Qui finance les influenceurs ? Enquête sur un business en pleine mutation
Le monde des influenceurs est en constante évolution, avec des modèles économiques variés et parfois opaques. Cet article explore les différentes sources de financement des influenceurs, des plateformes de contenu érotique aux agences spécialisées, en passant par les arnaques et les dérives idéologiques.
Les plateformes de contenu érotique : OnlyFans et Mym
Depuis plusieurs années, des plateformes comme OnlyFans et Mym permettent à n'importe qui de vendre des photos ou des vidéos contre un abonnement. "Le meilleur mois, j'ai fait 500 euros", témoigne une jeune femme qui publie des contenus érotiques contre un abonnement d'une dizaine d'euros par mois.
Chanice Aphrodix, une jeune femme de 27 ans, présente sur les plateformes OnlyFans et Mym, explique : "On est dans ma pièce de vie, qui est très particulière, c'est là que la magie opère...". Elle prend les photos qu'elle poste ensuite depuis plus d'un an et demi sur OnlyFans et Mym, depuis son studio où elle vit à côté de Paris.
La particularité de ce nouveau commerce de la pornographie réside dans le fait que ce ne sont pas des stars du X qui se dévoilent, mais des modèles amateurs qui espèrent ainsi se faire un peu de revenus. Seuls les abonnés qui ont payé peuvent accéder au contenu : "Je le propose pour une dizaine d'euros, ça dépend de la plateforme.
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L'émergence des agences OnlyFans et Mym
Depuis quelques mois, un nouveau business émerge : des agences spécialisées dans l'optimisation des comptes OnlyFans. Elles donnent des conseils, soit pour que les comptes OnlyFans rapportent davantage, soit des conseils pour monter une "agence OnlyFans", sur le principe d'une agence classique de mannequins.
Audrey, qui tient la page "Vos stars en réalité" sur les réseaux sociaux, alerte : "Tout n'est pas aussi carré que ce que l'on peut voir sur les sites avec des contrats en bonne et due forme". Certaines filles ont des images publiques qui ne leur correspondent pas du tout.
Ces agences tiennent les chats de communication avec les clients, et du coup, ce sont des vidéos qui sont demandées aux créatrices et aux créateurs qui ne sont pas forcément des vidéos souhaitées. L'entreprise française Mym a été fondée en 2019 et compte 12 millions d'utilisateurs. Elle a multiplié son chiffre d'affaires par 25.
Gauthier Lapeyronnie, qui travaille pour Mym, se défend : "Tous les deals qui peuvent être passés entre des créateurs de contenus et des agences, sont des choses qui sont faites hors de la plateforme et qu'on ne peut pas voir". Il ajoute : "On sait qu'il y a des agences qui sont moins recommandables. Notre rôle, c'est de faire énormément de prévention auprès des créateurs de contenus, d'essayer de faire en sorte qu'ils puissent avoir les bons réflexes au moment où ils vont souhaiter entamer des discussions avec ces agences, ou que ça se passe bien et qu'ils s'assurent que ce soit bien des agences qui les accompagnent".
Mais selon Audrey, ce sont bien les contenus érotiques qui font tourner les plateformes. Elle explique : "Moi, je compare Mym et OnlyFans à l'industrie pornographique.
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Le marketing d'influence : un secteur en pleine expansion
Lolita Abraham est l’organisatrice des Influencer Awards Monaco et la fondatrice d’E-idols, la seule agence d’influenceurs en Principauté et première agence internationale d’Europe. Les Influencer Awards lui ont permis de connaître des marques et des influenceurs aux quatre coins du monde et ce joli réseau avait une valeur qu’il aurait été dommage de ne pas exploiter.
En 2021, Lolita Abraham créé alors la première agence de marketing d’influence à Monaco. Elle est baptisée E-idols et s’installe au sein de TheOffice, un business center situé à Fontvieille. L’entrepreneuse tisse des partenariats avec des agences locales partout dans le monde. « Elles m’ont vu comme une concurrente avant de comprendre que je ne toucherai pas à leur marché. L’idée c’est de pouvoir emmener leurs marques clientes à l’étranger si elles le veulent, et de faire appel à leurs créateurs de contenu locaux pour des marques étrangères », explique-t-elle.
En complément, l’entreprise a lancé en 2022 son propre département “Management” avec gestion de talents en exclusivités. E-idols compte aujourd’hui près de 60 influenceurs « en propre » : des Monégasques comme Charlotte Siné, mais aussi des Italiens, des Français et des Américains. Côté clients, plus de 500 marques feraient régulièrement appel à ses services. Quelques entreprises monégasques, assez logiquement, comme APM Monaco mais aussi la SBM ou le Métropole, ainsi que des marques étrangères telles que Miu Miu, Porsche ou le Français Avène. 20 personnes travaillent aujourd’hui pour l’agence (salariés et freelances). « On est une équipe uniquement composée de nanas et je les adore », s’enthousiasme Lolita Abraham.
Lolita assure que non et laisse entrevoir une nouvelle édition en 2024 sans le confirmer clairement. « Il y a de grosses surprises pour cette année », s’est-elle contenté d’affirmer.
« Aujourd’hui on parle de créateurs de contenu plutôt que d’influenceurs parce que la nouvelle génération a complètement abandonné le poste de télévision pour se divertir sur les réseaux sociaux. Les influenceurs sont devenus des divertisseurs. Au passage c’est un réseau social qui donne l’opportunité à n’importe qui de performer. C’est la seule plateforme où l’on peut avoir 1 000 followers et faire une vidéo à 1 million de vues. Quant à l’avenir du secteur, je suis certaine que le marketing d’influence ne cessera jamais de prendre de l’importance. Avant seules les marques s’en servaient, aujourd’hui les associations, les institutions publiques comme les offices du tourisme… tout le monde veut qu’un influenceur soit impliqué dans sa communication. En revanche, on risque de se lasser de certaines plateformes et de nouvelles vont naître. En Chine ils sont déjà sur d’autres réseaux : Weibo et QQ notamment. »
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La loi encadre les abus des influenceurs
Entrée en vigueur en France en juin 2023, la loi destinée à « lutter contre les arnaques et les dérives des influenceurs » encadre enfin cette profession. Elle leur interdit de faire la promotion de la chirurgie ou de la médecine esthétique ; de certains produits et services financiers (notamment les crypto-monnaies) ; de l’abstention thérapeutique ; de la nicotine et des abonnements à des conseils ou des pronostics sportifs. De plus, le texte oblige les influenceurs à préciser lorsque leurs photos ont été retouchées dans un but amincissant si elles accompagnent une promotion et à préciser explicitement lorsqu’une publication est sponsorisée.
La loi s’adresse à tous les créateurs de contenu s’adressant à un public français, cette clause ayant été ajoutée pour éviter que les nombreux influenceurs français installés à Dubaï ne puissent y échapper. « On peut dire que le métier se professionnalise, assure Lolita Abraham. La presse doit suivre un code de déontologie, les médecins aussi, il était illogique que des personnes qui ont autant d’impact puissent jusque-là communiquer sur n’importe quoi, n’importe comment. Ça a laissé place à des abus et l’image du secteur le paie encore aujourd’hui… ».
Chez E-idols, la nouvelle législation est appliquée comme une charte éthique quelles que soient la nationalité et l’audience du créateur de contenu.
Les arnaques au CPF et autres dérives
Suite à la tribune lancée par 150 d’entre eux, dont Dr Nozman et maintenant Squeezie se sont désolidarisés, on parle beaucoup du business des influenceurs ces derniers jours. Il faut bien dire que, loin de la « dérive d’une minorité », se cache derrière tout ça un monde fait d’arnaque au solde CPF, de système pyramidal, de «drop shipping», qui essore les naïfs et les précaires.
Jean Tschopp, responsable de la Fédération romande des consommateurs, affirme : « On donne l’espoir aux personnes qui rejoignent ces pyramides de récupérer de l’argent et d’obtenir un gain en participant financièrement. En réalité, ce n’est jamais le cas. On est face à un système frauduleux qui cherche à attirer le plus de participants possible pour se servir au passage ».
Le MLM (pour « marketing multi-niveaux »), quézako ? Venu des États-Unis, ce procédé de vente de produits divers (généralement le genre de machins qu’on voit dans les émissions de téléachat : trucs diététiques, amincissants, ustensiles de cuisine…) repose sur le fait, comme dans un système pyramidal, de générer plus de profits avec le recrutement de nouveaux vendeurs qu’avec la vente des produits eux-mêmes.
Dans le cas de « It Works » comme dans beaucoup d’autres, le vendeur (plus souvent une vendeuse) paye (moyennant une « promotion » destinée à l’appâter) un « kit de démarrage » composé d’une gamme de produits, après quoi son « travail », en plus de vendre des produits prétendument amincissants n’amincissent rien du tout, c’est de recruter d’autres vendeurs afin de pouvoir gagner des grades et monter dans la pyramide. Pour passer au deuxième niveau, il faut convaincre deux personnes de rejoindre l’entreprise, qui doivent elles-mêmes obligatoirement recruter d’autres personnes. Une activé de recrutement terriblement chronophage, rapportant un revenu moyen, dans le cas des vendeuses (le plupart sont des femmes) « It Works », de… 189 dollars.
Il s’agit de ces jeunes gus à l’allure bien de droite qui, aux côté d’un bolide de location, vous font miroiter leur recette pour brasser de l’argent facile et afficher comme eux une réussite insolente, à laquelle vous accéderez vous aussi grâce à leurs formations en ligne, leur coaching plus ou moins personnalisé ou leurs E-books, le tout bien entendu payant quelques centaines, voire milliers d’euros pour le « pack » complet.
Le crédit CPF c’est, pour toute personne travaillant, 500 euros tombant dans la cagnotte pour chaque année travaillée ; cagnotte plafonnée généralement à 5000 euros, et destinée à se former, donc, auprès d’instituts agréés, tout ceci sous la supervision d’une institution financière publique, la Caisse des dépôts. Problème : ces dizaines de milliards d’euros, souvent inutilisés, ont inévitablement attiré de nombreuses convoitises -et c’est précisément pour ça que des hordes de sous-traitants ont été diligentés pour vous harceler au téléphoner afin de vous faire cracher votre précieux crédit CPF au bénéfice de « formations » souvent bidon.
« La faille du système, m’explique Clément, c’est qu’ils ne sont pas assez regardant sur les formations qu’ils rémunèrent, et par exemple il y a une catégorie un peu fourre-tout nommée « création d’entreprise ». Tous les entrepreneurs s’y mettent en disant « je vais vous apprendre à créer une entreprise », et derrière c’est du coaching, etc. Michigan a réussi à choper son numéro SIRET pour bénéficier du fonds CPF, mais derrière, ce qu’il apprend, c’est le « closing » [de « close », « fermer » -une vente- ; désigne les méthodes pour conclure des ventes], et c’est comme ça qu’il recrute. Il demande au gens 2000 balles pour prétendument les aider à créer leur entreprise et les former à la vente, et derrière ça devient ses vendeurs personnels. Donc dans tous les cas il touche 2000 balles du CPF ou de leur carte bleue, et pour se rembourser, les recrues sont « libre » de se mettre à vendre eux-même, pour Michigan, la formation qu’ils ont acheté, en touchant des commissions ».
Michigan n’est pas le seul à recourir à ce genre de procédés douteux ; et de nombreuses enquêtes récentes, aidées par un coup de gueule de Booba (mais oui), ont montré que le milieu des « influenceurs » du web étaient gangrené par ce type de dérives.
Les influenceurs et le trading en ligne : une équation risquée
Sur son compte Snapchat, suivi par 1,6 million d’abonnés, l’intéressé vante un « bon plan argent », avec à la clé un gain quotidien de plusieurs centaines d’euros. « Ça paraissait tellement facile. On n’a rien à faire, juste à reprendre les signaux au bon moment », se rappelle Brahim. Il ne lui aura pas fallu attendre longtemps avant de déchanter : « Sur la première semaine, j’étais assez satisfait, j’avais pris un peu d’argent. Mais dès la deuxième semaine, c’était la dégringolade.
Marc Blata, Laurent Billionaire, Milla Jasmine : autant de célébrités de téléréalité qui, entre deux placements de produits pour des boutiques en ligne ou des produits cosmétiques, encouragent leurs abonnés à se lancer dans le trading en ligne. Galvanisés par la promesse d’argent facile, nombreux sont ceux qui ont perdu gros en suivant les conseils en investissement peu avisés de leurs influenceurs préférés.
Brahim se souvient de la manière dont il a été appâté par Marc Blata : « La première fois que je l’entends parler du trading en ligne, c’est sur son compte Snapchat. Ces pseudo-preuves sont le cœur d’un discours très élaboré, inspiré des techniques de vente des téléachats, et qui vise à présenter le trading en ligne comme une occasion unique à ne pas manquer.
L’Autorité des marchés financiers (AMF), le gendarme français de la Bourse, a sonné l’alarme sur ces pratiques qu’elle juge dangereuses. Directrice des relations avec les épargnants à l’AMF, Claire Castanet met en garde : « Les chiffres parlent d’eux-mêmes, car 9 clients sur 10 des applications de trading sont perdants.
