Analyse de la répartition de la valeur ajoutée selon Thomas Piketty

Thomas Piketty, collectionneur de chiffres, bâtit ses analyses sur une impressionnante quête de données qui permettent de raconter autrement deux siècles et demi d’histoire des inégalités et des idées avancées pour les justifier. Dans Le capital au XXIe siècle et surtout dans Capital et idéologie, il amasse de très nombreuses données sur l’évolution des patrimoines dans plusieurs pays européens et aux États‑Unis. Ces informations permettent de mieux connaître le rapport de nos sociétés au capital et la distance entre les plus riches et les plus pauvres.

La répartition entre salaires et profits : un point de départ

La première question que pose l’analyse de la répartition de la valeur ajoutée est la part respective du travail et du capital dans le revenu national. Le premier «fait stylisé» retenu par une lecture alternative du capitalisme néolibéral est la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises qui conduit à une augmentation de la part des profits. Le premier est la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises qui conduit à une augmentation de la part des profits.

Conformément à notre petit modèle, on utilisera deux variables tirées des comptes nationaux élaborés par l’Insee. La première (parsal) est la part des salaires dans la valeur ajoutée des sociétés non financières. La seconde (distrib) est le rapport entre les revenus distribués par ces sociétés et leur masse salariale; c’est un indicateur simple de l’arbitrage entre actionnaires et salariés. La base sur laquelle se développent les inégalités est donc la baisse de la part des salaires, autrement dit l’augmentation du taux d’exploitation.

On constate que la part du «Top10» augmente, moyennant d’assez amples fluctuations, jusqu’à la crise. Puis, à partir de 2009, elle est orientée à la baisse. La part du profit augmente fortement au cours des années 1980, puis se stabilise et baisse avec l’entrée en crise. Enfin, le taux de distribution du profit augmente continûment jusqu’à la crise, puis baisse assez nettement.

Rendement du capital, taux de profit et limites de la mesure

Dans Le capital au XXIème siècle, Piketty pose une «première loi fondamentale» du capitalisme: la relation entre profit et capital qui peut s’écrire prof = r·K où r est le taux de rendement du capital et K le stock de capital. L’idée centrale qui en découle pour expliquer les inégalités patrimoniales est la formule r > g : si le taux de rendement du capital r est supérieur au taux de croissance g, alors le patrimoine augmente plus vite que le revenu et la concentration des richesses s’accroît.

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Jusque‑là, le modèle théorique de Piketty traite des inégalités de revenu entre capital et travail. Mais il faut aussi expliquer les inégalités de patrimoine. La réponse de Piketty tient en une formule cabalistique: r > g où r est le taux de rendement du capital et g le taux de croissance de l’économie. L’idée sous‑jacente est simple: r détermine la croissance du patrimoine, et g celle du revenu. Quand r est supérieur à g, le patrimoine augmente plus vite que le revenu, ce qui conduit à accroître la concentration de la richesse.

Cependant, la question de la mesure statistique du taux de profit chez Piketty pose problème. Si on compare son taux de rendement r avec le taux de profit R calculé à partir du capital productif, on observe un décrochage très net entre les deux séries. La source de l’écart entre les deux mesures du taux de profit est assez facile à identifier. Elle provient de la définition trop large du capital de Piketty qui ajoute au capital productif tous les actifs susceptibles de procurer un revenu.

Dans Le capital au XXIème siècle, il définit le capital comme «l’ensemble des actifs non humains qui peuvent être possédés et échangés sur un marché. Le capital comprend notamment l’ensemble du capital immobilier (immeubles, maisons) utilisé pour le logement et du capital financier et professionnel (bâtiments, équipements, machines, brevets, etc.) utilisé par les entreprises et les administrations» (p.82). Et Piketty assume pleinement ce qui est pourtant une erreur théorique flagrante: «pour simplifier l’exposition, nous utiliserons les mots “capital” et “patrimoine” comme des synonymes parfaits».

Le capital ainsi défini diverge du capital productif chaque fois que le prix des autres composantes (logement, actifs financiers, etc.) augmente plus vite que le prix du capital productif. Le graphique D montre ainsi que l’écart entre les deux mesures du taux de profit s’accroît en même temps qu’augmente le prix relatif du logement. L’explication fournie par Piketty ne fonctionne donc pas, pour des raisons qui renvoient à sa définition erronée du capital.

