Financement de la campagne électorale d'Emmanuel Macron : Enquêtes et Controverses
Le financement des campagnes électorales est un sujet crucial en politique, notamment en France où les règles sont strictes pour garantir l'équité et la transparence. La campagne présidentielle d'Emmanuel Macron en 2017 et 2022 a fait l'objet de nombreuses analyses et enquêtes, soulevant des questions sur les dons, les avantages financiers et les liens avec des cabinets de conseil.
Les dons et le financement de la campagne de 2017
Entre la création d'En Marche, en mars 2016, et décembre 2017, Emmanuel Macron a reçu 15 994 076 euros de dons. Jamais un candidat n'avait rassemblé autant d'argent auprès des particuliers en partant de rien. Cette somme a été réunie grâce à environ 99 361 dons, ce qui semble accréditer l'histoire racontée par les responsables d'En Marche pendant la campagne, à savoir celle d'une mobilisation populaire autour du candidat. Pourtant, à bien y regarder, le candidat n'aurait jamais pu financer sa campagne sans une infime fraction de donateurs fortunés. 48 % de ces 16 millions d'euros, ont été récoltés grâce à "seulement" 1 212 dons de 4 500 euros et plus.
Dès le début de la campagne, la stratégie fundraising (levée de fonds) de l'équipe Macron est clairement orientée en direction des riches donateurs : ceux capables de faire un chèque de 7 500 euros, le maximum qu'un particulier a le droit de donner à un parti tous les ans. Ce même particulier peut également donner jusqu'à 4 600 euros au candidat de son choix par élection.
Au départ, quand il lance En Marche, à Amiens, le 6 avril 2016, Emmanuel Macron a deux problèmes : son parti est jeune, donc il n'a pas accès au financement public dont bénéficient les autres candidats. Et il n'a pas d'actif immobilier qui pourrait servir de garantie pour un emprunt, donc les banques sont encore très réticentes à lui prêter de l'argent. Il n'a donc qu'une solution pour financer sa campagne : faire appel aux dons des particuliers.
En Marche naît avec un petit pécule de 80 000 euros dans ses caisses. L'équipe de campagne en cours de formation a commencé, comme toujours en pareil cas, par solliciter des proches. Le premier donateur du mouvement est le père d'Emmanuel Miquel, le secrétaire de l'association de financement de la campagne, qui signe un chèque de 7 500 euros dès le 17 mars. Quelques amis banquiers sont également mis à contribution par Christian Dargnat, l'ancien patron de la branche gestion d'actifs de la BNP, qui va devenir dans les mois qui suivent le rabatteur en chef des (gros) donateurs du mouvement.
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L'immense majorité des dons (environ 15 millions d'euros) ont été collectés par En Marche. Seul un million d'euro a atterri directement sur le compte du candidat sous la forme de 251 dons, quasiment tous au plafond de 4 600 euros. L'explication est simple : ceux qui ont donné à l'association de campagne étaient ceux qui avaient déjà donné le maximum au parti.
Le 23 janvier 2017, Julien Denormandie écrit : "On en a déjà discuté avec CO [Cédric O, le trésorier] mais je voudrais double checker le fait que notre politique visant à solliciter les dons sans faire la distinction entre mouvement et campagne ne pose pas de problème. Je dis cela car l’esprit de la loi est bien de limiter le montant des contributions au titre de la campagne."
D'après nos informations, la stratégie d'En Marche a fait sourciller la Commission des comptes de campagne qui s'est opposée à ce que le parti règle directement la majorité des dépenses. L'équipe a réglé le problème en effectuant des virements vers l'association de campagne qui réglait alors les factures. Mais le fait d'orienter les dons vers En Marche présentait l'avantage de pouvoir recevoir des dons plus importants (plafond à 7 500 euros au lieu de 4 600 pour l'association de campagne), et pour certains de donner en 2016 puis en 2017, alors qu'on ne peut donner qu'une seule fois à un candidat.
En analysant l'origine géographique des dons, la donnée la plus frappante est la surreprésentation de Paris dans le total : 6,3 millions d'euros ont été donnés au candidat par un peu plus de 15 000 habitants de la capitale. C'est quasiment la moitié des fonds collectés en France, alors que Paris intra-muros ne représente qu'un peu plus de 3 % de la population française. Cette proportion s'explique par la concentration de grands donateurs, installés dans les arrondissements huppés de l'ouest de la capitale, mais aussi par une mobilisation plus large des électeurs parisiens qui ont largement choisi Emmanuel Macron (35 % dès le premier tour, presque 90 % au deuxième).
Au total, Emmanuel Macron a reçu 2,4 millions d'euros de dons en provenance de l'étranger, soit 15 % de sa collecte totale ; 1,8 million émane de donateurs aisés (264 dons supérieurs à 4 000 euros). Sans surprise, le Royaume-Uni arrive en tête des pays donateurs. Emmanuel Macron a effectué au moins quatre voyages à Londres pour y lever des fonds.
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Tout au long de la campagne, l'équipe d'Emmanuel Macron a noyé dans un brouillard de chiffres sa dépendance aux donateurs fortunés. Le 18 novembre 2016, le candidat affirme qu'"il y a plus de 10 000 donateurs, une très grande majorité est constituée de petits dons autour de 40, 50 euros et il y a 5 % des dons qui dépassent 1 000 euros", installant l'idée d'une campagne financée par le grand public.
Il y a un point en revanche sur lequel l'équipe de campagne n'a pas menti : la première tentative de levée de fonds à Londres le 14 avril 2016 a bien été un fiasco.
Dans l'histoire des élections présidentielles, seul Nicolas Sarkozy avait réalisé une performance comparable à celle d'Emmanuel Macron en 2017. Le candidat UMP avait reçu 7 millions de dons via son association de campagne et son parti avait récolté 8,9 millions.
En 2017, le seul à avoir adopté une stratégie (un peu) comparable à celle d'Emmanuel Macron est Jean-Luc Mélenchon. Le candidat de la France insoumise ne pouvait pas s'appuyer sur un parti bénéficiant d'un fort financement public. Il a donc lui aussi sollicité les dons. Il a ainsi récolté 2,8 millions d'euros.
Les enquêtes judiciaires et l'affaire McKinsey
C’est sans aucun doute l’enquête judiciaire la plus sensible du moment. Et pour cause, elle est la première à viser directement le président de la République. Selon nos informations, confirmées par le parquet national financier (PNF), une information judiciaire a été ouverte le 20 octobre pour des soupçons de financement illégal des campagnes électorales d’Emmanuel Macron en 2017 et 2022. Les investigations visent les liens entre le chef de l’Etat et le cabinet de conseil McKinsey.
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Une seconde information judiciaire des chefs de favoritisme et recel de favoritisme a été ouverte le 21 octobre. Dans les deux cas, le PNF précise avoir été destinataire de signalements et de plaintes émanant d’élus, de particuliers et d’associations.
Trois juges d’instruction, qui seront épaulés par des services de gendarmerie, ont été désignés pour mener ces enquêtes au cœur du pouvoir, parmi lesquels Serge Tournaire, actuellement doyen du pôle financier au tribunal judiciaire de Paris. Ce magistrat d’expérience est notamment connu pour avoir mis en examen François Fillon en 2017 dans l’enquête sur les emplois fictifs de son épouse Penelope, tous deux ayant depuis été condamnés en première instance puis en appel, ainsi que Nicolas Sarkozy, dans l’affaire Bygmalion.
Ces nouvelles enquêtes font suite aux investigations menées lors d’une première procédure ouverte au printemps pour « blanchiment aggravé de fraude fiscale » visant notamment McKinsey. Tout est parti de la publication, en mars dernier, d’un rapport d’une commission d’enquête du Sénat dénonçant l’emprise des cabinets de conseils privés sur les politiques publiques.
Les parlementaires avaient alors révélé que les contrats conclus entre l’État et ces entreprises de consultants avaient « plus que doublé » entre 2018 et 2021 pour atteindre le montant record d’un milliard d’euros l’an dernier. Parmi les cabinets mandatés par l’État, le cabinet américain McKinsey.
Les interrogations autour de ces marchés étaient d’autant plus grandes qu’il apparaît que McKinsey n’a payé aucun impôt sur les sociétés en France entre 2011 et 2020. Or son chiffre d’affaires français a été estimé à 329 millions d’euros en 2020.