Tous les influenceurs vantant « l’argent facile » du trading ont déménagé à Dubaï. Pas le plus réputé des émirats pour sa coopération judiciaire internationale. « Je me demande pourquoi les influenceurs qui font la promotion du trading vivent tous à Dubaï. Mon avis, c’est qu’ils fuient l’État français parce qu’ils savent que leurs pratiques sont illégales », tance Yassine qui assure en avoir définitivement terminé avec le trading.
La masculinité toxique : Andrew Tate et ses émules
Andrew Tate a été quatre fois champion du monde de kick-boxing. Mais ce n’est sans doute pas pour ses performances sportives que vous avez déjà entendu parler de lui. Il est le fondateur de la « Hustlers Academy », des cours en ligne censés apprendre aux hommes à devenir riches, puissants - et donc, séduisants, selon sa logique.
Avant d’être banni, fin août, de tous les réseaux sociaux pour incitation à la haine et à la violence, le trentenaire distillait auprès de ses millions d’abonnés ses précieux conseils pour devenir un « mâle Alpha »: investir dans les cryptomonnaies, s'astreindre à une discipline de fer pour le sport, et « dresser » des femmes.
Nombre d’internautes ont dénoncé ces propos, incitant les plateformes à bannir le boxeur. Mais celui qui est surnommé « le roi de la masculinité toxique » n’est que la partie émergée d’un mouvement bien plus vaste et dangereux.
Sous couvert de « coaching » en séduction/en business/en motivation, de plus en plus d’influenceurs-misogynes apparaissent sur les réseaux sociaux, aux États-Unis comme en France. Et ils font un tabac. Entre le 10 et le 23 juillet 2022, Andrew Tate a généré « plus de recherches sur Google que l'ancien président Donald Trump, Kim Kardashian, Kylie Jenner et le Covid-19, selon Google Trends », souligne « Forbes ».
« C’est précisément son cœur de cible, développe Luc Cousineau. Andrew Tate ne s’adresse pas aux “incels” qui se définissent comme tels - d'ailleurs, lui-même nie en être un. Il parle aux jeunes hommes qui sont un peu perdus, sur le point de basculer. »
« Il y a, parmi les adeptes d’Andrew Tate, beaucoup d’hommes qui considèrent avoir été laissés pour compte par nos systèmes capitalistes, appuie également la chercheuse Debbie Ging. Il y a beaucoup de travailleurs de la ‘gig economy’, c’est-à-dire qui enchaînent les petits jobs et les contrats d’intérim. C’est plus facile et accessible de blâmer le féminisme ou l’immigration - les deux vont souvent de pair - comme responsables de leur misère que le libéralisme… »
« Ce genre de comptes attirent les jeunes hommes qui peinent à avoir ce qu’ils pensent mériter- le sexe, le pouvoir et l’argent - parce qu’ils voient chez Andrew Tate et les autres ce qu’ils pourraient devenir, complète Luc Cousineau. Ce sont des mecs pas spécialement intelligents, ni sexy, mais qui ont du succès. Ils sont devenus un nouvel idéal, qui paraît alors accessible à tous. »
En France, la plupart des comptes qui partagent ou traduisent ses vidéos affichent leur appartenance à des mouvements d’extrême-droite à force d’émojis « drapeau tricolore », « fleur de lys » ou « fusée », signes de reconnaissance en ligne, et partagent également des vidéos d’Eric Zemmour.
| Source de financement | Description | Risques et dérives |
|---|---|---|
| Plateformes de contenu érotique (OnlyFans, Mym) | Vente de photos et vidéos contre abonnement | Exploitation, image publique non conforme, contenus non souhaités |
| Agences OnlyFans et Mym | Conseils et gestion de comptes pour créateurs de contenu | Contrats abusifs, pression sur les créateurs, contenus non désirés |
| Marketing d'influence | Partenariats avec des marques pour promouvoir des produits ou services | Manque de transparence, publicité déguisée, influence sur les consommateurs |
| Arnaques au CPF | Utilisation frauduleuse des fonds de formation professionnelle | Formations bidon, recrutement déguisé, détournement de fonds publics |
| Trading en ligne | Promotion de plateformes d'investissement risquées | Perte d'argent, conseils non avisés, absence de régulation |
| Masculinité toxique (Andrew Tate) | Coaching en séduction et business basé sur des valeurs misogynes | Discours haineux, incitation à la violence, influence négative sur les jeunes hommes |
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