Alain Bashung : Analyse de "Ma Petite Entreprise"

Alain Bashung, figure emblématique de la chanson française, a marqué son époque par son style unique et ses textes souvent énigmatiques. Parmi ses nombreux succès, "Ma Petite Entreprise" se distingue par son apparente simplicité et ses multiples niveaux de lecture.

Alain Bashung

L'histoire derrière la chanson

L'histoire de "Ma Petite Entreprise" est intimement liée à la collaboration entre Alain Bashung et Jean Fauque. Fils de militaire français né en Afrique du Nord, Jean Fauque s'installe à Paris pour devenir parolier et rencontre Alain Bashung en 1975. Une solide amitié naît entre les deux hommes.

Quinze ans plus tard, en 1989, Bashung, désormais célèbre, propose à Fauque de devenir son parolier. Ensemble, ils se lancent dans un exercice d'écriture à quatre mains, cherchant l'harmonie parfaite des mots. C'est de cette émulation artistique que naît "Ma Petite Entreprise".

Une chanson aux multiples interprétations

« Ma petite entreprise », d'Alain Bashung, c'est un collector en forme de facétie, au sens bien plus grivois qu’il n’y paraît ! Dans la voix de Bashung, les textes de Fauque prennent une dimension inattendue. Et c'est de cette émulation artistique fusionnelle que naît Ma Petite Entreprise...

Je suis tombé des fois sur des gens qui m'ont sorti des définitions assez différentes. Quelqu'un y voit l'histoire d'une petite entreprise et s'arrête là. Et puis un autre va aller plus loin. C'est le type de la chanson qui a l'air d'être au premier degré, avec tout ce texte où le type fait du porte à porte, fait le tour du monde avec sa petite valise pour vendre je ne sais pas quoi. Et je n'ai cessé de penser à une femme quand j'avais cette chanson sous les yeux. C'est au fond une histoire sexuelle.

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Pour le mec de la chanson, la dernière entreprise qui peut exister, c'est son amour pour cette femme. Ce n'est pas un quiproquo que cette chanson soit utilisée pour une publicité de véhicules utilitaires ? Il y a un moment où les chansons s'échappent. Mais, quand j'ai écrit cette chanson, il y avait aussi mon agacement devant les relations de la France avec l'argent, avec l'esprit d'entreprise. Le type qui gagne de l'argent, c'est un salaud. Voilà qui est un peu court, comme raisonnement! Et je me suis dit qu'on ne peut pas continuellement brûler les mecs qui se réveillent le matin avec une idée qui fonctionne.

Quand j'étais gamin, l'argent était plus tabou que l'homosexualité, les gens qui en avaient se planquaient. C'est très récent qu'on parle d'argent, ce qui est même parfois très vulgaire. Mais, quand j'ai écrit cette chanson, on n'en parlait pas encore aussi librement et il fallait réussir tout en étant condamné. C'était très curieux : on nous demandait d'être performant, tout en nous coupant les ailes. Comment exister dans ce pays, alors ? Culpabiliser parce que quelque chose fonctionne, subir l'Amérique ? Quand on n'a pas de ronds, on est le dernier des connards ; quand on en a, on est une ordure. Achetez-moi du Valium, au moins !

Alain Bashung - Ma petite entreprise (1994)La petite entreprise de Bashung n'a pas grand chose à voir avec le monde du travail, comme beaucoup ont cru, dont un syndicat communiste qui s'est emporté contre le chanteur. Elle fait surtout référence à un homme qui vit une relation purement sexuelle, dénuée de tout sentiment, qu'il met en parallèle avec l'entreprise. D'où le caractère répétitif et presque mécanique de la chose.

Singularité et complexité

Il y a dix ans, Alain Bashung nous quittait. Aujourd’hui, les événements pleuvent pour rendre hommage à celui qui était déjà, bien avant sa disparition, considéré comme l’un des plus grands chanteurs français et comme l’un des plus singuliers. Mais que recouvre chez lui ce mot de "singularité" ? « Pastre noir », « dandy rock », « donneur de rêves », « modèle de classe populaire », les adjectifs, métaphores et autres qualificatifs ne manquent pas pour tenter de saisir ce qu’on appelle la « singularité » de Bashung et de son univers tout autant sonore que visuel.

