Pierre de Huamanga. La taille de la pierre de Huamanga palliait pendant la colonie à la pénurie du marbre et de porcelaine.

Les premiers motifs furent des figures de l’Enfant Jésus et d’autres thèmes religieux comme des saints, des croix, des vierges et des reliques. Ensuite les artisans firent de ce support une matière propice pour la sculpture, développèrent de nouveaux motifs religieux et des images de la culture créole (la vigogne piétinant le Lion de Castille).

Métaux, filigrane et joaillerie

L’abondance de minéraux et de pierres semi-précieuses du Pérou a rendu possible le travail créatif des métaux depuis l’antiquité. Les orfèvres ont perpétué cette grande tradition coloniale et développent une riche variété de formes et de motifs, en composant des bijoux avec des figures de petits animaux, des paons, des chevaux et des étoiles, ainsi que des objets religieux et d’usage domestique.

Une autre technique majeur est le filigrane d’argent, où l’argent et l’or sont amincis au minimum et travaillées en pièces magnifiques. L’un des centres de production de l’art de filigrane d’or est le peuple de Catacaos (Piura), héritier de la tradition de la culture Vicus.

D’autres matériaux de bijouterie proviennent d’un large éventail de pierres semi-précieuses du Pérou ; d’autres sont importés du reste de l’Amérique. Parmi les plus belles, les chrysocolles péruviennes ou turquoises, l’onyx, l’opale et l’obsidienne.

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Objets sacrés, retables et syncrétisme religieux

L’imagerie provient de la tradition virreinale. Elle consiste à l’élaboration d’une grande variété d’objets liés à différentes pratiques magico-religieuses. Le retable ou cercueil de San Marcos, les croix, les saints, les crèches, la Sainte Famille et les nombreuses représentations de l’Enfant Jésus sont des pièces de ce genre artisanat.

Beaucoup de danses andines utilisent des masques comme partie du déguisement. La plus importante exposition de masques se réalise dans le sud des Andes du Pérou, en particulier pendant la fête de la Vierge de la Candelaria à Puno, ainsi qu’à Junín.

Ces retables portables, objets syncrétiques, étaient disposés sur deux niveaux: le monde supérieur, céleste, pour les saints et les animaux sacrés de la Cordillère des Andes ; et l’inférieur se référant au monde terrestre. Les artisans d’Ayacucho ont vu dans les autels portables l’élément idéal pour faire converger leur propre tradition religieuse et celle qui leur était imposée sans éveiller les soupçons des extirpateurs d’idolâtrie coloniaux.

Tables de Sarhua, peinture et réplique de l’art précolombien

Les tables de Sarhua sont également connues comme quellcas, pour leur relation avec les dessins que les Incas commandaient pour enregistrer leur période de gouvernement. Ces illustrations colorées peintes sur une surface de bois, représentant les coutumes du peuple et sont accompagnées d’un texte explicatif.

Une autre ligne importante de l’artisanat du Pérou est la réplique de l’art précolombien. L’école d’Art de Cusco, qui naquît dans l’ancienne capitale Inca, a été un mouvement du 17ème siècle dans lesquels ont fusionnés des motifs européens et indigènes. La plupart des peintures furent des thèmes religieux et richement décorées. Les reproductions de ces peintures originales peuvent être trouvées à Cuzco et Lima.

Commerce, organisations locales et solidarité

La Central Interregional de los Artesanos del Perú (CIAP) est née en 1992, de la scission d’une fédération d’artisan·es créée dans les années 80, en pleine période de conflit avec le Sentier Lumineux. La CIAP a été fondée pour regrouper les artisan·es de plusieurs régions du Pérou, lutter contre l’exploitation des intermédiaires et promouvoir l’identité culturelle andine.

La structure regroupe plusieurs branches d’activités : l’association CIAP, chargée de promouvoir les groupes d’artisan·es ; Intercraft Perú, entreprise de commercialisation responsable des exportations ; Pachamama, entreprise de tourisme solidaire ; une coopérative de crédit facilitant l’accès au microcrédit ; et PROECOSOL, entreprise sociale dédiée au commerce équitable et à l’économie solidaire.

Les artisan·es utilisent des techniques traditionnelles et des matières premières locales (argent, argile, laine, coton, colorants naturels…). Aucun produit chimique dangereux n’est utilisé et la plupart des matériaux d’emballage sont recyclables.

La CIAP propose à ses groupements membres des formations en gestion administrative, gestion des affaires, techniques de production, leadership, développement humain, ainsi que des conseils en organisation et en développement de produits. L’organisation accompagne également la création de supports de communication, la gestion de sites web et la participation à des tournées de promotion.

La CIAP soutient les familles défavorisées en finançant du matériel scolaire, des vêtements ou des soins médicaux. Les artisan·es bénéficient de la sécurité sociale, d’une cotisation retraite et de salaires supérieurs au minimum légal. La protection de l’environnement est également au cœur des actions de la CIAP : utilisation de matières premières durables, tri des déchets organiques pour le compostage, recyclage des plastiques, et formations sur la protection de la « Pachamama ».

Concurrence, marchés et rôle de l’INDECOPI

Lorsque l’Instituto Nacional de Defensa de la Competencia y de la Protección de la Propiedad Intelectual (INDECOPI, institut national de défense de la concurrence et de la protection de la propriété intellectuelle) a été créé à la fin de 1992, le Pérou instaurait un nouveau programme d’ajustement structurel rigoureux afin d’enrayer la crise politique provoquée par l’inflation, la récession, la rareté des devises étrangères et les soulèvements populaires.

