Développement des pays musulmans : enjeux et opportunités
Pourquoi lire cet article : Comprendre les enjeux actuels du monde musulman. Explorer les solutions potentielles pour un avenir meilleur.
Portrait démographique et géographique
À l’échelle mondiale, la population musulmane devrait croître environ deux fois plus vite que la population non musulmane au cours des deux prochaines décennies - un taux de croissance annuel moyen de 1,5 % pour les musulmans, contre 0,7 % pour les non-musulmans. Si les tendances actuelles se poursuivent, les musulmans représenteront 26,4 % de la population mondiale totale prévue, soit 8,3 milliards d’habitants en 2030, contre 23,4 % de la population mondiale estimée à 6,9 milliards en 2010.
Le Pew Research Center a prédit en 2011 que la population musulmane augmenterait de 35 %, passant de 1,6 milliard en 2010 à 2,2 milliards en 2030. Avec cette augmentation, 79 pays compteront au moins un million de musulmans en 2030, contre 72 en 2010.
On estime que 61 % de la population musulmane mondiale vit en Asie-Pacifique, tandis que 20 % vit au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. La population musulmane en Afrique subsaharienne devrait plus que doubler, passant d’environ 250 millions en 2010 à près de 670 millions en 2050.
État des lieux : défis structurels et historiques
Le monde musulman contemporain, sous-développé, faible sur le plan interne, frustré et rongé par les conflits, est dans un état d’urgence. Le monde musulman, qui a souffert des mains de l’Occident dans le passé et reste, même aujourd’hui, faible matériellement, économiquement, technologiquement et militairement est maintenant présenté comme une menace pour l’Occident.
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La question revient de façon lancinante : N'est-ce pas au fond la religion musulmane qui constitue l'entrave principale au développement des pays musulmans ?
Selon certaines analyses en revanche, la stagnation scientifique et économique du monde musulman a commencé bien avant l’arrivée du colonialisme européen. Par exemple, l’Empire ottoman, bien que militairement supérieur aux Européens jusqu’à la fin du XVIIe siècle, a produit beaucoup moins de réalisations scientifiques et économiques que les sociétés musulmanes du VIIIe au XIe siècle.
De nombreux chercheurs mettent en avant des facteurs internes : l’alliance entre les érudits religieux et les dirigeants politiques, l’affaiblissement des classes marchandes et savantes, la marginalisation des entrepreneurs et l’absence d’institutions autonomes robustes ont contribué à l’autoritarisme et à la stagnation économique dans plusieurs sociétés à majorité musulmane.
Institutions, classes sociales et héritage historique
Durant l’« âge d’or » de la civilisation islamique, la séparation entre les élites politiques et religieuses a favorisé la recherche philosophique et la croissance économique. Les érudits indépendants et les entrepreneurs économiques ont joué un rôle central entre le VIIIe et le XIe siècle. Parmi ces érudits, on retrouve des figures religieuses comme Abu Hanifa, ainsi que des polymathes tels que Khwarizmi, Ibn Sina et Biruni.
Après le XIe siècle, une alliance entre les oulémas et l’État militaire s’est formée. Cette alliance a progressivement marginalisé les marchands et les philosophes dans les sociétés musulmanes au cours des siècles suivants.
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Cette évolution a affaibli l’autonomie institutionnelle et le pluralisme intellectuel, rendant plus difficile l’émergence d’une dynamique comparable à celle qui a favorisé la Renaissance et la modernisation en Europe occidentale.
Le défi de l’islam politique et des courants religieux
L’ascension de l’islam politique a été fonction de différentes variables, dont l’“islamisation” croissante et approfondie de nombreuses sociétés arabes et non arabes au cours des trois dernières décennies. De Casablanca à Islamabad, le nombre de mosquées a explosé ; des groupes islamiques ont régulièrement dirigé les syndicats d’étudiants des universités, les municipalités, les syndicats professionnels et les associations de travailleurs.
Les symboles islamiques sont devenus de plus en plus manifestes dans la plupart des milieux ; les groupes qui se définissent comme “islamiques” étendent considérablement leur présence, passant généralement de la prédication et du prosélytisme à la construction d’infrastructures économiques, traversant souvent plusieurs pays.
Mais l’islamisme socio-politique n’est pas une entité homogène. Au cours de la dernière décennie, les dirigeants des mouvements islamistes en Égypte, en Tunisie, au Maroc, au Koweït et ailleurs ont publié des manifestes qui acceptent les principes du pluralisme politique et la notion d’”État moderne” qui ne correspond pas directement à la jurisprudence islamique.
Deux réserves s’imposent toutefois : il existe des divisions manifestes entre dirigeants pragmatiques soucieux d’élargir leur électorat et militants idéologiques déterminés à islamiser leurs sociétés ; et différents types de mouvements salafistes, plus conservateurs et souvent moins politisés, renforcent la diversité et la polarisation idéologique.
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Raisons de la montée de l’islam politique
- Les mouvements islamiques ont fait évoluer leur discours : acceptation de la citoyenneté, participation électorale et loyautés multiples.
- Ils ont construit des infrastructures socio-économiques efficaces, renforçant leur ancrage local (visible en Égypte, Maroc, Turquie, Indonésie).
- Ils ont bénéficié d’une concurrence politique limitée ; les régimes laïques se sont délégitimés par la corruption et le clientélisme.
- Facteurs économiques : retrait des États de la fourniture de services et rôle croissant des mouvements islamiques dans la fourniture d’infrastructures sociales.
L’objectif primordial de presque tous les groupes islamiques politiques n’est pas d’atteindre des majorités parlementaires, mais d’islamiser progressivement leurs États et leurs sociétés. Mais plus ces groupes gouvernent, plus ils seront confrontés à l’exigence de gouvernance efficace et au jugement de leurs électeurs sur l’économie et les politiques sociales.
Économie, commerce historique et trajectoires d’expansion
Contrairement aux idées reçues, l’Islam ne s’est pas répandu uniquement par les conquêtes militaires ; de nombreux pays majoritairement musulmans se sont islamisés grâce aux échanges commerciaux. Les Arabes étaient d’excellents commerçants ; la Péninsule arabique, en particulier La Mecque, constituait un carrefour vers l’Asie, l’Europe et l’Afrique.
Au VIIIe siècle, les Musulmans dominaient la moitié occidentale de la Route de la Soie et le commerce devint le second facteur majeur d’expansion de l’Islam. Les marchands arabes ont voyagé jusqu’en Chine et ont établi des comptoirs commerciaux le long des côtes indiennes et africaines, introduisant l’islam par leurs pratiques commerciales et sociales.
En Afrique de l’Ouest, des royaumes comme le Mali et des villes comme Tombouctou devinrent des centres commerciaux et intellectuels grâce à ces interactions. Les marchands musulmans contribuèrent ainsi à l’expansion de l’islam en combinant commerce, administration et pratiques justes des préceptes religieux.
Défis contemporains : éducation, innovation et institutions
Dans de nombreux pays, le taux d’alphabétisation des adultes dépasse à peine 50%, aucun brevet scientifique n’est déposé et les indicateurs affichent des résultats peu reluisants. Avec moins de 5 millions d’habitants, le petit Costa Rica exporte plus de produits manufacturés que l’Égypte.
Des facteurs institutionnels expliquent en partie ce retard : absence d’organisations marchandes durables (guildes, parlements), faible institutionnalisation des scientifiques (universités et sociétés savantes), règles de succession et d’héritage qui fragmentent le capital, et parfois une réglementation religieuse ou coutumière limitant la formation d’actifs durables.
Le retrait progressif de nombreux gouvernements du monde islamique de la fourniture de services et leur remplacement par des infrastructures sociales non organisées a en outre réduit la capacité publique d’investir dans l’éducation et l’innovation.
Migration, diasporas et impact mondial
La migration est une dynamique majeure : on estime que 3,7 millions de musulmans ont émigré en Europe entre la mi-2010 et la mi-2016. Les musulmans devraient représenter au maximum 14 % de la population européenne en 2050. Les musulmans ont migré dans le monde entier et sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux à vivre en dehors du monde arabe.
Ces diasporas contribuent au tissu culturel, économique et social de leurs pays d’accueil, enrichissant la diversité et favorisant les sociétés multiculturelles. Elles modifient aussi les débats publics sur la liberté religieuse, les droits des femmes, le terrorisme, l’immigration et le dialogue interconfessionnel.
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Opportunités : renaissance possible et pistes de réforme
Il faut combiner les revenus du Koweït, de l’Irak, des Émirats arabes unis, de l’Iran et du Yémen pour se rapprocher de la richesse pétrolière de l’Arabie saoudite. Toutefois, cette richesse est basée sur des ressources limitées et, dans les années à venir, le centre économique se déplacera vers les parties du monde musulman disposant de ressources durables et d’actifs reproductibles.