On le dit, il occupe une place à part dans le panthéon de la chanson française. Mais comment définir précisément cette place à part, cette singularité ? Que recouvre chez lui ce mot parfois facile de « singularité » et quel sens trouve-t-il à travers ses chansons ? Des bagnoles et des cantiques D’Alain Bashung, vous connaissez forcément ses tubes : Gaby, Osez Joséphine, il y a aussi Vertige de l’amour ou Ma petite entreprise, mais vous connaissez peut-être aussi des chansons qui paraissent moins évidentes, moins accessibles en tout cas à la première écoute, telle Je me dore sortie sur son album L’imprudence en 2002.

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De Romans-photos à Bleu pétrole, Alain Bashung a tracé une voie que l’on a souvent qualifiée d’accidentée, d’inattendue, dont la destination n’avait rien de connue, n’hésitant pas à passer d’une imagerie pop faite de pizza, de bagnoles et de station-service à une atmosphère plus conceptuelle où l’imprudence côtoie la Bible (c’est son interprétation en 2002 avec Chloé Mons du Cantique des cantiques). On pourrait ainsi embrasser toute l’œuvre du chanteur et la définir comme un chemin, du facile au difficile, de la surface vers les abîmes, comme une voie qui a gagné, au fur et à mesure des années, en complexité, mais ça serait trop simple.

Car chez Bashung, dès les débuts, se dégage une profondeur derrière chaque mot et chaque situation, même les plus ordinaires, et inversement, chaque concept, même le plus exigeant, prend des atours charnels, sensuels, matériels, presque palpables. en savoir plus 59 minParcourir l’espace intérieur S’il y a ainsi un chemin chez lui, c’est plutôt celui du grand écart, en témoignent son parlé qui contient la puissance du chant, ses paroles pétries de changements d’échelles et de correspondances entre le mineur et le majeur, en témoigne cette exploration du repli sur soi qui déploie en fait chez lui tout un espace intérieur.

En se posant la question de la singularité d’Alain Bashung, on a tout suite décrit le mouvement et l’échelle de son œuvre : grand écart, grand espace (tel le nom de sa tournée des « grands espaces »). Et de fait, en écoutant ses chansons, c’est bien une intimité qu’il nous découvre -il y a toute une omniprésence du je et de ses perceptions, rêvées ou réelles-, mais une intimité en mouvement. On a ainsi parlé d’identité brouillée chez lui, morcelée aussi, accidentée comme on l’a dit, et l’on pourrait ainsi parler d’une singularité mouvementée, territorialisée, faite de chemins et de lieux intériorisés : Vercors, Tchernobyl, Ostende ou Rio Grande, faire l’avion, sauter à l’élastique, montée, volutes, trapèze… Bashung est un « grand voyageur » de l’intimité, un être singulier qui n’a cessé de parcourir et de repousser les frontières de l’espace intérieur, de faire donc le grand écart. en savoir plus 29 minMalaxer l’espace intérieur L’espace intérieur ne fait pas que se parcourir avec Bashung, il s’élargit, il se disloque, il se détend comme du chewing-gum, il se malaxe comme de la pâte, il s’écume aussi, il donne le vertige.

Dire de quelqu’un qu’il est singulier, c’est dire qu’il est exceptionnel, original, étrange, atypique. Bashung cultivait cet écart, le grand-écart donc, mais le grand-écart qui fait du sur-place, du sur-soi.

Climax : Une compilation hors du commun

Trente-quatre ans de carrière, vingt de succès et toujours pas de certitude : c’est pour cela, pour cette anti-langue de bois, pour cette extrême sensibilité, qu’on aime Alain Bashung. L’homme qui fut transfiguré par Gainsbourg vient de sortir Climax, un recueil de deux CD qui résument vingt ans de rock de France. Mais attention : ceci n’est pas une compilation.

