Définition et origine de l'expression "tohu bohu"

Découvrez ces expressions que nous utilisons depuis notre plus jeune âge. Certaines ont tellement imprégné notre culture qu’on ne soupçonne pas qu’elles puissent avoir une origine biblique. Cette curieuse expression implique en effet une idée de désordre et de confusion, souvent poussés à l'extrême. Mais quelle en est l'origine ?

Origine biblique : le tohu-bohu de la Genèse

On la trouve en premier lieu dans la Genèse, le premier livre de la Bible hébraïque. Ce terme aux sonorités bien étranges nous vient du tout début de la Genèse. Il s’agit en effet de l’adaptation de tohou wabohou, terme hébreu biblique qui représente le chaos primitif, état initial de la terre, avant l’intervention de Dieu pour organiser sa création. Il est composé des mots hébreux "tohou", qui peut vouloir dire désert, inhabitable ou inhabité, et "bohou", le vide.

Dans la Bible, le verset classique (Gn 1,2) dit : "La terre était informe et vide, les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux." Le tohu-bohu (hébreu : תֹ֙הוּ֙ וָבֹ֔הוּ tohou va-vohou, francisé tohu va-bohu) est une expression hébraïque apparaissant en Genèse 1:2 pour décrire l’état du monde sitôt créé.

Traductions anciennes et sens initial

Si on la trouve telle quelle dans certaines versions ("La terre était tohu et bohu"), Tohou-wabohou a donné lieu à plusieurs traductions suivant les époques (invisible et désordonné, vide et vague, solitude et chaos, informe et vide …), sans doute parce que la notion est délicate à interpréter et donc à transcrire. Toutes ces traductions expriment une idée de vide, de désordre et de confusion.

Vers le IIIe siècle av. J.-C., la Bible est traduite de l’hébreu au grec, et "tohou-wabohou" est rendu par des termes grecs anciens tels que ἀόρατος καὶ ἀκατασκεύαστος ("invisible et désordonné"). À la fin du IVe siècle, la Vulgate de saint Jérôme traduit la locution par "inanis et vacua" (La terre était informe et vide). Par la suite, les traductions changent au gré des interprètes : "vide et vague", "solitude et chaos", etc.

Lire aussi: Auto-Entrepreneur : Raison Sociale

Interprétations religieuses et philosophiques

La littérature biblique ainsi que post-biblique s’accordent pour considérer cet état comme inhospitalier voire incompatible avec la vie. La question qui se pose à la lecture des premier et deuxième versets de la Bible peut être la suivante : la Bible commence par décrire la création en des termes simples (Au commencement Elohim créa le ciel et la terre). Mais dès le second verset, le monde apparaît en plein chaos. Dieu peut apparaître à cette lecture comme démiurge et non-créateur, comme le disaient les philosophes grecs qui pensaient que Zeus avait organisé une matière qui était éternelle.

Rachi décrit l'état premier de la matière comme un état qui aurait plongé l'homme dans un état de stupéfaction. Cet homme n'a jamais existé, puisque le tohu est antérieur à l'apparition de l'homme. Rachi utilise cette fiction pour tenter de décrire le concept. Rabbi Yehouda Bar Simon interprète chacun des deux termes comme un instant, un moment d'un processus historique.

Le tohu-bohu est la « matière première » dans laquelle Dieu crée et forme sa création. Si le monde avait été créé par le seul souffle de Dieu et par sa parole il ne serait qu'une image de Dieu et ne s'en distinguerait pas. Dieu ne voulait pas créer ex nihilo mais avait comme projet d'apprivoiser le tohu-bohu, de se l'approprier. Le tohu-bohu a une puissance propre ; il participe lui-même à l'auto-formation du monde et à son auto-transformation.

Tohu-bohu et problème du mal

Le troisième aspect du tohu-bohu, tel que le décrit Alain Houziaux, est qu'il est une puissance en excès. Il a une volonté de puissance excessive et, à un point tel, que Dieu se donne pour fonction de le contenir, de le dominer et de l'arrêter. La lecture rabbinique de Genèse 1,1-2,4 insiste sur le septième jour de la création quand Dieu a mis un coup d'arrêt à cette puissance, car elle s'emballait. C'est en fonction de cet aspect que A. Houziaux présente le problème du mal.

Le tohu-bohu, dans cette conception, continue son existence au monde et tend à le dominer. Il désorganise le monde, le perturbe. Les dysfonctionnements du monde tels que la maladie, les catastrophes naturelles, la monstruosité des êtres, autrement dit le mal, sont cette désorganisation du monde sous la pression excessive du tohu-bohu. Le mal n'est toutefois pas identifiable au tohu-bohu lui-même mais à un tohu-bohu qui sort des limites qui lui ont été imposées.