L’INDECOPI, qui a débuté ses activités en mars 1993, est un guichet unique en ce qui concerne toutes les questions relatives aux marchés. La structure et les activités de l’INDECOPI en ont fait une autorité de la concurrence unique parmi les autres. L’Institut gère en effet un ensemble de lois et règlements différents.

Pour accomplir sa tâche, l’INDECOPI a placé la plaidoyer au coeur de sa stratégie. Il s’est donné pour mission de transformer totalement les structures du marché au Pérou et d’institutionnaliser cette transformation. Il a alors mis sur pied un ensemble d’initiatives visant à susciter la volonté politique, à sensibiliser toutes les couches de la société péruvienne, à prévenir les comportements anticoncurrentiels, et à obtenir l’appui des intervenants dans le nouveau régime économique.

Au milieu de 1995, un cas de fixation des prix pratiquée par des producteurs de farine de blé et leur association commerciale a donné à l’organisme la première occasion importante de faire ses preuves. Après avoir porté des accusations contre 18 producteurs de farine de blé, leur association commerciale et l’AIP, l’INDECOPI s’est attaqué à son propre manque de compétences et de personnel disponible pour mener une enquête exhaustive. Après un travail d’enquête laborieux, la commission de la libre concurrence de l’INDECOPI a imposé des amendes à 11 des 18 producteurs pour fixation des prix. Le jugement a résisté à deux séries d’appels, en 1996 et 1999.

La cause des producteurs de farine de blé a permis d’établir le modèle de la stratégie de plaidoyer de l’INDECOPI. L’Institut a d’ailleurs lancé plusieurs initiatives. Il a notamment mis sur pied le Servicio de Atención al Ciudadano qui offre au consommateur des services de règlement des plaintes rapides et gratuits. Il a également entrepris de publier les règlements promulgués par ses commissions afin d’informer les consommateurs de leurs droits. Il a instauré des programmes de sensibilisation à l’économie de marché libre et organisé des colloques et des conférences réunissant des intervenants tels que des organismes de la société civile, des juges et des entreprises.

Concurrence directe vs concurrence indirecte pour l’artisanat

La concurrence directe affecte l’artisanat péruvien par la présence d’intermédiaires, la production de masse et l’importation d’objets similaires à bas coût. La CIAP a été fondée pour lutter contre l’exploitation des intermédiaires et promouvoir l’identité culturelle andine, offrant des alternatives de commercialisation responsables (Intercraft Perú) et facilitant l’accès au microcrédit via une coopérative.

La concurrence indirecte provient de la globalisation, de la reproduction de motifs traditionnels par des producteurs étrangers, et de la montée d’objets touristiques standardisés qui dévaluent l’originalité. La réplique de l’art précolombien et la vente d’objets non labellisés rendent parfois difficile la distinction entre pièces authentiques et copies. Les initiatives de commerce équitable et d’appui aux familles productrices, comme celles menées par Ayud’Art en France, cherchent à orienter la demande vers des produits authentiques et à soutenir des familles isolées et souvent analphabètes.

Les artisan·es utilisant des techniques traditionnelles et des matières premières locales (argent, argile, laine, coton, colorants naturels…) et évitant les produits chimiques dangereux répondent à une demande croissante pour des produits durables et écoresponsables. Cette différenciation est essentielle pour contrer la concurrence par les prix et pour valoriser la qualité, l’identité culturelle et les conditions de travail décentes.

Modèles de commercialisation et initiatives de soutien

Des organisations comme la CIAP proposent des formations en gestion, leadership, développement humain et développement de produits, et accompagnent la création de supports de communication et la participation à des tournées de promotion. La CIAP soutient également les familles défavorisées et mène des actions de plaidoyer pour des politiques publiques favorables au secteur.

Des ONG et des réseaux internationaux soutiennent ces stratégies : un atelier international tenu en octobre 2022 au siège de l’OMPI a permis aux pays participants d’échanger sur la mise en œuvre de projets liés aux secteurs de la gastronomie et du tourisme. Pour soutenir financièrement des initiatives locales, Ayud’Art vend des articles d’artisanat péruvien en France, en privilégiant des familles modestes non organisées en coopérative, et suit personnellement chaque famille de producteurs.

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Tableau : Panorama synthétique des défis et réponses

Défi Origine Réponse / Initiative
Exploitation par intermédiaires Chaîne commerciale longue CIAP, Intercraft Perú, vente directe, formations en gestion
Concurrence par prix bas Importations, production industrielle Commerce équitable, différenciation par qualité et durabilité
Copies et perte d’authenticité Reproductions locales/étrangères Labels, sensibilisation, appui juridique (INDECOPI)
Manque d’accès au crédit et aux marchés Isolement rural, analphabétisme Coopératives de crédit, microcrédit, accompagnement d’ONG
Pressions environnementales Surexploitation de ressources Usage de matières durables, compostage, recyclage (CIAP)

Bonnes pratiques pour préserver compétitivité et identité

  1. Renforcer les chaînes courtes : vente directe, coopératives et plateformes de commerce responsable.
  2. Former aux compétences entrepreneuriales : gestion, marketing, développement produit.
  3. Valoriser l’authenticité : labels, traçabilité, mise en valeur du savoir-faire et des matériaux locaux.
  4. Promouvoir la durabilité : matériaux locaux, absence de produits chimiques dangereux, recyclage des emballages.
  5. Renforcer la protection juridique : propriété intellectuelle, appellations d’origine, actions coordonnées avec INDECOPI.

L’artisanat peut être aujourd’hui au Pérou un moyen de dialogue et de reconnaissance des indigènes dans une société nationale pluriculturelle et dans de nouvelles relations de solidarité sud-nord. Les formes de commerce qu'elles mettent en pratique leur permettent de défendre leurs valeurs culturelles et d’assurer la survie économique des communautés.

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