La justice cherche à savoir si les cabinets de conseil, dont McKinsey, n’ont pas fait bénéficier au candidat Macron de travaux et expertises qui auraient dû être comptabilisées dans les dépenses de campagne.
Il s’agit de savoir si McKinsey n’a pas obtenu de manière indue des contrats publics et si le pouvoir n’en a pas tiré profit. Seule certitude à ce stade, des liens existent entre le chef de l’État, son entourage et l’entreprise américaine. Des consultants ou ex-consultants du cabinet privé ont ainsi œuvré pour la campagne électorale du président de la République en 2017, a révélé Le Monde. En outre, des salariés de McKinsey ont rejoint des postes au sein du parti présidentiel La République en Marche ! ou des cabinets ministériels.
À la suite du rapport du Sénat, Emmanuel Macron s’était publiquement exprimé sur « l’affaire McKinsey » pour récuser tout favoritisme à l’égard de l’entreprise américaine. « S’il y a des preuves de manipulation, que ça aille au pénal (…) On a l’impression qu’il y a des combines, c’est faux. Aucun contrat n’est passé dans la République sans qu’il respecte la règle des marchés publics, que quiconque a la preuve qu’il y a manipulation mette le contrat en cause au pénal », avait alors déclaré le chef de l’État, le 27 mars sur France 3.
Le président de la République bénéficie d’une immunité présidentielle pendant toute la durée de son mandat, ce qui signifie qu’il ne peut être entendu pour l’heure dans cette procédure, ni par les juges ni par les enquêteurs.
Des perquisitions ont été menées à la fin du mois de janvier chez quatre dirigeants et anciens cadres du cabinet de conseil McKinsey. Ces perquisitions ont été menées dans le cadre de deux informations judiciaires ouvertes en octobre par le parquet national financier (PNF), l'une "sur les conditions d'intervention de cabinets de conseils dans les campagnes électorales de 2017 et 2022", l'autre sur des soupçons de "favoritisme" les concernant.
Pendant la dernière campagne présidentielle, un rapport du Sénat avait suscité de vives polémiques sur l'utilisation des fonds publics au profit de ces cabinets et l'opposition avait réclamé une enquête sur l'éventuel favoritisme dont McKinsey aurait bénéficié de la part de la majorité macroniste.
En novembre 2022, la justice ouvrait deux instructions susceptibles de questionner la sincérité des comptes de campagne 2017 et 2022 d'Emmanuel Macron, notamment confiées au juge Serge Tournaire.
Elle fait suite aux investigations menées lors d’une première procédure ouverte au printemps pour « blanchiment aggravé de fraude fiscale » visant notamment McKinsey. À cette occasion, le siège parisien avait été perquisitionné le 24 mai dernier.
Dans l’affaire McKinsey qu’il récupère désormais, c’est le rapport de la commission d’enquête sénatoriale sur l’influence croissante des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques, publié le 17 mars 2022, qui avait mis le feu aux poudres.
Les versements personnels du candidat
Cette fois, c’est le montant personnellement engagé par Emmanuel Macron dans le financement de sa campagne présidentielle qui interroge. Dans son compte de campagne, 200 000 euros sont en effet inscrits en face de la ligne «Versements personnels du candidat sur ses propres deniers». Or, dans sa «déclaration de situation patrimoniale» adressée au mois de mars à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), en tant que candidat, le président indiquait détenir une somme totale inférieure à 170 000 euros sur des comptes bancaires courants (168 812,85 euros sur celui qu’il partage avec son épouse Brigitte Macron, et seulement 137,83 sur le sien).
En y regardant de plus près, cette section du compte de campagne d’Emmanuel Macron n’a rien de surprenante, puisque dans l’ensemble des comptes des douze candidats au premier tour de la présidentielle, la ligne recensant les «versements personnels du candidat sur ses propres deniers» est à chaque fois suivie d’un montant de 200 000 euros. Un seul fait exception : Jean-Luc Mélenchon, et ses 108 953,53 euros de versements personnels.
