Qui Finance le Journal Libération ? Enjeux et Défis Financiers

Le quotidien Libération, après avoir quitté le giron d’Altice, poursuit sa transformation en média indépendant. Financé par un fonds de dotation, le quotidien n’est plus officiellement rattaché au groupe de télécoms de Patrick Drahi.

Siège de Libération

Ancien siège du journal Libération

Les Besoins de Financement de Libération

Or, le journal pourrait avoir besoin d’une "grosse dizaine de millions d’euros" pour passer l’an prochain, révèle le magazine Capital. Les pertes du quotidien, qui a investi 1,5 million d’euros pour embaucher et renforcer ses équipes de rédaction, sont tombées à 8,5 millions d’euros, l’an dernier. Une nette amélioration par rapport à l’année 2020, en plein Covid, où les pertes du journal s’étaient établies à 12 millions d’euros.

"Il nous fallait une rédaction capable de produire les contenus dont nous avions besoin", défend Denis Olivennes. En attendant, Libération doit se trouver du cash. Mais où dégoter les millions manquants ?

Stratégies et Résultats Économiques

Sa stratégie? Accord avec Google, abonnements à prix cassés… Au deuxième semestre de l’année dernière, Libération a multiplié les offres "agressives" pour faire grimper son audience. Une façon de toucher un lectorat plus jeune, en se laissant porter par la vague de l'élection présidentielle. Le calcul est payant, sur les derniers mois.

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En forte progression, le quotidien a gagné des lecteurs pour atteindre 61.000 abonnés en ligne, soit une hausse de 24,5% sur un an. L’an dernier, le quotidien a réalisé un chiffre d’affaires de 31,4 millions d’euros, dont 4 millions d’euros grâce aux recettes publicitaires générées par sa propre régie interne, Libération +. Une déception? Les résultats, bien inférieurs à ses prévisions, continuent de plonger ses comptes dans le rouge - le journal visait 37 millions d’euros en 2021.

Abonnements Libération

Évolution des abonnements numériques de Libération

Tel Sisyphe, Libération vit un éternel recommencement. Toujours déficitaire, le quotidien cherche à nouveau de l’argent. En effet, la trésorerie en caisse permet de tenir jusqu'à fin 2022 ou début 2023. Même si le quotidien a diminué ses pertes, l’équilibre n’est pas prévu avant 2026, indique à Capital son co-gérant Denis Olivennes, qui dit chercher “une grosse dizaine de millions d’euros”.

L’an dernier, le patron du journal a décroché deux emprunts : un prêt garanti par l’Etat (PGE) de 3,8 millions d’euros, plus un prêt de 387.000 euros à 2,53% sur dix ans de l’Ifcic (Institut pour le financement du cinéma et des industries culturelles). Mais ces deux prêts doivent commencer à être remboursés en 2023, et ne suffiront pas.

L’ancien patron de l’Obs et d’Europe 1 a donc repris son bâton de pèlerin, et explique “discuter actuellement de cette levée de fonds avec le groupe Altice de Patrick Drahi”. En cas d’échec, le directeur n’exclut pas de faire rentrer un actionnaire minoritaire dans la partie. Mais qui? Il est encore trop tôt pour le dire.

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Par ailleurs, le journal a entamé son déménagement dans ses nouveaux locaux, dans le treizième arrondissement à Paris. Un changement d'adresse qui lui devrait lui permettre de diviser sa facture de loyer par deux.

Le Rôle de Patrick Drahi et d'Altice

Le quotidien a fait appel à la générosité de son ancien patron. Le propriétaire d’Altice, Patrick Drahi, qui n’est officiellement plus actionnaire de Libération, avait déjà fait un premier don de 55 millions d’euros au fonds de dotation pour une presse indépendante (FDPI) en 2020 afin d'éponger les dettes du journal en 2020. Dans ce contexte, le fonds de dotation - qui ne finance pas en propre le journal, mais lui fournit une partie de ses ressources par l’intermédiaire d'un holding, enregistré sous le nom de Presse Indépendante (PI) - détient l'avenir de Libération entre ses mains.

Mais son principal mécène, Patrick Drahi, acceptera-t-il de remettre de l’argent au pot? Du côté d’Altice, l’avenir de "Libé" n’est plus la première préoccupation du groupe. Les discussions avec Denis Olivennes se poursuivent.

Interrogé sur ses intentions vis-à-vis de Libération, le groupe Altice de Patrick Drahi n’a pas répondu. Toutefois, remettre au pot sera moins douloureux qu’il n’y paraît. En effet, le milliardaire a mis en place un montage permettant de récupérer une partie de l’argent injecté dans Libé sous forme de réduction d’impôt. Explication : Libération a été apporté en 2020 à un fonds de dotation baptisé Fonds de dotation pour une presse indépendante (FDPI). Or les dons effectués à un fonds de dotation peuvent être déduits à hauteur de 60% de l’impôt sur les sociétés (40% au-dessus de 2 millions d’euros).

