Situation financière d'Hermione Retail (Galeries Lafayette) et enjeux du redressement judiciaire
Les 26 magasins placés en procédure de sauvegarde depuis un an -après la liquidation de Camaïeu et les déboires de Go Sport et Gap France, autres enseignes que détenait l'homme d'affaires bordelais- pourraient basculer en redressement judiciaire faute d'homologation. En 2018, 22 Galeries Lafayette rejoignent la Galaxie Ohayon. C'est en 2017, alors que le groupe Galeries Lafayette s'interroge sur la pérennité de ses magasins de province et cherche à les faire passer en franchise, que l'investisseur bordelais propose de reprendre les points de vente les moins rentables.
Le périmètre concerné et les emplois menacés
Les 26 magasins totalisent environ 1.000 salariés à Agen, Amiens, Angoulême, Bayonne, Beauvais, Belfort, Besançon, Caen, Cannes, Chalon-sur-Saône, Chambéry, Dax, La Roche-sur-Yon, La Rochelle, Libourne, Lorient, Montauban, Niort, Rouen, Saintes, Tarbes et Toulon, ainsi qu'à Tours, Pau, Rosny-sous-Bois et Coquelles près de Calais. "On est très inquiets pour nos emplois, beaucoup n'en dorment pas car la situation peut tourner à la catastrophe", souligne Muriel Scanzi, déléguée CFDT, alors qu'un salarié d'Hermione Retail sur quatre a plus de 55 ans - les femmes représentant 85% du personnel.
Ce premier lot de 22 magasins rachetés par Michel Ohayon, et placés sous l'entité Hermione Retail, réunit les points de vente d'Agen, Amiens, Angoulême, Bayonne, Beauvais, Belfort, Besançon, Caen, Cannes, Chalon-sur-Saône, Chambéry, Dax, La Roche-sur-Yon, La Rochelle, Libourne, Lorient, Montauban, Niort, Rouen, Saintes, Tarbes et Toulon (cf carte ci-dessus). Trois autres magasins et un dépôt ont rejoint la galaxie Ohayon en 2021, à la faveur d'une nouvelle cession de magasins Galeries Lafayette : les points de vente de Tours, Pau et Rosny-sous-bois, réunis sous l'entité juridique TPR, du nom des trois villes concernées.
Historique des cessions et structure du groupe Ohayon
La candidature de l'homme d'affaires, déjà propriétaire du Grand Hôtel de Bordeaux et d'un important parc immobilier via la Financière Immobilière bordelaise (FIB), est finalement retenue en février 2018. L'opération est finalisée au printemps 2018. Certains bâtiments et l'exploitation de 22 magasins sous enseigne Galeries Lafayette lui sont cédés. À noter aussi que, dans le cas des magasins de la Rochelle, Toulon, Chambéry et Agen, Michel Ohayon est également propriétaire des murs des magasins et loue ces espaces à ses propres enseignes.
La Financière immobilière bordelaise (FIB), holding de Michel Ohayon, possède aussi l'hôtel Sheraton à l'aéroport de Roissy, le Trianon Palace à Versailles (Waldorf Astoria) et le Grand Hôtel à Bordeaux (Intercontinental), via d'autres filiales dont Bank of China a réclamé la liquidation judiciaire le 7 février, car elles ne lui ont pas remboursé pour plus de 200 millions d'euros de prêts.
Lire aussi: Analyse de la stratégie financière des Galeries Lafayette
Procédure judiciaire et plan de continuation
À la surprise générale, le premier d'entre eux, le groupe Galeries Lafayette, a finalement accepté la dernière mouture du plan de sauvegarde, envoyé à 1 h 30 du matin, jour de l'audience. C'est ce « plan de sauvegarde » sur dix ans qui a été validé par le tribunal. Pour rappel, lors de la première audience du 14 février, le groupe Galeries Lafayette disait avoir « entendu » les efforts demandés par Michel Ohayon : l'effacement de 70 % de la dette et l'échelonnement des 30 % restants sur une période de dix ans.
Le tribunal de Bordeaux qui avait mis sa décision en délibéré il y a un mois, a finalement accepté le plan de continuation présenté par Hermione People & Brands la filiale de la Financière immobilière bordelaise (FIB), la société de tête de l'homme d'affaires. Le tribunal mettra sa décision en délibéré ou statuera dans la foulée de l'audience.
Contenu et ajustements du plan
Selon les syndicats, le plan destiné à sortir de la procédure de sauvegarde, qui court jusqu'au 22 février, prévoit une cession du magasin de Pau et table sur un abandon de 70% des créances pour réduire le passif qui atteignait 153 millions d'euros à fin 2023. Il table aussi sur une croissance de 11% de l'activité en 2024. Dans le nouveau plan de continuation, qu'il a obligation de respecter, Hermione Retail réduit ses prévisions de croissance de 11 % à 4 %. Celle-ci ne prévoit plus que 5,7 millions de perte en 2024.
Le montant de la créance des Galeries Lafayette approcherait le tiers des plus de 150 millions d’euros de dettes accumulées depuis six ans. L'absence de soutien de ce créancier au plan d'effacement de 70 % de la dette et d'étalement des 30 % restants sur dix ans « plombe » le plan de continuation, note cet expert.
Oppositions, inquiétudes syndicales et conditions d'exploitation
La semaine dernière, l'intersyndicale CFDT/CFE-CGC/CGT/FO/CFTC représentant le personnel a émis un avis défavorable sur le plan. Selon une source proche du dossier, la direction a riposté lundi matin en lançant un sondage interne pour que les salariés se prononcent "individuellement". Les mandataires judiciaires, eux, n'ont pas souhaité s'exprimer avant l'audience de mercredi, c'est-à-dire avant que les créanciers de la société Hermione Retail ne prennent position.
