Qui Finance les Djihadistes ? Sources, Méthodes et Lutte Internationale

Le financement du terrorisme est d’autant plus redoutable qu’il est multiple et pragmatique. Les terroristes font feu de tout bois pour se financer, mais on relève toutefois des tendances dominantes. Compte tenu du fait que le terrorisme noircit des volumes d’argent importants à l’échelle mondiale, mais des sommes modiques suffisent pour commettre des actes terroristes isolés mais meurtriers, la lutte contre son financement exige une pleine mobilisation à tous les niveaux d’action - national, européen et multilatéral.

Malgré les revers connus par l’organisation État islamique depuis la fin 2017, jusqu’à la perte totale de son territoire en Irak et en Syrie, la menace mondiale constituée par le terrorisme islamiste reste très forte. Le passage de l’État islamique dans la clandestinité et l’existence de nombreux autres groupes implantés au Moyen-Orient, en Afrique ou encore en Asie du sud-est, font de la lutte contre le terrorisme un enjeu majeur de la coopération internationale. Or, pour nuire, le terrorisme a besoin d’argent. Les principales organisations terroristes dans le monde auraient accumulé plus d’un milliard de dollars de ressources, l’État islamique à lui seul ayant connu un pic en 2014 estimé à 1,9 milliard de dollars de revenus.

Examinons de plus près les sources et les méthodes de financement de ces groupes, ainsi que les efforts déployés pour contrer ces flux financiers.

Diversité des Sources de Financement

Wassim Nasr souligne qu'il existe plusieurs moyens de financement des groupes djihadistes :

  • Terrorisme d'État : Financement par des États, comme l'Iran qui finance plusieurs groupes djihadistes chiites.
  • Fonds privés : Financement par des sympathisants pour un groupe ou un autre, comme c'est parfois le cas d'Al-Qaïda et de l'État Islamique.

Les organisations terroristes sont aujourd’hui d’autant plus à craindre qu’elles parviennent à s’autofinancer, via leur participation à des trafics illégaux ou à d’autres activités criminelles comme les pillages, les extorsions ou les enlèvements contre rançons. Là encore, la perte territoriale de l’État islamique ne devrait pas tant réduire à néant sa capacité de nuisance que favoriser un recours accru à un financement via des pratiques criminelles.

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L'étude de TRM Labs a relevé «de plus en plus de preuves de l’utilisation de la cryptographie par l’État islamique et ses partisans en Asie». Comme le note l’étude, le phénomène a été repéré tant par les États que par les instances internationales.

Cryptomonnaies et terrorisme

Si des liens entre financement du terrorisme et criminalité organisée sont avérés au niveau macro et notamment dans des régions comme le Sahel, la réalité observée en France ou en Europe est toute autre, le financement des attaques terroristes manifestant bien plutôt des liens entre terrorisme et délinquance de droit commun.

Le Terrorisme "Low Cost"

À côté de ces flux de macro-financement, il faut mentionner l’apparition d’un terrorisme « low cost », fait d’attaques peu sophistiquées et peu coûteuses aujourd’hui dominantes en Europe. Si le coût des attentats du 11 septembre 2001 a été estimé entre 350 et 400 000 dollars, la plupart des attaques commises récemment sur le sol européen ont coûté moins de 10 000 voire moins de 1 000 euros.

François Molins a révélé qu'un travail de "coordination avec les services de renseignements financiers" avait permis d'identifier en France 416 donateurs de l'EI ces deux dernières années. Plusieurs dossiers, dans lesquels des parents sont soupçonnés d'avoir envoyé de l'argent à leur enfant parti combattre aux côtés de groupes djihadistes, sont entre les mains de la justice, et des condamnations pour de tels faits ont déjà été prononcées.

Selon François Molins, Daech s'est principalement financé en utilisant deux vecteurs :

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  • La zakat, la charité : envoi d'argent à des associations à but humanitaire ou directement à des membres de sa famille.
  • La ghanima, le butin de guerre : financement par des actes délictueux.