Patrick Drahi a donc logé son fonds de dotation dans la société de son groupe réalisant le plus gros chiffre d’affaires, à savoir SFR. Un choix a priori surprenant, car SFR est un opérateur télécoms. Mais le chiffre d’affaires de SFR s’élève à 9 milliards d’euros, permettant ainsi d’effectuer jusqu’à 45 millions d’euros de dons par an.

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Avec le montage adopté, “SFR bénéficierait d'une réduction d'impôt au titre d'un don dont l'objet est en fait d'apurer la situation financière de Libération. Les conséquences fiscales auraient été bien différentes pour SFR, si SFR avait abandonné ses créances sur Libération ou cédé les parts de Libération au prix d’un euro”, avait alors estimé le cabinet d’avocats Gide, interrogé par les représentants du personnel.

Au final, si l’on additionne le chèque de 55 millions aux 20 millions d’euros donnés par SFR pour financer l’avenir du journal, l’opérateur télécoms a donné 75 millions d’euros au fonds de dotation, lui ouvrant donc droit à une réduction d’impôt de 30,4 millions d’euros.

Les empires médiatiques menacent-ils l'indépendance des journalistes ?

Tentatives d'Investissement Passées

Un peu d’histoire : Libération en quête d’investisseurs. Le quotidien Libération est édité par la société SAIP (société anonyme Investissements Presse), dont le PDG est Serge July. L’entrée d’actionnaires extérieurs (Antoine Riboud, Gilbert Trigano et Jérôme Seydoux) date de mai 1993.

En 1995, à l’occasion d’un plan de recapitalisation, accompagné d’une réduction d’effectifs, le groupe Pathé, dirigé par Jérôme Seydoux, a tout d’abord pris le contrôle de Libération en portant sa part d’actions dans le capital du quotidien de 12 % à 66 %. Ce désengagement a été compensé partiellement dans un premier temps par la société de capital-risque 3i, entrée début 2001 à hauteur de 20,8 %.

A la fin du mois, c’est au tour d’un autre financier, Edouard de Rothschild, de rendre publique une offre d’investissement dans le capital de Libération. Dans une interview au Figaro économie (29.11.2004), Edouard de Rothschild explique qu’il envisage d’investir dans l’entreprise de presse de Serge July, évoquant parmi les points retenant son intérêt, son « influence sur la société ».

Rapidement, c’est Serge July lui-même qui expose sur une pleine page de son propre journal (Libération, 03.12.004), tout le bien qu’il pense des propositions du financier : « Il a accepté de limiter, quoi qu’il advienne, ses droits de vote à 40 %. [...] Le pacte d’actionnaires [...] donne à la SCPL des droits de veto sur l’ensemble des grandes décisions relatives à l’entreprise. »

« Le financier, rapporte de son côté Le Monde (04.12.2004), pourrait entrer à hauteur de 37 % dans le capital de la société éditrice du journal. Cet investissement, d’un montant de 20 millions d’euros, diluerait évidemment la part des autres actionnaires. En outre, précise le quotidien vespéral, « M. de Rothschild a assorti son entrée dans le capital du journal d’exigences de rentabilité . [...] M. de Rothschild souhaite que la rentabilité s’améliore nettement dès 2007.

Structure du Capital en 2004

À la fin de l’année 2004, le capital de Libération était partagé entre plusieurs entités :

  • SCPL (Société civile des personnels de Libération) : 36,4 %
  • Soparic Participations (Pathé) : 21,77 %
  • Fond d’investissement britannique 3i (Investors in industry) : 20,77 %
  • Communication et Participation (société des amis du journal) : 13,06 %
  • Autres : Suez Net Invest (3%), El Mundo (2%), La Libre Belgique (2%)

Gouvernance Actuelle et Perspectives d'Avenir

Au moment de la transformation de la structure actionnariale de la société Libération, avec la mise en place d’un Fonds de dotation et d’une holding propriétaire du journal, Presse indépendante SAS (PI SAS), le président de celle-ci, Denis Olivennes, avait présenté un projet d’intensification de la dimension journalistique de Libération, de développement de ses abonnements numériques, de redressement économique et de renforcement des droits de la rédaction.

Toutefois, ces résultats restent inférieurs au plan d’affaires élaboré en 2020, qui tablait sur un équilibre en 2023. Optimiste, ce plan prévoyait 10 millions de pertes brutes d’exploitation en deux ans (2020-21), alors que finalement les pertes d’exploitation ont atteint le double sur la période. D’où le besoin de financement supplémentaire.

La holding propriétaire de Libération, «Presse indépendante», la direction du quotidien et sa Société des journalistes et du personnel (SJPL) ont signé un accord en faveur de l'indépendance de la rédaction. «On obtient avant tout des droits d'information capitalistique et on va prendre part à des discussions stratégiques auxquelles on n'était pas associé jusqu'à présent», s'est réjoui Guillaume Gendron, journaliste à Libération et gérant de la SJPL.

Dans ce texte, Denis Olivennes «se félicite que, parallèlement à sa très remarquable croissance de diffusion et au redressement de ses comptes, Libération franchisse une étape nouvelle dans le renforcement de son indépendance ».

Denis Olivennes

Denis Olivennes, Gérant de Libération

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