Évolution et répartition de la valeur ajoutée en France depuis les années 1970
La création de richesses brutes d’une entreprise est appelée la valeur ajoutée (VA). Cette richesse créée est répartie sous trois formes : salaires pour les travailleurs, profits et dividendes pour les propriétaires du capital, et enfin l’impôt, prélevé par l’État. La part des salaires dans la VA a connu des évolutions marquées au niveau macroéconomique ces dernières décennies, avec une stabilité des années 1960 jusqu’à la crise du milieu des années 1970, puis un retournement de tendance au début des années 1980 qui conduit à une baisse régulière et à une stabilisation à un niveau historiquement bas. Ainsi, la part des salaires dans la VA des entreprises est de 65,8 % en 2006 contre 74,2 % en 1982, soit un recul de 8,4 points. Selon la Commission européenne, la part des salaires dans l’ensemble de l’économie est passée de 66,5 % en 1982 à 57,2 % en 2006, soit une baisse de 9,3 points.
Disparités et évolutions entre les salaires et le capital
Néanmoins, la situation n’est pas la même pour tous. Entre 1996 et 2006, on constate une envolée des très hauts salaires en France: les 0,1 % les mieux rémunérés avaient vu leur salaire mensuel brut progresser (inflation déduite) de 19 374 à 24 000 euros, soit un gain de 28 % équivalant à 5 426 euros. Pour la plupart des 60 % des salariés les moins bien payés, le gain n’avait pas dépassé les 130 euros. Par ailleurs, entre 2009 et 2014, les dividendes ont augmenté de 58 % et les grandes entreprises françaises se sont fortement financées auprès des marchés financiers, par le biais d’émissions d’actions. Pour l’année encore, les entreprises du CAC 40 vont gâter leurs actionnaires. Elles verseront 46,8 milliards d’euros de dividendes, soit 48 % de leurs résultats sur l’exercice écoulé.
Selon une estimation de la Confédération européenne des syndicats (CES), si la part des salaires dans le PIB de l’Union européenne était restée identique à ce qu’elle était au début des années 90, les salariés auraient gagné, en moyenne, 1764 € de plus en 2017. De fait, la part des salaires dans le PIB est en déclin dans tous les pays de l’UE depuis le milieu des années 1970.
Impact social et débat politique en France
Pour la CGT, le travail est à l’origine de la création des richesses. C’est un formidable atout pour l’économie française. Les salaires et les cotisations sociales sont primordiaux pour vivre, se soigner, bien vieillir. Note de lecture : En 2024, la part de la rémunération des salarié·es dans la valeur ajoutée brute des sociétés non financières était de 65,6 %. La VA, c’est-à-dire la richesse créée par les travailleur·euses, est répartie entre le travail (via les salaires) et le capital (via les profits). Cette répartition est au cœur de la lutte et du rapport de force entre les travailleur·ses et leurs syndicats et le patronat. Le graphique ci-dessus illustre une grande rupture historique. Les années 1980 marquent en effet la fin des « trente glorieuses » où la croissance économique était assise sur un accroissement continu des salaires, et le début du « néolibéralisme » où le capitalisme est mis entièrement au service de l’augmentation des profits et des dividendes.
Cela s’est traduit par une chute de la part revenant aux salaires, qui se stabilise durant la période « néolibérale » à un niveau historiquement bas, inférieur de 4 à 5 points en moyenne à son niveau des « trente glorieuses ». Très concrètement, les richesses produites servent bien plus le capital qu’auparavant, tandis que la part rémunérant le travail a chuté puis stagné. La justification serait à trouver dans le « théorème de Schmidt », selon lequel « les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». D’après celui-ci, augmenter les profits devait favoriser l’investissement et l’emploi. Or que s’est-il produit ? Une financiarisation non sans conséquences. Ce sont les versements aux actionnaires qui ont explosé, au détriment de l’investissement. Ainsi, l’emploi s’est détérioré au fil de la financiarisation de l’économie et les services publics ont été détruits.
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Pourquoi s’interroger sur la répartition de la valeur ajoutée en 2023 ?
Pour au moins trois raisons. Parce que la France vient de traverser une lutte sociale contre la réforme des retraites imposée par le gouvernement et que cela a mis au cœur du débat public l’enjeu de travail et de la répartition du fruit de celui-ci. Nous ferons donc un état des lieux aujourd’hui au moment où ce capitalisme traverse une crise globale, dont les manifestations sont multiples et entrecroisées. Son premier symptôme est l’affaiblissement des gains de productivité du travail depuis plusieurs décennies, d’abord dans les pays capitalistes développés, puis dans les pays capitalistes dits émergents. Le deuxième facteur d’une crise systémique est l’épuisement de la planète : au changement climatique désormais avéré s’ajoutent la raréfaction de certaines ressources naturelles, la perte de biodiversité, les multiples pollutions et les atteintes aux équilibres du vivant. Le troisième phénomène illustrant le caractère systémique de la crise générale est la poursuite de la dégradation de la condition salariale, c’est-à-dire un renforcement de l’exploitation de la force de travail. Ce dernier est à la fois une cause de la difficulté du capital à faire produire de la valeur par la force de travail et une tentative de réponse du capital à sa propre difficulté.
La dégradation de la condition salariale revêt plusieurs aspects concordants. L’ère du néolibéralisme a ouvert un grand nombre de mises en cause des droits des travailleurs et des protections sociales. L’exemple de la énième réforme des retraites est le plus parlant aujourd’hui en France, mais ce mouvement de réformes des retraites vient de loin (Banque mondiale, 1994 ; FMI, 1995, 1997 ; OCDE, 1988, 1998) et est général. Un peu partout également, les services publics ont été privatisés partiellement ou totalement, limitant ainsi la possibilité pour les classes populaires de bénéficier largement de l’accès à des services dont le financement socialisé est amoindri. L’ensemble de ces contradictions, socio-économique et écologique, exercent une tension sur la rentabilité des capitaux investis dans le système productif, qui n’est maintenue que par la pression accrue exercée sur la condition salariale et une financiarisation permettant aux grandes multinationales de capter à leur avantage un maximum de profits de par leur position de marché dominante. Nous rouvrons ici une discussion sur la répartition de la valeur ajoutée, dont les représentants du système capitaliste, tant politiques qu’économistes dominants, disaient jusqu’à peu qu’elle n’avait jamais été détériorée en France au détriment du travail. Devant l’évidence de la perte des salaires au regard de l’inflation, l’explosion apparemment paradoxale des profits quand tout semble aller mal et la croissance des inégalités, le discours néolibéral s’infléchit pour parler du « partage de la valeur », dont nous verrons qu’il s’agit d’une version édulcorée de répartition de la totalité de la valeur ajoutée. Dans ce document, nous procèderons en trois étapes.
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