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Tourner cinq-six fois l’objet entre ses doigts avant de le faire ingérer par le lecteur de compacts. Se demander alors pourquoi Alain Claude Baschung, né en 1947 à Paris, sort aujourd’hui ce double album. Et quels lacs gelés il s’est juré d’enjamber en trente-huit stations. Caustique ? Christique ? Bashung a connu la gloire (comme l’autre, mais sans en crever) à trente-trois ans... Gaby, ici, se trouve relégué à la toute dernière place du premier CD : visiblement, Alain Bashung ne voulait pas régurgiter la énième compilation Vingt ans de succès. Trop commun : il aime pas ça, Bashung.

Ne pas oublier que, quand il a voulu, en 1992, jeter un premier regard rétrospectif sur sa musique, il n’a rien trouvé de mieux que de superbement remixer ses sept albums studio d’alors et de leur adjoindre deux inédits, Tour Novice, un live de 1990, et Réservé aux Indiens, un recueil d’instrumentaux et de BO de films. Ce dernier contient d’ailleurs Climax 4, le morceau qui donne son titre à l’objet qui nous préoccupe. Donc ceci n’est pas une compilation. Exit l’ordre vaguement chronologique. Bashung a préféré composer son programme en disposant ses morceaux comme on le fait pour un concert : thématiquement, avec un peu d’aléatoire.

Pour entrer dans ce double album, celui qui connaît son AB par cœur depuis 79 sera tenté par la nouveauté : il y a beaucoup de plaisir à entendre les six re-créations qui parsèment Climax. Enfin, surtout trois d’entre elles : Les grands voyageurs (issu de Osez Joséphine, 1991), magistrale leçon de blues minimal, plus Delta tu meurs, assénée par le guitariste Marc Ribot et son chanteur-harmoniciste, un certain Alain B., Volontaire (extrait de Play Blessures, l’impossible album gainsbourgeois de 82) dont se sont emparé Bertrand Cantat et Noir Désir : du rock, des voix, une guitare, Noir Désir transforme tout ce qu’il touche en or et noir. Et aussi, et surtout, Ode à la vie (made in Fantaisie militaire, 1998) qui quitte avec bonheur son trip hop léger d’origine pour les percussions et le luth de Rachid Taha, retrouvant ainsi pleinement son titre.

Et après ? Après, les écoles divergent. Les chemins aussi. Il y a ceux qui ont applaudi au virage musical quasiment a-mélodique amorcé avec Gainsbourg dès 1982 pour Play Blessures (Bashung avoue à nos confrères de Rock and Folk, dans leur numéro de juin 2000 : "Gainsbourg m’a conforté dans le fait d’aller loin. Il m’a donné l’envie, même si on n’est pas compris par tout le monde, de faire les choses avec élégance.").

Et puis, il y a les autres fans. Moins abstraits. Ceux qui aiment le rock, les mélodies, les jeux avec les mots et qui ont tout de suite adhéré aux deux premiers albums d’Alain, Roulette Russe et Pizza. Qui ont longtemps attendu l’album enfin advenu en 1991, Osez Joséphine, avec quelques coups de cœur vers Passé le Rio Grande (1986). Ceux-là aimeront Climax (dans ce double album comme dans la vie, il y en a pour tous les goûts). Ces amateurs du Bashung in rock basculeront définitivement vers le climax sur la deuxième moitié du second CD, précisément à partir de Nights in white satin et de J’passe pour une caravane (live). S’enchaînent alors neuf titres qui fleurent bon la guitare, la country, l’énergie : Rebel, Hey Joe ... Avant de se terminer, en une sorte d’apothéose, sur une sorte de dernier rappel, le fort ancien Pas question que j’perde le feeling.

Alain Bashung - Ma Petite Entreprise [Paroles Audio HQ]

Tableau des collaborations marquantes d'Alain Bashung

Album Année Parolier Titre(s) phare(s)
Roman-photos 1977 Boris Bergman Aucun succès commercial immédiat
Roulette russe 1979 Boris Bergman
Play blessures 1982 Serge Gainsbourg Volontaire
Passé le Rio Grande 1986 Boris Bergman SOS Amor
Osez Joséphine 1991 Boris Bergman Osez Joséphine, Les grands voyageurs
Chatterton 1994 Jean Fauque Ma petite entreprise
L'Imprudence 2002 Divers Je me dore

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