Plusieurs leviers peuvent favoriser une renaissance : réformes institutionnelles visant à garantir l’autonomie des élites intellectuelles et économiques ; développement de l’éducation et des universités ; création d’incitations pour l’innovation et la pérennisation d’entreprises ; renforcement du pluralisme politique et de la responsabilité gouvernementale.
On observe déjà des pistes : certains partis islamistes tentent d’adopter un modèle de type « AKP » turc : libéralisme économique, pragmatisme social et accommodation de la laïcité politique ; ailleurs, des forces laïques et libérales cherchent à se regrouper et à proposer des programmes réalistes qui pourraient séduire les classes moyennes montantes.
Rôle des missions, médias et réseaux transnationaux
Les chaînes satellitaires et les médias sociaux ont joué un rôle important pour transmettre des messages - religieux, politiques et sociaux - à de nombreux musulmans. Ces mêmes médias offrent des opportunités pour la diffusion d’innovations pédagogiques, pour le renforcement de la société civile et pour le dialogue interconfessionnel.
Par ailleurs, la coopération internationale et les réseaux diasporiques peuvent soutenir la formation, la technologie et la création de réseaux entrepreneuriaux : la présence de missionnaires et d’organisations internationales dans les domaines de l’éducation, de la technologie et de la collecte de fonds demeure un atout pour transmettre des compétences et favoriser des partenariats locaux durables.
Risques persistants : extrémismes et polarisation idéologique
L’une des dynamiques les plus problématiques est la polarisation entre l’idéologie salafiste-djihadiste - qui appelle parfois à des approches violentes - et l’idéologie islamique libérale, influencée par des tendances intellectuelles modernes. Entre ces deux pôles existent de nombreuses écoles et pratiques religieuses, du folklore religieux aux courants intellectuels réformistes.
Les adeptes du djihad salafiste adoptent une approche violente pour propager l’islam afin d’établir un califat islamique. Le monde a vu ce que des groupes terroristes comme ISIS, Boko Haram et d’autres ont fait. Ces pratiques violentes ont des conséquences négatives sur la stabilité régionale et sur l’image du monde musulman.
Cependant, l’exposition à d’autres perspectives - liberté de pensée, droits de l’homme, valeurs pacifiques - peut encourager des jeunes musulmans à comparer et parfois à rechercher d’autres voies, y compris des alternatives religieuses modérées ou même des conversions individuelles.
Vers quelles stratégies concrètes ?
- Renforcer l’éducation et la recherche : développer des universités autonomes, encourager la production scientifique et favoriser les collaborations internationales.
- Réformer les institutions économiques : faciliter la création d’entreprises durables, adapter le droit des affaires aux besoins de l’industrie moderne et encourager la mobilisation financière privée.
- Favoriser la séparation saine entre pouvoir religieux et pouvoir politique : protéger l’autonomie des savants et des entrepreneurs pour stimuler l’innovation.
- Investir dans le capital humain : alphabétisation, formation technique, égalité d’accès à l’éducation pour les femmes et les jeunes.
- Encourager la société civile : médias indépendants, organisations non gouvernementales et coalitions politiques pluralistes pour accroître la responsabilité et la transparence.
- Utiliser les diasporas et les réseaux transnationaux comme vecteurs de transfert de compétences, de remises et d’investissements productifs.
Exemples remarquables et pistes d’apprentissage
Certains pays ont montré qu’il est possible d’avancer : l’Asie du Sud-Est et certaines régions d’Asie-Pacifique abritent aujourd’hui des majorités musulmanes avec des trajectoires de développement économique et social différenciées. L’expérience historique montre aussi que la séparation relative entre oulémas indépendants et pouvoir politique, conjuguée à une bourgeoisie organisée et à des institutions savantes, a été favorable à l’innovation dans les périodes fastes.
Où y a-t-il de l’espoir ?
Le Pew Research Center note des projections démographiques et souligne la diversité interne de l’islam : certains pays voient la religion jouer un rôle central, d’autres montrent un islam moins central dans la vie quotidienne. Cette diversité est un atout : elle ouvre un espace pour des réformes différenciées adaptées aux contextes nationaux.
Les opportunités et les défis sont indissociables. Chaque défi comporte une opportunité et, de la même manière, chaque opportunité comporte des défis. Le monde islamique connaît et connaîtra de nombreux changements, que ce soit en termes de pensées religieuses ou de relations entre les musulmans et les minorités non musulmanes.
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