Pour rappel, «ces versements correspondent à ceux effectués par le candidat pour financer sa campagne à partir de ses comptes bancaires personnels», explique à CheckNews la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques. Dès lors qu’ils «sont pris en compte pour le calcul du remboursement forfaitaire de l’Etat», «le candidat doit être en mesure de justifier auprès de la Commission de l’origine de ces fonds».
Comment expliquer, alors, qu’ils s’élèvent à 200 000 euros pour onze des douze prétendants à l’Elysée ? La réponse semble se trouver du côté de l’«avance forfaitaire de l’Etat de 200 000 euros», que «les candidats ont tous reçu» pour financer leur campagne dans le cadre de cette présidentielle 2022, indique la CNCCFP.
Avant toute élection du président de la République, il est de fait prévu que «l’Etat verse à chaque candidat une avance sur le remboursement forfaitaire de ses dépenses de campagne», comme le détaille le Conseil constitutionnel sur son site. Une fois la liste des candidats au premier tour publiée par le Conseil, une somme prédéfinie est ainsi mise à la disposition de chacun ou chacune. Elle était moindre pour le précédent scrutin, en 2017, puisqu’elle s’élevait à 153 000 euros.
L’avance forfaitaire est décomptée «parmi les fonds de l’apport personnel du candidat», note la CNCCFP. Il est donc cohérent de faire apparaître ce montant dans la case «versements personnels».
A côté des fonds provenant de leur patrimoine personnel, l’apport personnel des candidats est constitué des emprunts que ceux-ci ont contractés.
Les autres candidats
Seul Nicolas Sarkozy avait réalisé une performance comparable à celle d'Emmanuel Macron en 2017. Le candidat UMP avait reçu 7 millions de dons via son association de campagne et son parti avait récolté 8,9 millions.
En 2017, le seul à avoir adopté une stratégie (un peu) comparable à celle d'Emmanuel Macron est Jean-Luc Mélenchon. Le candidat de la France insoumise ne pouvait pas s'appuyer sur un parti bénéficiant d'un fort financement public. Il a donc lui aussi sollicité les dons. Il a ainsi récolté 2,8 millions d'euros.
François Fillon n'avait lui, a priori, pas besoin de faire appel aux dons. Il pouvait notamment compter sur un magot de 10 millions d'euros provenant des bénéfices réalisés lors de la primaire de la droite et du centre.
Quant à Benoît Hamon et Marine Le Pen, ils n'ont quasiment pas sollicité les dons. Le premier pouvait compter sur la cagnotte du PS, qui bénéficiait encore à cette époque d'un important financement public. La seconde s'est financée grâce à un prêt accordé par Cotelec, le micro-parti de son père.
Les règles du financement politique en France
En politique, l’argent est le nerf de la guerre. Rien ne peut se faire sans. Mais en France, contrairement aux États-Unis, les dons et les avantages en nature des entreprises privées sont interdits depuis 1995. Seuls, les dons des particuliers sont autorisés. Ils sont limités à 4600 euros (une seule fois) pour un candidat à la présidentielle et 7500 euros (par an) pour un parti politique.
En septembre 2016, l’ancien banquier Christian Dargnat (ancien dirigeant de la BNP), président de l’association de financement d’En Marche ! en charge de recueillir les précieux fonds, résume dans un courriel la stratégie de collecte du mouvement d’Emmanuel Macron : « Quand on sait que les dépenses de campagne présidentielle sont limitées à 22 millions d’euros, et que nous pourrions contracter un prêt bancaire (à hauteur de 9 millions) remboursé si le candidat dépasse le seuil des 5 % aux élections, il nous reste donc à “trouver” 13 millions.
Voici un tableau comparatif des dons reçus par les principaux candidats à l'élection présidentielle de 2017 :
| Candidat | Dons de particuliers via l'association de campagne | Dons collectés par le parti | Total estimé |
|---|---|---|---|
| Emmanuel Macron | 7 millions € | 8,9 millions € | 15,9 millions € |
| Nicolas Sarkozy | 7 millions € | 8,9 millions € | 15,9 millions € |
| Jean-Luc Mélenchon | 2,8 millions € | 1,7 millions € | 4,5 millions € |
| François Fillon | N/A | 1,4 millions € | 1,4 millions € |
Campagnes présidentielles : comment son-elles financées ? - La Quotidienne
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