Lire aussi: Modification de la Raison Sociale d'une SARL

Entrée dans la langue française et évolution sémantique

Cette expression est apparue peu à peu en français. Au XIIIe siècle a émergé le mot "toroul boroul" dans la langue française, dérivé de "tohou-wabohou" et précurseur de "tohu-bohu". À peu près à la même époque, "tohu" et "bohu" passent dans l'ancien français sous les formes "toroul" et "boroul". L'expression "toroul boroul" a un sens équivalant à celui des mots hébreux dont elle est issue, avec une nuance plus marquée de confusion.

La description des deux îles et des particularités qui les distinguent est brève chez Rabelais : au milieu du XVIe siècle, dans son "Quart Livre" (1552), Rabelais nous parle des îles imaginaires de Thohu et Bohu, où ses héros ont du mal à satisfaire leur appétit. Il détourne le sens premier de ces mots, utilisant leur sonorité un peu étrange pour en souligner l'effet cocasse. La description est comique : Pantagruel passe les îles Tohu et Bohu, c’est-à-dire l’île déserte et l’île inculte.

On rencontre pour la première fois en français le mot tohu-bohu dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire, paru en 1764. Il y affirme qu’au moment de la création, « La Terre était tohu, bohu ». Voltaire écrit que ces mots signifient "chaos, désordre". Plus tard, dans la langue écrite et littéraire, l’expression est employée par de nombreux auteurs.

Usage littéraire et courant

De cette idée de désordre et de chaos primitif, le sens du mot a évolué vers celui de bruit confus, de tumulte bruyant. Ainsi, dans Les Misérables, Victor Hugo évoque le "tohu-bohu du bonheur" lors d'un mariage. L’expression a aussi séduit Arthur Rimbaud dans son "Bateau Ivre" pour évoquer un univers marin agité et la violence des éléments. Depuis, l'expression a été utilisée par nombre d'écrivains, qui l'emploient souvent comme synonymes de mots plus familiers, comme "brouhaha" ou même "tumulte".

Ainsi, si vous lisez, dans le journal, qu'un orateur a pris la parole dans un véritable "tohu-bohu", cela signifie qu'il a été forcé de s'exprimer au milieu d'une grande agitation. Aujourd'hui, l'Académie française a accepté depuis 1990 l'orthographe "tohubohu" en un seul mot. Le mot est invariable, exclusivement masculin : on dit "le tohu-bohu", jamais "une tohu-bohu" ni "des tohu-bohu".

Lire aussi: Régime de TVA : EI

Nuances d'usage

  • Registre littéraire ou soutenu : le mot appartient souvent au registre soutenu ou littéraire, employé dans des textes soignés.
  • Synonymes courants : brouhaha, tumulte, remue-ménage, pagaille, bordel (familier).
  • Sens particulier : peut désigner à la fois un grand désordre visuel, une agitation collective, ou un bruit confus sans désordre visuel.

Chronologie synthétique

Période Événement
Genèse (antiquité) Apparition de tohou wabohou pour décrire le chaos primordial
IIIe s. av. J.-C. - IVe s. Traductions grecque (Septante) et latine (Vulgate) : variations "invisible et désordonné", "inanis et vacua"
XIIIe - XVIe s. Formes anciennes en français : toroul boroul; Rabelais (1552) cite Thohu et Bohu
XVIIIe siècle Voltaire emploie "tohu-bohu" (1764) et le définit comme chaos
XIXe - XXe s. Usage littéraire fréquent (Hugo, Rimbaud, Huysmans, etc.) ; sens évolué vers tumulte bruyant
1990 L'Académie française admet "tohubohu" en un seul mot

Pourquoi ce mot nous parle-t-il encore ?

Le mot a gardé son énergie et sa capacité à résonner avec quelque chose de plus vaste qu'un simple désordre humain : il évoque inconsciemment l’idée d’un désordre originel, fondateur. Ses synonymes décrivent un désordre humain, contingent ; le terme "tohu-bohu" résonne avec une trajectoire fascinante, passant du cosmologique au quotidien. Il appartient toujours à la langue, tantôt dans la presse, tantôt dans la littérature, ayant conservé une certaine densité stylistique.

En somme, "tohu-bohu" provient du chaos primitif évoqué dans la Bible, avant la création du monde par Dieu. Avec le temps, son sens a légèrement dévié vers quelque chose de moins biblique : si nous utilisons "tohu-bohu" aujourd’hui, c’est pour parler d’agitation confuse. Pour comprendre d’où vient son sens, et pour réaliser à quel point il a changé au fil des siècles, il faut remonter le temps jusqu’à ses origines.

balises:

Articles populaires: