Pays contestant le leadership américain : analyse géopolitique
Le discours du président américain Donald Trump lors de la réunion annuelle de l’Assemblée générale des Nations unies fin septembre 2025 a marqué un nouveau creux dans les relations internationales. Dès l'introduction le problème du leadership américain dans le monde est posé, avec la tentation du repli au XXIe siècle, en particulier à travers l'action des derniers présidents. L’élection de Donald J. Trump à la présidence des États-Unis en 2016, puis sa réélection en 2024, constituent un tournant stratégique majeur dans la projection de puissance américaine.
Évolution historique du leadership américain
De 1945, avec la victoire des Alliés, à 1989 et la défaite du modèle soviétique, le monde est devenu américain : institutions internationales, économie, culture, interventionnisme. La chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, la fin des régimes communistes d’Europe de l’Est et la dislocation de l’URSS prennent le monde de court, à commencer par les Américains. Trente ans plus tard, si ce leadership, qui s’est transformé en hégémonie imposée, puis en hyperpuissance, façonne toujours les relations internationales, force est de constater que la place des États-Unis dans le concert des nations semble plus qu’incertaine.
Lorsque le G20 a été créé en 1999, il s’agissait d’une reconnaissance par les membres du G7 qu’ils ne pouvaient plus gérer seuls la gouvernance de l’économie mondiale. Ils avaient besoin de partager cette responsabilité avec un groupe plus représentatif au niveau mondial, ils ont donc invité un plus grand nombre de pays à se joindre à eux pour former le G20. Sa force réside dans le fait qu’il facilite la tenue de nombreuses réunions chaque année entre des responsables techniques, des ministres et des chefs d’État ou de gouvernement. Ces réunions offrent aux participants l’occasion de discuter de questions d’intérêt commun, d’apprendre à se connaître et de mieux comprendre leurs points de vue respectifs sur ces questions.
Le G20 : entre utilité résiduelle et crise de légitimité
Le groupe représente aujourd’hui environ 67 % de la population mondiale et environ 85 % de l’économie mondiale. Cependant, il s’agit d’une entité particulière : c’est un groupe auto-sélectionné, ce qui soulève des questions quant à sa légitimité. La faiblesse du G20 provient de deux sources. La première est le fait que ses membres sont auto-sélectionnés. Les acteurs étatiques et non étatiques non invités remettent en question l’autorité du G20 à prendre des décisions qui peuvent les affecter directement sans leur donner la possibilité de participer au processus décisionnel. La deuxième source de faiblesse réside dans le fait qu’au fil du temps, l’éventail des questions abordées par le G20 s’est élargi et le nombre de réunions qu’il organise chaque année a augmenté. Cela a rendu le processus du G20 plus lourd et plus coûteux.
Victime de l’évolution de l’ordre mondial, le G20 a perdu une grande partie de son influence d’antan. De plus en plus, c’est la concurrence entre les grandes puissances mondiales plutôt que le multilatéralisme qui façonne la politique mondiale. Il s’est avéré difficile de parvenir à un consensus. L’une des conséquences de ces divergences est que le G20 est passé de la coopération à la coordination. Il est désormais plus à même de traiter des questions techniques et peu sensibles par le biais de ses groupes de travail.
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Troisièmement, la valeur même de l’adhésion diminue. L’inclusion de l’Union africaine revêt une importance symbolique. Cependant, avec un seul siège à la table et une grande diversité interne, la capacité de l’Afrique à influencer l’agenda du G20 reste limitée. De nombreux États africains se protègent en rejoignant d’autres forums tels que les BRICS, où ils voient des avantages plus tangibles.
Géopolitique du trumpisme et remise en cause du multilatéralisme
L’élection de Donald Trump en novembre 2016 avait marqué une césure dans la trajectoire diplomatique de la première puissance mondiale. À rebours du libéralisme multilatéral hérité de l’après-guerre, l’orientation stratégique de son premier mandat s’est fondée sur un nationalisme économique offensif, une méfiance envers les alliances historiques (notamment l’OTAN) et une revalorisation des rapports de force bilatéraux. Le slogan America First est devenu l’expression programmatique d’un désengagement partiel du monde, d’un retour au protectionnisme et d’une contestation ouverte des normes internationales.
Cependant, c’est avec sa réélection en 2024 que le trumpisme prend une dimension plus structurelle. Le second mandat ne se limite pas à une répétition du premier, il consacre une rupture idéologique profonde. Désormais, la politique étrangère américaine est non seulement transactionnelle mais aussi messianique, mue par une vision civilisationnelle, autoritaire et identitaire du pouvoir. Le soft power, pilier du leadership moral des États-Unis, est démantelé. À la place émerge une diplomatie informationnelle offensive, appuyée sur les plateformes privées et les récits clivants produits par des figures idéologiques.
La présente étude articule ces dynamiques à travers trois perspectives principales : 1) la reconfiguration doctrinale de la puissance américaine via une transition du multilatéralisme au souverainisme idéologique ; 2) l’émergence d’un nouveau théâtre stratégique où les outils numériques et cognitifs prennent le pas sur les instruments diplomatiques classiques ; 3) l’inscription du trumpisme dans une séquence globale de fragmentation de l’ordre international, marquée par la montée des régimes autoritaires, l’arsenalisation du commerce et de l’information ainsi que par une redéfinition des alliances.
Impact sur les alliances : OTAN et partenaires régionaux
La présidence Trump a remis en cause les fondements mêmes de la solidarité atlantique. Les liens tissés entre les États-Unis et l’Europe depuis la création de l’OTAN ont été mis à rude épreuve par une vision utilitariste et méfiante des alliances. Trump a concentré ses critiques sur la question du burden sharing (partage du fardeau). Il a reproché aux membres européens de l’OTAN de ne pas respecter leurs engagements financiers, en particulier la règle des 2 % du PIB consacrés à la défense.
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Cette posture a provoqué une incertitude stratégique profonde en Europe. L’invocation de l’article 5, clause fondatrice de la défense collective, n’a été confirmée qu’avec retard et ambivalence. Le climat a non seulement fragilisé la crédibilité dissuasive de l’Alliance, mais aussi suscité des réflexions nouvelles sur l’autonomie stratégique européenne. Les réponses européennes ont été diverses : certains pays ont renforcé leur lien bilatéral avec Washington tandis que d’autres ont mis en avant la nécessité d’une autonomie stratégique européenne.
Compétition sino-américaine et émergence d’un monde multipolaire
La Chine connaît une montée en puissance économique et militaire fulgurante, entraînant un « pivot vers l’Asie » de la puissance américaine qui se tourne désormais vers « l’Indo-Pacifique ». L’émergence de la Chine en tant qu’acteur majeur sur la scène internationale au début du siècle s’est traduit par un important alignement sur Pékin, particulièrement dans les pays du Sud. Les données compilées par Gallup suggèrent qu’un retour de Donald Trump au pouvoir en janvier 2025 se traduirait par une augmentation significative de l’alignement sur Pékin.
Sur le plan militaire, le défi de la progression soutenue des arsenaux chinois au cours des deux dernières décennies est structurant, mais Pékin est encore loin derrière Washington en terme de budget militaire. Sur le plan économique et financier, le dollar américain reste la principale monnaie de référence et de réserve dans les échanges internationaux, même si dans les vingt dernières années la part de l’euro et du yuan s’est accrue.
Perceptions internationales : déclin du soutien au leadership américain
Le dernier sondage Gallup conduit dans 133 pays suggère une diminution de la perception positive du leadership américain comme chinois à l’échelle globale. Si l’enthousiasme vis-à-vis du rôle joué dans le monde par les États-Unis a progressé depuis la fin de la présidence Trump, les données collectées depuis 2007 par l’institut de sondage dessinent une tendance de fond. Lors de la première année du mandat de Barack Obama, 15 % des pays sondés revendiquaient être alignés sur aucune des deux puissances. Après une inversion de la perception du leadership dans le monde pendant les deux présidences de Barack Obama, Pékin comme Washington peinent à conquérir une partie substantielle de l’opinion publique mondiale.
Le leadership des États-Unis constitue la principale source d’inquiétude pour les pays de l’ASEAN. Une enquête menée auprès de plus de deux mille professionnels issus des onze États membres de l’ASEAN révèle une méfiance profonde. Une majorité de 51,9 pour cent des répondants désigne l’incohérence de la politique américaine comme la principale source d’inquiétude. L’enquête suggère que le déclin du soutien envers les États-Unis découle de la pression politique croissante exercée par Washington dans des régions telles que l’Amérique latine et le Moyen-Orient.
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Le G20 face aux rivalités : présidences, initiatives et limites
La présidence sud-africaine du G20 en 2025 a connu un début mitigé. L’Afrique du Sud et l’Inde, par exemple, ont profité de leur présidence du G20 pour mettre en avant les inégalités socio-économiques et la solidarité. Ce sont là des thèmes que Washington a qualifiés d’« anti-américains ». La perspective d’un leadership américain au sein du G20 après l’Afrique du Sud souligne encore davantage cette crise de légitimité.
L’Afrique du Sud a subi cette année une série d’humiliations de la part des États-Unis. Tout d’abord, son ambassadeur à Washington a été sommairement déclaré persona non grata. Ensuite, le président Cyril Ramaphosa a été reçu en audience par un Donald Trump mal informé à la Maison Blanche. L’Afrique du Sud devrait néanmoins réussir à organiser un sommet du G20 qui permettra de parvenir à un consensus sur les questions importantes auxquelles le monde est confronté. Il s’agit notamment de la nécessité de changer les institutions multilatérales officielles afin d’apporter les changements durables nécessaires à un ordre mondial plus inclusif et plus équitable.
La géoéconomie a rendu la coopération au sein du G20 plus difficile. Il s’agit du processus par lequel les préoccupations en matière de sécurité nationale restreignent le commerce dans des secteurs technologiques critiques, associé à un recours croissant aux sanctions économiques. L’une des conséquences de ces divergences est que le G20 est passé de la coopération à la coordination. Il conserve néanmoins une certaine valeur résiduelle. Cette utilité limitée ne doit pas être négligée.
Ressources et atouts américains - forces et vulnérabilités
La puissance américaine est basée d’abord sur la richesse de ses ressources énergétiques, minérales et agricoles. L’autre base de sa richesse économique réside dans sa population dynamique et hautement éduquée, près de 80 % des Américains travaillant dans le secteur tertiaire avec un fort taux d’endettement de leurs étudiants. La puissance militaire se maintient grâce à un budget conséquent (4 % du PIB environ) et à un renouvellement de l’armement. Un effort constant d’innovation technologique y est mené à la fois par la puissance publique et par le secteur privé.
La puissance technologique américaine est sans égale grâce à un financement ancien et constant des innovations. La Silicon Valley a été le site principal de la révolution industrielle de l’informatique à partir de 1945, puis de celle de l'intelligence artificielle et des biotechnologies dans les années 2010. Le Soft Power américain s’est développé surtout à partir des années 1990 en diffusant son modèle politique de démocratie libérale et l’american way of life. Son influence culturelle est toujours puissante grâce aux films et aux séries transitant à travers les plateformes de streaming telles que Netflix, Disney+, ou Amazone Prime.
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Scénarios et perspectives : renouvellement ou déclin durable ?
Non. Le G20 risque d’être sérieusement compromis. Il pourrait s’agir d’un revers temporaire. La logique politique d’un club réunissant les États économiquement dominants du monde et influençant les conditions de la coopération économique pour tous les autres États comporte des contradictions inhérentes. Cependant, il n’est pas nécessaire qu’il reste prisonnier de ces limites. Au cours des premières années d’existence du G20, ses dirigeants ont fait preuve d’une remarquable cohésion. Le groupe pourrait donc avoir un impact dans d’autres forums où se développent des positions consensuelles sur les risques, les défis et les opportunités auxquels est confronté l’ordre financier mondial.
L’efficacité du G20 repose sur le consensus entre les États. Dans un ordre mondial de plus en plus fragile, déchiré par la concurrence géopolitique, nous devons être réalistes quant aux perspectives de mise en œuvre d’un programme commun. Et pourtant, la politique des sommets joue un rôle important dans la promotion du dialogue. À une époque marquée par la résurgence du nationalisme, la montée de l’extrême droite et l’unilatéralisme commercial croissant, il est essentiel de préserver les espaces multilatéraux tels que le G20. Pour que ces forums restent pertinents, ils doivent toutefois être repensés afin de refléter les exigences et les ambitions de sociétés plus larges, plutôt que de se contenter de reproduire la gestion du capitalisme mondial.
| Atout américain | Limite ou vulnérabilité |
|---|---|
| Supériorité technologique et puissance financière | Perception internationale en déclin, contestation du soft power |
| Réseau d'alliances et bases militaires mondiales | Montée des doutes sur l'engagement durable (OTAN, burden sharing) |
| Dollar comme monnaie de réserve | Émergence du yuan et diversification des réserves |
| Capacité de sanctions économiques | Arsenalisation de l'économie, ripostes et contournements |
La conclusion est une réflexion sur l’érosion du lien transatlantique avec l’Europe sur fond de guerre en Ukraine. Trente ans après la chute du Mur de Berlin, peut-on encore parler d’hyperpuissance pour qualifier les Etats-Unis ? Leur politique étrangère est passée du leadership à l’hégémonie, mais celle-ci a été rapidement remise en question par les puissances concurrentes dans tous les domaines (économique, militaire et culturel). Il se situe à un moment charnière de la politique de puissance des Etats-Unis, s’interrogeant sur son évolution future.
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