Comparaisons méthodologiques et incohérences possibles

Piketty calcule le taux de rendement du capital à partir du revenu national (revenu national = PIB - consommation de capital fixe + revenus nets du reste du monde) rapporté au patrimoine privé. Mais dans ses tableaux, l’évolution du revenu national est observée en prix courants et non en volume. Cela a pour effet de «gonfler» les taux de croissance du revenu national et donc de toutes les variables qui y sont liées.

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Or, T. Piketty calcule le taux de rendement du capital à partir du revenu national en prix courants. La conséquence d’un tel calcul est que la richesse en capital ainsi que les revenus de ce capital sont aussi estimées en prix courants, ce qui implique des taux de rendements surestimés. Cela ne poserait pas de problèmes méthodologiques si Piketty comparait le rendement du capital avec la croissance du revenu national, mais malheureusement, lorsqu’il s’agit de comparer définitivement les deux taux (r et g), il choisit alors le PIB et non le revenu national.

Ainsi, il apparaît clairement que Piketty compare deux taux (r et g) qu’il a définis selon des méthodes différentes (l’un en prix courants donc plus élevé, l’autre en volume) et à partir de bases différentes (le premier prenant en considération les richesses à l’étranger, le second se bornant à la richesse sur le territoire national).

Interprétations alternatives et rôle de la distribution des profits

Une approche alternative propose un schéma explicatif très simple reposant sur deux «faits stylisés» majeurs. Le premier est la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises qui conduit à une augmentation de la part des profits. Or, celle‑ci ne conduit pas à une croissance de l’investissement mais plutôt à une plus grande distribution de dividendes. La seconde variable explicative porte sur la distribution des dividendes en proportion du profit.

On partira ici du graphique classique élaboré par l’Economic Policy Institute qui souligne le découplage entre le salaire et la productivité du travail: le salaire reste à peu près plat à partir des années 1970, alors que la productivité du travail continue à augmenter. L’écart entre ces deux courbes mesure le déplacement dans le partage entre salaires et profit, autrement dit l’augmentation du taux d’exploitation.

Comme dans le cas de la France, la seconde variable explicative porte sur la distribution des dividendes en proportion du profit. On utilise ici les données du BEA (Bureau of Economic Analysis). La variable expliquée est ici le «Top 0,1%», autrement dit la part de la richesse nationale détenue par les 0,1% des plus riches. Le graphique retrace les évolutions des variables prises en compte et montre que la part du Top 0,1% est sensible aux changements dans la part des salaires et au taux de distribution du profit.

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Héritage, structure par âge et concentration patrimoniale

Aujourd’hui comme hier, les inégalités patrimoniales sont à titre principal des inégalités à l’intérieur de chaque groupe d’âge, et nous verrons que l’héritage n’est pas loin de retrouver en ce début de XXIe siècle l’importance qu’il avait à l’époque du père Goriot. L’hyper concentration patrimoniale observée dans les sociétés agraires et traditionnelles, en particulier jusqu’à la première guerre mondiale en Europe, «est liée au fait qu’il s’agit d’économies caractérisées par une faible croissance, et par un taux de rendement du capital nettement et durablement supérieur au taux de croissance…».

La véritable révolution s’est produite au XXe siècle qui a vu l’émergence d’une classe moyenne patrimoniale, les 10 % les plus riches perdant du poids en faveur des 40 % suivants. L’émergence d’une classe moyenne patrimoniale durant le XXe siècle s’explique en partie par la chute de la valeur des propriétés (immobilières, professionnelles et financières) des plus fortunés. Les destructions dues aux guerres n’expliquent qu’un quart de cette baisse. Un tiers à la moitié reflète le fait qu’une grande partie de l’épargne des plus riches était placée en titres de dettes publiques dont la valeur a été quasiment ramenée à zéro du fait de l’inflation et de taxes exceptionnelles.

Les Français les plus pauvres détiennent essentiellement de l’argent sur leur compte courant à la banque. Quand on monte dans la hiérarchie des revenus, l’immobilier prend une place croissante, puis les placements sur les marchés financiers (actions, obligations, etc.). Ces derniers deviennent majoritaires pour les 1 % les plus riches et représentent 86 % du patrimoine des 0,1 % les plus fortunés.

Dimension politique, sociale et propositions

Grâce à Thomas Piketty et ses collègues, qui ont rassemblé un volume impressionnant de données, la question des inégalités est devenue un sujet majeur. Les propositions de Thomas Piketty en France, ou d’Emmanuel Saez et Gabriel Zucman aux États‑Unis, portent pour l’essentiel sur une réforme fiscale qui permettrait de réduire les inégalités de richesse. Il n’est évidemment pas question ici de remettre en cause leur légitimité: ce serait évidemment une bonne chose!

La seconde partie du livre est centrée sur un certain nombre de propositions. Des propositions sont formulées sur la politique à suivre en matière d’éducation car le recul des inégalités passe nécessairement par la diffusion du savoir et des connaissances. Le XXe siècle a été celui de la forte progression des dépenses d’éducation. Progressivement, les pays ont amené la totalité d’une classe d’âge au niveau primaire, puis secondaire.

La proposition centrale - que Piketty qualifie d’utopie - est celle d’un impôt mondial progressif sur le capital qui taxerait les gros patrimoines dont le poids est aujourd’hui bien souvent transnational. Cette transparence financière est considérée comme nécessaire par Piketty pour qu’il y ait réellement une démocratie. Avant de l’appliquer au plan mondial, Piketty suggère de commencer par l’Europe voire quelques pays d’Europe.

Le rôle principal de l’impôt sur le capital n’est pas de financer l’État social mais de réguler le capitalisme. Il s’agit d’une part d’éviter une spirale inégalitaire sans fin et une divergence sans limite des inégalités patrimoniales. Et d’autre part de permettre une régulation efficace des crises financières et bancaires.

Il faut "comprimer les inégalités, ça ne tient pas dans les limites planétaires" pour Thomas Piketty

Critiques théoriques et limites de la vision de Piketty

On peut partir ici de ce que Piketty appelle la première «loi fondamentale» du capitalisme. Or, la règle de lecture inhabituelle retenue par Piketty ne permet pas d’analyser des conjonctures concrètes, ce que l’on peut montrer en l’appliquant à la phase de restauration du profit en France, entre 1982 et 1989. Les données de Piketty montrent que la part des profits dans le revenu national est passée entre ces deux dates de 23,1% à 32%, soit une hausse de 39%. Le rapport entre capital et revenu est resté à peu près constant sur cette même période, passant de 3,74 à 3,82 (soit une hausse de 2%).

Si on le lit à la manière de Piketty, on dira que le taux de profit a augmenté, entraînant une augmentation de la part des profits, pour un capital qui a faiblement progressé. Un économiste courant dira que l’augmentation de la part du profit a conduit à une augmentation du taux de profit. Cette lecture est conforme aux particularités de cette période: elle a été marquée par une politique d’austérité rigoureuse qui a fait baisser la part des salaires et donc augmenter celle des profits.

Piketty discute de la théorie néo‑classique et se réfère explicitement à elle en expliquant que «la question de savoir si une augmentation du ratio capital/revenu b conduit à une augmentation de la part des profits dépend de l’élasticité de substitution du capital au travail: si elle est supérieure à 1, alors la baisse de r = Fk est moindre que la hausse de b de sorte que la part des profits augmente». Or, le hiéroglyphe Fk désigne la productivité marginale du capital. Ainsi la baisse de la part des salaires sur cette période s’expliquerait selon lui par le fait que l’élasticité de la fonction de production est supérieure à 1 (ce qui est d’ailleurs contesté par la plupart des études).

Après avoir relié le taux de profit à des paramètres technologiques, Piketty affirme aussi que le taux de rendement du capital dépend de «nombreux paramètres technologiques, psychologiques, sociaux, culturels, etc., dont la conjonction semble généralement déboucher sur un rendement de l’ordre de 4%-5%» (p.572). C’est sur ce point qu’apparaît l’éclectisme débridé de Piketty.

D’autre part, la prétention d’extrapoler des tendances de très longue période et d’affirmer qu’un taux de rendement supérieur à la croissance domine mécaniquement l’histoire économique sur deux millénaires soulève des objections internes: si r > g durablement, comment le stock de capital n’a‑t‑il pas explosé au point d’annuler cette rente? Piketty admet que «ce processus finit toujours par s’arrêter…» mais la force prédictive de la formule apparaît limitée.

Implications politiques : où agir pour modifier la répartition?

Si notre grille de lecture alternative est correcte et que les inégalités se nouent au cœur de la production, alors c’est à ce niveau qu’il faut faire porter la transformation sociale. Le projet de «socialisme participatif» de Piketty ne répond pas à ce critère. Au reste, il faudrait plutôt parler de «capitalisme participatif», un projet utopique qui repose essentiellement sur double réforme: de la fiscalité - certes radicale - et de la composition des conseils d’administration des entreprises.

Sur ces deux points, Piketty entre dans un détail absurde en proposant par exemple un barème très précis de l’impôt, avec la croyance illusoire que cela pourrait renforcer la crédibilité de son modèle. Si notre grille de lecture est correcte, il faut agir sur la part des salaires dans la valeur ajoutée et sur le partage des profits (par une régulation du taux de distribution et par la fiscalité) plutôt que se focaliser uniquement sur un impôt global sur le capital.

La mise en place d’un régime unique de retraites fondé sur des comptes individuels, permettant à chacun d’acquérir les mêmes droits, quelle que soit la complexité de sa trajectoire professionnelle, fait partie des réformes importantes auxquelles l’État social doit faire face au XXIe siècle. Un tel système permettrait à chacun de mieux anticiper ce qu’il peut attendre de la retraite par répartition, et donc aussi de mieux organiser ses choix d’épargne et d’accumulation patrimoniales.

Propositions complémentaires mises en avant

  • Impôt progressif sur le capital à l’échelle régionale ou européenne comme étape vers une taxe mondiale.
  • Investissements massifs publics et privés dans l’éducation et la formation pour réduire les inégalités de revenu et favoriser la mobilité sociale.
  • Grande vague d’investissements publics dans les technologies non polluantes et les énergies renouvelables pour préserver le capital naturel.
  • Renforcement de la transparence financière et lutte contre les paradis fiscaux pour permettre une meilleure régulation du système bancaire et des flux internationaux.

Quelques données comparatives et tableaux méthodologiques

Plusieurs éléments méthodologiques sont à garder à l’esprit lorsqu’on lit les travaux de Piketty:

  1. La définition large du capital (incluant immobilier et actifs financiers) conduit à des divergences avec la notion de capital productif.
  2. L’usage de séries en prix courants pour le revenu national et la comparaison avec la croissance du PIB en volume peuvent biaiser la comparaison r versus g.
  3. Le calcul du rendement du capital à l’échelle nationale dépend fortement des choix d’inclusion des revenus (revenus nets du reste du monde, revenus mixtes, etc.).
Concept Définition/Remarque
r (rendement du capital) Rapport du revenu attribué au capital au stock de patrimoine; définition sensible aux actifs inclus.
g (taux de croissance) Taux de croissance économique; choix d’utiliser le PIB en volume vs revenu national en courant change les comparaisons.
Part des salaires Part des rémunérations dans la valeur ajoutée; baisse conduit à hausse de la part des profits.
Taux de distribution Rapport revenus distribués / profits ; indique l’arbitrage actionnaires/salariés.

Questions ouvertes et enjeux futurs

Le monde de 2050 ou de 2100 sera‑t‑il possédé par les traders ou les super cadres détenteurs de patrimoines importants, ou bien par les pays pétroliers, ou encore par la Banque de Chine, à moins que ce ne soit par des paradis fiscaux abritant d’une manière ou d’une autre l’ensemble de ces acteurs ? Il serait absurde de ne pas se poser la question et de supposer par principe que la croissance est naturellement «équilibrée» à long terme.

En pratique, on entend de plus en plus souvent évoquer dans le débat public la nécessité de lancer une grande vague d’investissements visant à découvrir de nouvelles technologies non polluantes et des formes d’énergie renouvelables suffisamment abondantes pour se passer d’hydrocarbures. Si les investisseurs privés ne savent pas comment dépenser et investir, alors pourquoi la puissance publique devrait‑elle se priver d’investir pour l’avenir, et d’éviter ainsi une dégradation probable du capital naturel ?

Enfin, la réduction des inégalités observée dans les pays développés entre les années 1900-1910 et les années 1950-1960 est avant tout le produit des guerres et des politiques publiques mises en place à la suite de ces chocs. De même la remontée des inégalités depuis les années 1970-1980 doit beaucoup aux retournements politiques des dernières décennies, notamment en matière fiscale et financière.

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