Lire aussi: Voir les données légales de la Pharmacie Lafayette La Couronne
"Les salariés ont perdu toute confiance dans leur actionnaire" qui n'a tenu aucun de ses engagements, "ni de près, ni de loin", conclut l'intersyndicale. « Ça fait un an qu'ils nous répètent les mêmes choses, qu'ils vont augmenter le chiffre d'affaires pour générer de la marge et rembourser leurs dettes, mais on va faire comment? Ça fait cinq ans qu'on en perd, du chiffre d'affaires », avait fustigé une autre représentante des salariés en janvier.
En 2023, les ventes ont été inférieures de 10% au budget et "la trésorerie n'est restée positive que par un report de paiement des cotisations Urssaf", abonde l'intersyndicale qui dit avoir alerté sur l'activité "face aux ruptures d'approvisionnement". Elle dénonce aussi les frais de gestion facturés par Hermione People and Brands, branche de la FIB qui chapeaute les magasins, et les loyers prélevés par d'autres filiales propriétaires des murs. Augmenté de 40% lors du rachat en 2018, le plan de continuation prévoit de les réduire mais insuffisamment, estime l'expert économique mandaté par le CSEC.
Rôle du franchiseur Galeries Lafayette
"Nous sommes subordonnés à la position qu'adoptera le groupe Galeries Lafayette", juge l'avocat du comité social et économique central (CSEC) de l'entreprise, Me Stéphane Kadri. Celui des Galeries Lafayette n'a pas donné suite, de même qu'un conseil de la FIB. En 2018, 22 magasins avaient été cédés à M. Ohayon, puis quatre autres en 2021, et les Galeries Lafayette font partie des premiers créanciers de sa société, Hermione Retail, placée en procédure de sauvegarde en février 2023.
Aux yeux de Nicolas Houzé, directeur général du groupe de grands magasins, le plan présenté par Michel Ohayon n'est pas réaliste, compte tenu de la conjoncture économique, et n'est pas financièrement viable. Dès lors, « la société de M. Ohayon perd son franchiseur », décode un conseiller auprès des salariés de l'entreprise, en soulignant combien il sera alors « compliqué pour l'entreprise, sans cette enseigne, de continuer à opérer » et de se fournir en marchandises.
Si le groupe Galeries Lafayette a accepté de continuer avec lui, la confiance des salariés semble érodée. Celle qui semblait fixer une ligne rouge lors de la première audience du 14 février a finalement revu sa position… acceptant même une renégociation des royalties dans deux ans. Il faut entendre que l'homme d'affaires bordelais les a rassurées avec ses nouveaux objectifs.
Lire aussi: Conséquences d'un Redressement TVA en France
Aspects judiciaires et enquête pour détournement
L'homme d'affaires Michel Ohayon est visé par une enquête à Paris pour une possible escroquerie en bande organisée au sein de ses sociétés. Des perquisitions ont eu lieu début février, comme l'a rapporté jeudi l'AFP. Les parquets de Lille, Grenoble et Bordeaux se sont dessaisis au profit de la Juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (Junalco). Cela concerne des signalements et plaintes reçus à la fin de 2022 et début 2023 sur des soupçons de détournements commis au préjudice des enseignes de Gap, Camaïeu, Go Sport et Campus Academy.
Dans cet imbroglio, un salarié d'un magasin de l'Ouest concerné confie à Ouest-France : « Les clients voient les articles de presse et certains mélangent tout, ils ont l'impression que le magasin pourrait fermer alors qu'il n'en est pas question. Ce climat anxiogène est pénible mais au quotidien, on peut travailler sereinement, tout à fait normalement, et ce serait bien que les gens le sachent ». Les parquets ont reçu des signalements et plaintes qui ont conduit à des investigations et à des gardes à vue.
Doux: audience au tribunal de commerce
Conséquences possibles si le plan échoue
Si le plan de continuation présenté par l'actionnaire et ses équipes n'était pas retenu, la procédure pourrait basculer en redressement judiciaire et des cessions ou fermetures de magasins pourraient être envisagées. Au centre du dossier, la question du maintien ou non de l'affiliation Galeries Lafayette à ces 25 magasins est un point essentiel.
| Élément | Valeur / situation |
|---|---|
| Nombre de magasins concernés | 26 (22 rachetés en 2018, 4 autres en 2021) |
| Salariés concernés | ≈ 1 000 |
| Passif | 153 millions d'euros à fin 2023 |
| Plan proposé | Abandon de 70% des créances, étalement des 30% restants sur 10 ans ; croissance revue à 4% |
| Décision clé | Tribunal de commerce de Bordeaux a mis sa décision en délibéré puis accepté le plan |
Points de vigilance
- La confiance des salariés est fortement érodée et l'intersyndicale a émis un avis défavorable sur le plan.
- Les relations financières intra-groupe (frais de gestion, loyers entre filiales) sont contestées et suscitent des réserves.
- L'issue dépend de la position des créanciers, en particulier du groupe Galeries Lafayette.
- Des enquêtes judiciaires en cours pèsent sur l'ensemble de la galaxie Ohayon et compliquent le calendrier de redressement.
Le feuilleton n'en finit plus : la saga continue, mais elle n'est pas de nature à rassurer les salariés. La procédure et les engagements pris dans le plan de continuation devront cependant être suivis de près par les salariés, les créanciers et le tribunal pour mesurer leur mise en oeuvre effective.
balises:
