Salut à toi, jeune entrepreneur : Origine et parodies d'un phénomène web
Si vous avez Internet, il y a peu de chances que vous soyez passés à côté de JP, aka Jean-Pierre Fanguin. Après la série de vidéos de Jean Pierre Fanguin qui lui a valu un buzz sans précédent sur le web, c’est au tour de Julien Hiou Kong de briller.
Pour résumer rapidement, il a sorti quelques vidéos classiques du mec qui veut arnaquer les jeunes internautes en leur promettant une vie de luxe et de succès financier, alors que ses clips étaient mal tournés, qu’il avait du mal à aligner trois mots, que ses costumes étaient mal ajustés et qu’on voyait à des kilomètres que ses voitures étaient en location. Ce genre d’arnaques, on en voit beaucoup, mais aussi mal produites, c’est quand même assez rare. Forcément, ça a donné lieu à quelques parodies plus ou moins savoureuses.
Pour rappel, dans ses courts métrages, JP incite les jeunes entrepreneurs à investir avec lui. L’homme au smoking élégant promet monts et merveilles en exposant de beaux véhicules et une coupe de champagne à la main. En bref, tout un spectacle d’extravagance pour faire réagir son auditoire.
Jean-Pierre Fanguin, l'influenceur à l'origine du buzz.
L'ascension fulgurante de JP Fanguin
«Salut à toi, jeune entrepreneur ! » Sur une vidéo tournée au smartphone, un jeune homme à la coupe de footballeur, engoncé dans un costume bleu lavande trop étroit pour lui, s’adresse aux internautes. « Alors, si aujourd’hui je me permets de te contacter, c’est pour une raison très simple. Savais-tu que 95 % de la population détenait 5 % des richesses ? » Après avoir cité une telle statistique, on aurait pu s’attendre à un réquisitoire enflammé contre les inégalités qui minent nos sociétés occidentales. Il n’en est rien. « Alors, est-ce que tu veux en faire partie ? », demande l’influenceur.
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Celui-ci tient d’une main une flûte de champagne, de l’autre des lunettes de soleil aux verres roses, malgré les cumulus sombres qui surplombent le lac Léman, en arrière-plan de la vidéo.« Il faut que tu te poses les bonnes questions, poursuit-il sur fond de notes de piano mélodramatiques. Est-ce que tu préfères faire pitié et prendre le bus tous les jours, ou commencer très rapidement à faire de l’argent avec moi grâce à ton téléphone et pouvoir peut-être acquérir ce genre de véhicule haut de gamme ? » Il pointe du doigt une Range Rover noire garée sur sa droite et enchaîne : « Moi, je pense la question elle est vite répondue [sic]. L’auteur de la vidéo, alors inconnu, est un jeune Suisse de 21 ans du nom de Jean-Pierre Fanguin, « JP Fanguin » sur les réseaux.
Auparavant, il avait déjà publié quelques vidéos très similaires, à la visibilité confidentielle mais un peu plus précises quant à l’autoroute vers la richesse qu’il promeut : il y faisait référence au trading. Cette fois-ci, sa performance cartonne et devient rapidement une blague, un mème comme un autre. Elle fait l’objet de nombreuses parodies et détournements.
Les quelques semaines après la publication de la vidéo de JP Fanguin ont été des plus fructueuses. D’une part, le jeune influenceur a pu se construire une certaine notoriété sur les réseaux sociaux. D’autre part, les internautes les plus créatifs ont mis au point des parodies amusantes et opportunistes.
Parodie JP Fanguin : Je pense la question elle est vite répondue. Improvise!
Les parodies : Un tremplin pour certains
L’étudiant a profité du buzz autour de JP Fanguin pour servir ses propres intérêts. Son approche est similaire à celle de l’influenceur, mais le jeune homme aspire cette fois-ci à trouver un emploi. Ceux qui ont déjà visionné la vidéo de JP Fanguin reconnaîtront facilement les éléments clés qui lui ont été empruntés. Un smoking bien soigné, une bonne élocution, un peu de dédain et un véhicule.
Aucune modification à première vue, mais c’est là où beaucoup se trompent. En effet, la cause de l’étudiant paraît plus noble. Dans son discours d’une minute, Julien Hiou Kong souligne l’importance du recrutement. Il soutient bec et ongles que les recruteurs sont en proies à des erreurs fatales et que la lecture de CV trop nombreux demeure pénible. Il propose alors une alternative des plus simples : faire directement appel à lui en tant que commercial ou business developer.
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Grâce à lui, les entreprises perdraient moins de temps à potasser des dossiers plagiés sur internet. La réplique clé « la question, elle est vite répondue » reste bien sûr dans la séquence pour rester dans le thème. La parodie de Julien reste assurément la plus aboutie qui a été sortie sur internet. Le commercial de formation a su tirer parti de ses connaissances pour concevoir un contenu amusant et au goût du jour, sans avoir un budget colossal à disposition.
Tout a été joué en finesse pour transformer la vidéo d’un influenceur aux airs arrogants en une véritable opportunité professionnelle. Bien évidemment, le pari reste toujours risqué lorsque l’on tente quelque chose d’aussi peu orthodoxe, mais cela a bien payé. Cela montre d’ores et déjà la grande faculté d’adaptation du jeune homme et son charisme de nouveau diplômé. Même si ses entretiens ne découchent pas sur une embauche, il est tout à fait normal que les recruteurs veuillent au moins faire sa connaissance.
Au lieu de simplement amuser la galerie, le jeune étudiant a réinventé la lettre de motivation classique, en la remplaçant par un court métrage audacieux. Comparée aux autres vidéos, force est de constater que sa prestation a été la plus appréciée.
Autres parodies et détournements
Si la vidéo de JP montre un jeune homme soigné du XVIème siècle, Les9Royaumes.fr opte pour un cadre plus ancien. Ainsi, l’objectif semble juste de tourner au ridicule la séquence originale en promouvant les atouts des revenus passifs. Le vocabulaire utilisé ici date de l’époque des Vikings et, au lieu de gagner de belles voitures, l’intervenant promet de pouvoir acheter une belle maquette de bateau ou des « filles de joie » (juste pour rire). En réalité, Les9Royaumes.fr vend différents articles qui rappellent l’Antiquité, le Moyen Âge, les sciences occultes, etc. Le choix de placer la vidéo dans un cadre viking a été motivé par des objectifs de ventes.
Une des versions les plus maladroites (sûrement faite exprès) de Jean Pierre Fanguin a été celle d’un dénommé JP Sanguin. Au premier abord, rien à voir avec le grand séducteur qu’incarne le JP original. À la place, on a affaire à un homme de la quarantaine ou de la cinquantaine, bedonnant et tenant un verre de champagne. La petite Renault qualifiée de haut de gamme n’arrange pas non plus les choses, surtout quand on pense à la Range Rover présentée avec fierté par JP Fanguin. En revanche, il y a deux éléments drôles qui se démarquent particulièrement : lorsqu’il jette le verre sur la voiture et le klaxon peu élégant lors de son départ.
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Exemple de parodie de JP Fanguin.
La réalité derrière le buzz : Melius et les arnaques pyramidales
Pourtant, l’envers du décor prête beaucoup moins à rire. Tous les détails sont expliqués soit par conférence Zoom, soit par présentation personnelle si tu habites en Suisse. L’explication te prendra environ vingt minutes. Donne-moi tes disponibilités et tes coordonnées et je m’arrangerai pour trouver la solution qui te convient le mieux. Bisous. » Lors d’une conférence sur Zoom, le même Hamza assure aux curieux qu’il existe une méthode miracle pour devenir rapidement millionnaire. Mais avant, il faudra souscrire à l’un des différents « packs de formation », dont les montants s’échelonnent entre 175 et 1 320 euros par mois.
Une jeune étudiante précaire ayant suivi les méthodes de Melius a expliqué au Parisien que, loin d’atteindre la prospérité, elle a perdu l’équivalent d’un mois de loyer. Melius, qui n’a légalement aucune existence en France, dit couvrir pas moins de 160 pays et rassembler une communauté de plus de 10 000 personnes. Son siège social se trouve à Dubaï, aux Émirats arabes unis.
De l’autre côté des Alpes, Antoine Hürlimann, journaliste suisse au quotidien 24 heures, a tenté de se rendre à une conférence de présentation de la supposée société, sans dissimuler son identité de journaliste. L’organisateur, un Français qui s’est fait connaître sur les réseaux sociaux sous le nom de Manu Bersweiler, se met fréquemment en scène sur son compte Instagram lors de ses voyages, de Paris à Dubaï.
Dans ses posts, il use d’éléments de langage qui rappellent ceux de JP Fanguin : « Si aujourd’hui tu n’as pas de revenus en ligne, pose-toi les bonnes questions. » Début novembre, il estimait que « la pandémie a créé plus d’opportunités qu’à tout autre moment de l’histoire ». Lorsque le journaliste suisse arrive à l’adresse de la conférence, l’émissaire de Melius est sur la défensive. « Il s’était vite braqué, il disait qu’on allait balancer des “fake news”, essayer de descendre son projet, raconte-t-il aux Jours. Au dernier moment, je n’ai pas pu y assister.
Sur internet, on trouve peu d’informations sur Melius, hormis les profils Instagram des leaders et des shows à l’américaine lors desquels ceux-ci mettent en scène leur réussite et leurs signes extérieurs de richesse. Les fondateurs sont trois frères britanniques expatriés à Dubaï, Monir Islam, Moyn Islam et Ehsaann B Islam, qui prétendent être partis de rien et avoir vécu à la rue avant de faire fortune grâce au trading et à la vente multiniveau ou multi-level marketing (MLM). Cette technique de vente directe est censée permettre à une société de contourner des investissements faramineux dans la publicité.
Dans une vidéo diffusée par la branche marocaine de Melius, ils se présentent comme les « pionniers de la prochaine génération d’innovation ».En réalité, les frères Islam n’étaient pas tout à fait inconnus avant de fonder Melius en 2018. Au Royaume-Uni, comme le rappelait en septembre 2020 le tabloïd The Daily Mirror, deux d’entre eux ont fait la promotion de OneCoin, un montage financier présenté comme une cryptomonnaie mais qui s’est révélé être une gigantesque arnaque pyramidale. D’après la justice américaine, cette arnaque a rapporté à ses leaders près de 4 milliards de dollars à l’échelle mondiale.
La cofondatrice de ce système, une Bulgare dénommée Ruja Ignatova, a disparu des radars depuis qu’elle s’est retrouvée visée par un mandat d’arrêt international, en 2017. Son frère Konstantin Ignatov, qui avait repris la main, a été arrêté à Los Angeles deux ans plus tard.
On est face à un système frauduleux qui cherche à attirer le plus de participants possible pour se servir au passage.À l’instar de OneCoin, le système Melius transite par des entités commerciales offshore. Dans le cadre de son enquête, Antoine Hürlimann a eu recours aux services d’une « entreprise suisse internationalement reconnue pour son expertise dans les marchés financiers ». Celle-ci s’est rendue à l’adresse de Melius, dans le quartier d’affaires de Dubaï, pour tirer un constat sans appel : celle-ci n’est qu’une « boîte aux lettres ». Elle n’a pas de locaux et, visiblement, pas d’activité physique dans l’émirat. Quant à la branche européenne, enregistrée à Londres, à l’adresse du Tower Bridge Business Centre, elle a tout simplement été dissoute.
Impossible de chiffrer le nombre de jeunes qui se sont laissés embarquer dans ce système. Jean Tschopp, responsable de la Fédération romande des consommateurs, a reçu plusieurs signalements concernant Melius, qu’il a fait remonter au gouvernement fédéral, sans réaction. « On donne l’espoir aux personnes qui rejoignent ces pyramides de récupérer de l’argent et d’obtenir un gain en participant financièrement. En réalité, ce n’est jamais le cas, déroule-t-il.
À l’image de Melius, des dizaines de groupes se sont créés sur la promesse faite à des jeunes, y compris mineurs, de s’enrichir rapidement grâce au trading en ligne et aux cryptomonnaies. Kuvera, Pro Network Vision, Attitude Legacy… Cette nouvelle série des Jours est une plongée dans ces sociétés fictives, aux confins de l’arnaque financière et de l’emprise sectaire. En changeant de nom à intervalles réguliers, ces structures, le plus souvent domiciliées aux États-Unis ou aux Émirats arabes unis, échappent aux autorités françaises. Après la vidéo de JP Fanguin à l’été 2020, qui a jeté la lumière sur ses activités, Melius s’est rebaptisée BE Factor. Dès le mois de décembre, la même année, elle a fait l’objet d’une mise en garde de l’Autorité des marchés financiers au Québec.
Ce qui n’empêche pas la pseudo-société de continuer de faire sa promotion sur les réseaux sociaux, à travers des vidéos alléchantes.Son rôle stricto sensu dans Melius est très faible. Dans le système, lui, c’est juste l’accroche. Après, il s’est fait son propre buzz.
Quid de JP Fanguin ? Est-il une pièce maîtresse du système Melius ou un simple pion envoyé au casse-pipe pour faire le buzz et ramener de nouvelles recrues ? Dans les rares interviews qu’il a données à des médias suisses, il a nié toute implication dans le MLM. « Son rôle stricto sensu dans Melius est très faible, estime Antoine Castagné, journaliste au Parisien. Dans le système, lui, c’est juste l’accroche. Après, il s’est fait son propre buzz. » Pour en avoir la confirmation, nous avons contacté sur son canal Telegram l’ambassadeur de BE Factor en Suisse et en France, Manu Bersweiler, sans lui préciser notre identité de journaliste. Sa réponse est sans ambiguïté : « Il n’a jamais fait partie de BE. » JP Fanguin aura donc été un simple rabatteur pour Melius.
Melius, une société au cœur de la polémique.
Il en a tout de même tiré un profit personnel, puisqu’il a poursuivi ses vidéos au ton décalé et même lancé son propre site internet, sur lequel il vendait jusqu’à récemment des stylos gravés « JP Fanguin » ou des t-shirts affichant son expression fétiche, « la question elle est vite répondue ». Fin 2020, la justice suisse a porté un coup d’arrêt à son ascension médiatique en le condamnant pour des infractions mineures au code de la route commises lors du tournage de ses vidéos. L’influenceur s’est alors révélé sous un jour bien moins glorieux : celui d’un jeune homme aux maigres ressources financières, sans permis de conduire, ayant emprunté la Mercedes de sa mère pour tourner ses vidéos.
« Sa fortune personnelle n’est pas précisée par le parquet, pouvait-on lire en décembre 2020 dans l’édition suisse de 20 minutes. Mais le montant choisi par le procureur dans sa sanction, proportionnel à la situation du prévenu, suggère qu’il ne roule pas sur l’or : le Vaudois a été condamné à 150 jours-amende avec sursis, et le montant journalier a été fixé à 30 francs. »
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