Stratégies et Actions Internationales

La lutte contre le financement du terrorisme est une priorité pour le GAFI depuis 2001. Depuis lors, les menaces terroristes ont continué à évoluer, allant des grandes organisations terroristes aux combattants terroristes de retour au pays et aux extrémistes de droite. Le GAFI joue un rôle central dans les efforts mondiaux de lutte contre le financement du terrorisme, par son rôle dans la définition de normes mondiales de lutte contre le financement du terrorisme, en aidant les juridictions à mettre en œuvre les dispositions financières des résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies sur le terrorisme, et en évaluant la capacité des pays à prévenir, détecter, enquêter et poursuivre le financement du terrorisme.

Pourtant, de nombreux pays n'ont pas encore mis en œuvre les normes du GAFI de manière efficace. La stratégie du GAFI sur la lutte contre le financement du terrorisme définit les objectifs généraux du travail du GAFI dans ce domaine. Pour identifier et perturber efficacement les activités de financement du terrorisme, les secteurs public et privé doivent prendre les mesures nécessaires. Le GAFI publie des orientations (publiques et confidentielles) pour aider les secteurs public et privé à mettre en œuvre efficacement ses exigences. Le GAFI publie des rapports d'évaluation mutuelle qui indiquent dans quelle mesure cela a été fait dans le pays évalué.

Les mesures de lutte contre le financement du terrorisme ne sont aussi solides que la juridiction dont les mesures sont les plus faibles, les financiers du terrorisme étant en mesure de contourner les faibles contrôles LAB/CFT pour réussir à faire transiter par le système financier des actifs destinés à financer le terrorisme.

Au plan national, de nombreux outils sont mobilisés par la lutte contre le financement du terrorisme. Il faut mentionner le rôle pivot de la cellule française de renseignement financier, Tracfin, dotée à la fois d’une mission de surveillance et de collecte de renseignement et d’une mission d’information à destination du secteur privé. Tracfin s’inscrit dans une coopération internationale active, qui passe aussi par une assistance technique aux États les moins bien outillés.

L’engagement de la France sur ce sujet reste entier, avec la présentation le 28 mars 2019 au Conseil de sécurité des Nations unies d’une résolution contraignante, adoptée à l’unanimité, sur la lutte contre le financement du terrorisme.

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Exemples Concrets et Défis

Le cimentier français Lafarge est soupçonné d'avoir financé indirectement des organisations djihadistes en Syrie, dont l'organisation Etat islamique pour s'y maintenir malgré la guerre. La filiale syrienne du géant des matériaux de construction français est notamment accusée d'avoir pris part au "financement d'une entreprise terroriste". Le groupe a reconnu que des pratiques "inacceptables" avaient été employées pour maintenir l'activité et la sécurité du personnel de son usine en Syrie.

Lafarge

La Banque postale visée par une enquête. Les failles du système de mandat cash qui permet de transférer très rapidement de l'argent à un tiers, ont aussi été utilisées pour financer les djihadistes partis combattre en zone irako-syrienne.

Pourtant, l’argent est le nerf du terrorisme et « suivre l’argent » est souvent un très bon moyen d’identifier et de neutraliser les terroristes. Le terrorisme, et tout particulièrement le terrorisme islamiste qui a frappé la France et l’Europe à de nombreuses reprises ces dernières années, continue à tuer chaque année des milliers de personnes dans un grand nombre d’États de la planète.

Lutte contre le terrorisme : comment tarir le financement?

Menace Terroriste Mondiale

En 2018, l’Europe a de nouveau été touchée par le terrorisme islamiste, à trois reprises en France :

  • Attaques perpétrées à Carcassonne et à Trèbes par Radouane Lakdim en mars, qui ont fait cinq morts (dont l’auteur des attaques) et 15 blessés.
  • Attaque de Khamzat Azimov au couteau en mai à Paris, qui a fait deux morts (dont l’auteur de l’attaque) et quatre blessés.
  • Fusillade de Strasbourg en décembre, qui a fait cinq morts (dont l’auteur de l’attaque Chérif Chekatt) et onze blessés.

Selon les tendances dégagées par le rapport d’Europol, les récentes attaques terroristes ayant touché l’Europe ont été essentiellement le fait d’individus radicalisés dans leur État de résidence, sans avoir préalablement effectué de voyage en zone irako-syrienne. Les attaques ont le plus souvent été conduites par des individus agissant seuls ou avec l’aide d’une ou deux autres personnes. Ce mode opératoire, parfois décrit comme un terrorisme de « loups solitaires », est lié à un mode de financement particulier, reposant sur un autofinancement individuel d’attaques peu coûteuses.

Pour la troisième année consécutive et après le pic de 2014, le nombre de victimes du terrorisme a reculé en 2017, à hauteur de 27 %. Si ces données doivent être prises avec des précautions et constituent avant tout un ordre de grandeur, le terrorisme n’en a pas moins tué 18 814 personnes en 2017.

Si l’État islamique a connu des pertes territoriales et financières de taille, on compte aussi un grand nombre de groupes affiliés à l’organisation : en Afghanistan, en Afrique de l’ouest, en Asie du Sud-est, en Libye, et, quoique dans une moindre mesure, au Sahel, dans le Sinaï, en Somalie et au Yémen. Selon ce même rapport, le réseau mondial d’Al-Qaida « continue à faire preuve de résilience », et dans plusieurs régions dont l’Asie du sud, le Sahel, la Somalie et le Yémen, les groupes affiliés et alliés à Al-Qaida sont décrits comme « bien plus puissants » que les groupes associés à l’État islamique.

Le 23 mars 2019, les Forces démocratiques syriennes (FDS), soutenues par la Coalition internationale, ont annoncé la chute de la dernière poche de territoire sous le contrôle de l’État islamique, le village de Baghouz en Syrie à la frontière irakienne. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, 58 000 personnes - combattants et civils - ont quitté l’enclave depuis décembre 2018.

Malgré cette perte territoriale, un État islamique passé dans la clandestinité reste menaçant. Il faut rappeler à cet égard que la situation actuelle du groupe rappelle la situation connue à la fin des années 2000, en Irak. L’organisation, qui venait de connaître une défaite militaire, ne comptait plus que quelques centaines de membres et avait perdu son assise territoriale.

Pourtant, l’État islamique a su se reconstituer et on constate déjà l’apparition de nouvelles cellules dormantes en Syrie (notamment dans la province rurale de Deir ez-Zor) et en Irak (provinces d’al-Anbar, de Karbala et de Nadjaf). Or, si les défaites militaires subies ont imposé à l’État islamique un changement de modèle, elles n’ont pas anéanti sa capacité de nuisance. D’une part, certaines structures seraient toujours en place, à l’instar des bureaux chargés de la sécurité et des finances, et l’organisation reste forte de personnels et de la complicité de certains civils. L’État islamique a toujours la capacité de conduire une activité médiatique et de propagande. La diffusion est globalement moins importante et de moins bonne qualité, mais certains vecteurs, comme l’hebdomadaire Al-Naba, restent actifs.

En Syrie, la menace constituée par le groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTS), ne doit pas être sous-estimée : elle est selon certains observateurs au moins comparable à la menace posée par l’État islamique. Le groupe a ainsi renforcé début janvier 2019 son emprise sur Idleb dans le nord-ouest du pays.

Au Sahel, la menace terroriste reste très forte, dans un contexte où la faiblesse de certains gouvernements et la porosité des frontières favorisent l’implantation et le maintien de plusieurs organisations terroristes. Au Mali, environ 25 % du territoire n’est pas contrôlé par le gouvernement, tandis que le Burkina Faso apparaît comme de plus en plus vulnérable face à la propagation du terrorisme sur son sol.

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